Mathilde m’a quitté. Elle est partie hier tout comme elle est apparue dans ma vie, il y aura bientôt dix ans. Sans prévenir.
Quand je suis rentré de mon travail vers 18 heures, la maison était à moitié vide. Ne restaient que la table de la cuisine et deux chaises, une partie du salon et la chambre d’ami avec mes vêtements. Le bureau, notre bureau, était intact.
Je reste sans voix. Sur la route, j’eus un pressentiment fugace, indicible, mais je ne sais pas pourquoi. En me garant dans l’allée de la maison, rien de particulier n’a attiré mon attention. Sa voiture n’était pas là, sous les arbres, mais quoi de plus naturel. C’est en entrant dans la cuisine par la porte du garage que ce fut le choc. Le vide. Mais pas un message, rien. Le vide absolu. Je compris enfin la réalité que je me cachais depuis longtemps. Cela devait finir ainsi dans un couple où le dialogue était absent depuis toujours.
On ne refait pas l’histoire, mais c’est un peu ainsi qu’a disparu ma mère, il y a plus de trente ans, quand elle a quitté mon père. Nous vivions chez mes grands-parents paternels, dans une jolie bourgade bien pensante, plus exactement dans la grande maison de ma grand-mère qui, bigote autoritaire, régnait en maître sur toute la maisonnée, sans partage ni concessions. Une sainte femme, à l’entendre.
Ce jour-là, un dimanche, nous rentrions de la messe, mon père, mes grands-parents et moi. Je savais que ma mère allait fuir avec son amant et qu’elle ne serait plus là à notre retour de l’église, vers les onze heures. Elle me l’avait dit la veille pour me rassurer et je savais où elle partait se réfugier. Mon père, lui, ne s’y attendait pas, mais je n’ai jamais su s’il disait vrai. Sa fureur fut plus forte que son désarroi car il savait qu’il était cocu, et sa première réaction fut de la faire rechercher par la police ! Comme une criminelle. Sa réputation était en jeu de même que celle de ses parents, de sa mère surtout, face au fameux « qu’en dira-t-on ».
Je fus pressé de questions pour que je dise que je savais et surtout où elle se trouvait. A douze ans, ému, traumatisé mais stoïque, je gardai ce terrible secret qui m’avait été confié par ma mère.
2
Je reste plusieurs minutes assis sur la cuvette du WC.
Je rêve, ou quoi ? Mathilde ? Où est-elle ? Pourquoi s’est-elle cassée ainsi sans rien dire ? Hier soir encore, nous sommes allés au restaurant dans un climat qui, s’il n’était pas amoureux, n’en était pas moins convivial et complice. Nous avons bien mangé, bien bu aussi. Peut-être même un peu trop. Quelle mouche l’a piquée ? Où est-elle ?
Fébrilement, je l’appelle sur son portable. Messagerie. « Bonjour, laissez un petit mot sympa et Mathilde vous rappellera dès que possible ». Je coupe. Je ne veux pas laisser de message. Je la veux en direct. Les messages non désirés ou gênants, on n’y répond pas. Pourquoi a-t-elle fait ça, bordel de merde, qu’est-ce qui lui a pris de me quitter sans prévenir ? Mon dieu, faites quelque chose.
C’est le vide. J’ai le vertige. Les murs tournent autour de moi. Juste le temps de me lever pour me tourner vers la cuvette et vomir. Tout résonne dans ma tête. Mes oreilles sifflent. Je m’écroule, mon front se cogne sur le rebord de la cuvette. Je meurs.
A demi inconscient, je revois comme si c’était hier cette journée du dimanche où ma mère est partie. J’avais douze ans. Ma petite sœur, huit.
Notre mère est partie, n’en pouvant plus de cette vie sous l’autorité d’une mégère et l’asservissement d’un époux tout dévoué à la cause de celle-ci. Mon grand-père, petit homme affable mais colérique, n’avait pas du tout droit au chapitre. Il éructait de temps à autre, mais c’était, je crois, pour se convaincre « qu’il ne se laissait pas faire ». Nous, les enfants, subissions dramatiquement en spectateurs impuissants, les disputes, les hurlements, les empoignades même car la violence n’était jamais bien loin. Les faibles, comme mon père, sont coutumiers de la violence pour se faire respecter. J’essayais parfois de m’interposer quand les coups pleuvaient, en hurlant « Papa, arrête, tu vas la tuer ». Ma petite sœur se cachait dans un coin du jardin.
Pendant ces moments de guerre civile, Dorothée, ma grand-mère, priait. Monsieur le curé était appelé à la rescousse pour venir exorciser ce mal personnifié : ma mère, la rebelle, la cause du mal.
Tout se brouille dans mon esprit, mes yeux sont remplis de larmes. Je somnole. Sensation bizarre. Où suis-je ? Où es-tu, Mathilde, ma Mathilde ? Ne me laisse pas seul. Un goût de sang dans la bouche. Gorge serrée. Respiration difficile. Douleur au front. Douleur dans la poitrine. Mes bras, mes jambes ne bougent plus. Sensation de piqûre. Je sens que je pars.
Je me sens tout à coup apaisé, envahi par une douceur et une euphorie comme j’en ai toujours rêvé. Une jambe, je ne peux dire laquelle, me démange, me gratouille, mais je n’en souffre pas. J’aperçois Mathilde, de dos. Ca y est, je ne rêve pas, la voici. Elle est là, devant moi. Je tends le bras. Elle accélère le pas. Je vais la toucher. Mathilde ! Arrête-toi, je suis là. C’est François… Elle se met à courir. J’enchaîne. Mathilde … ! C’est moi, François ! S’il te plaît, arrête, … c’est moi … !
Je suis dans un bois, le bois où nous sommes tant de fois aller courir ensemble. Mais elle ne m’entend pas. J’accélère … Je tends le bras … Ca y est, je l’ai … Non … Je hurle … Mathiiiilde … ! Ma-thiii-lde … ! Arrête ! Mais qu’est-ce que tu fais … ? Elle repart de plus belle… Elle commence à s’essouffler, je le sens… Moi aussi… Ma gorge brûle… J’ai très soif… Je vais la rattraper… ! Ca …, ça y est !!! Je la dépasse ! A perdre haleine, je me retourne et fais barrage de mon corps en tendant les bras. Haletant. Pulsations 180.
- Mais, mon petit François, pourquoi me poursuis-tu ainsi ?
- Qui ? … qui êtes-vous ?
- Je suis Mathilde, Mademoiselle Mathilde. Tu ne me reconnais pas ?
Mon sang se glace. Je me souviens. Mademoiselle Mathilde ! Ma maîtresse d’école quand j’avais huit ans ! On l’appelait respectueusement Mademoiselle car elle était restée jeune fille toute sa vie. C’était une sainte femme, une grande amie de ma grand-mère Dorothée, assistante du bedeau et, surtout, confidente de Monsieur le Curé. Elle avait aussi été l’institutrice d’Alexandre, mon père, qui la vénérait.
Dorothée, Mademoiselle Mathilde, Monsieur le Curé. Trio infernal.
J’ai des frissons. Ma jambe picote de plus en plus. J’entends des bruits et des murmures autour de moi, sans pouvoir les identifier. Le bruissement de la forêt, peut-être ? Mais non, des gens parlent, ou chuchotent, je n’entends pas bien. Je ne parviens pas à bouger. Mathilde a disparu. Ma jambe me brûle, soudain …
Je reste abasourdi. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de poursuivre ainsi Mademoiselle Mathilde dans le bois ? Je ne comprends pas. Je m’assois sur une souche de hêtre pour reprendre mon souffle. Quelque chose de désagréable me gratte la gorge, à dégueuler. Et puis, toujours ces murmures incessants. Et aussi ce « bip » qui n’arrête pas. C’est le bruit de mon cœur ? Je ne parviens pas à me concentrer. Où suis-je ? Où est Mathilde ? J’en suis sûr, je l’ai vue. C’était elle. Son parfum m’enivre.
« Et alors ? ». Je lève la tête et entrouvre les yeux. Dorothée, ma grand-mère, est devant moi, menaçante, sa canne levée. Mon père se tient discrètement derrière elle et ne dit mot. Il fixe la canopée d’un air indifférent.
- Qu’as-tu fait, petit crapuleux ? Ah, le Bon Dieu à une longue verge ! Il te punira ! Tu iras en enfer. Je ne t’ai pas élevé comme ça ! Que vont penser Mademoiselle Mathilde ? Monsieur le Curé ? Et l’abbé Richard ?
Je reste sans voix. Ma grand-mère ! La garce ! Mais qu’est-ce qu’elle fout ici avec mon père ? Dans mon bois. Mon bois ! Ils sont morts depuis longtemps, non ?
- Mais …, grand-mère, je n’ai pas poursuivi Mademoiselle Mathilde …
- Tais-toi ! Rentre à la maison !
J’ai très froid. De grands frissions me traversent l’échine. Mes yeux se brouillent. Et toujours ces murmures autour de moi. Je n’en peux plus. Difficile de respirer. Et cette foutue gorge qui me gratte. Et de nouveau des picotements dans le dos. C’est comme si on m’aspirait tout entier. Pulsations 180. J’ai peur et pourtant il n’y a personne autour de moi … Je flippe. Je vais pêter les plombs … Que se passe-t-il ?
Incapable d’encore marcher, je me couche dans les feuilles. J’ai vraiment très froid mais je sue à grosses gouttes … Je tente de me raisonner. Mon souffle est sous contrôle. Je sens que je m’endors. Je tombe dans le néant … Petit à petit, une grande douceur m’envahit. J’ai toujours froid mais, bizarrement, une sensation de chaleur envahit mes mains croisées sur la poitrine. J’ai l’impression qu’on me chuchote à l’oreille, qu’on me touche, aussi, mais je ne vois que la cime des grands hêtres et je n’entends que le bruit de leur feuillage … Je plane …
6
Je me sens tout à coup serein, apaisé. Je suis sur un nuage. Je n’ai plus ces picotements à la jambe mais la gorge me gratouille toujours. Faudra que j’aille consulter.
Je ne sais pas si je rêve, mais il me semble qu’on me parle. Et pourtant, il n’y a personne ici au milieu du bois … Un faible murmure. C’est très lointain, mais cette voix ne m’est pas étrangère. Et puis, maintenant, j’ai bien chaud aux mains. Je sens que ça va être une belle journée. Le jour se lève. Une douce odeur d’humus embaume l’air. Il fait déjà chaud … J’entends les oiseaux. D’abord un merle puis des pinsons. Je vois le soleil au milieu des frondaisons. C’est rigolo, l’abbé Richard, le jeune vicaire de la paroisse, …je m’en souviens très bien, maintenant. Les mauvaises langues l’appelaient « Richard Fleur de Couillon ». Je n’ai jamais su pourquoi. « Tu es trop jeune » qu’on me disait. « Ce n’est pas pour les enfants ».
Beau garçon, il dénotait d’avec Monsieur le Curé, personnage austère avec son regard d’aigle cerclé de petites lunettes rondes. Celui-là, je le retiens car il m’a joué quelques tours de cochon ! Richard, lui, était sympa. Très sympa. Grand échalas dans une soutane trop large pour lui, toujours chaussé de gros godillots à clous, on le remarquait se démener comme un beau diable (!) lorsqu’il jouait avec les jeunes. Au foot, il était imbattable … Il organisait aussi des réunions pour les jeunes à la cure. Il occupait la partie gauche du presbytère. Je m’en souviens comme si c’était hier …. J’y suis allé quelques fois avec ma petite sœur et il nous avait même montré sa chambre.
Sa bonne s’appelait Agnès. Elle était la nièce de Mademoiselle Mathilde. Agnès la nièce … C’est marrant. Ca chante, Agnès la nièce … A-gnès, la nié-ce …Je la vois encore, grande blonde filasse avec les dents en avant, mais surtout des gros nénés. Pour la moquer, maman disait qu’elle avait « les dents frites » et pépé ajoutait « et des gros poumons » … Elle était aussi boniche chez nos voisins qui disaient qu’elle sentait l’étable parce qu’elle transpirait beaucoup. A l’époque, je devais avoir dans les douze ans. Richard, notre vicaire, à peu près le double. Tous les paroissiens l’appréciaient beaucoup, les jeunes surtout, et les membres de la chorale n’étaient pas peu fiers d’avoir parmi eux un « haute-contre » qui, paraît-il, avait fait «l’académie de musique ». Il avait une voix haut perchée comme une fillette. Il paraît que c’est ça, un haute-contre. Au début, tout le monde riait. Mademoiselle Mathilde et ma grand-mère l’aimaient beaucoup. Mon père était plus réservé et n’en parlait pas. Maman et mon grand-père étaient de ceux qui l’appelaient « Fleur de Couillon ». Quand pépé, en mangeant sa soupe à grand bruit, osait moquer le clergé, il s’en prenait toujours à Richard car il n’aurait jamais osé dire un mot de travers sur Monsieur le Curé. Dorothée se levait alors comme une furie et éructait : Jean ! On n’entendait plus que le bruit de l’aspiration de la soupe, exercice où pépé et papa étaient très forts.
Je rêvasse, bouche bée, toujours couché dans les feuilles et perdu dans mes pensées. Mathilde ? Je ne comprends toujours pas … Où est-elle ? Pourquoi m’a-t-elle quitté comme ça ? … Dès que j’y pense, pulsations 180 … Mais … mais …, nom de dieu ! Qu’est-ce ce truc !? Je suis couvert de fourmis, et des grosses, en plus. Partout ! Paaartout ! … Sur et sous mes fringues ! … Y en a par-tout ! Aaaaaah !!! …. Pris de panique, je me lève d’un bond et je me jette dans une immense ornière remplie d’eau boueuse. Je me vautre dans l’auge comme un sanglier, je bois la tasse, me débats, tousse, crache, éructe « bordel de meeeerde ! » … La forêt s’est tue quelques instants. Le silence. Je me relève et m’ébroue comme un labrador …
Mais où suis-je ? Je grelotte. Trempé jusqu’à l’os. Je me mets à marcher comme un automate. Où suis-je ? Je suis perdu, et pourtant, c’est mon bois … Je tremble. Grand frisson puis vapeurs … Je marche sans savoir ce qu’il faut faire. Au milieu d’une clairière, j’aperçois un mirador pour la chasse, un « pirch » que mon père disait, pour l’affût au brocard ; le chasseur s’y poste et attend que le gibier se pointe. Comme au tir de la fête foraine. Je grimpe. Il y a une bouteille d’eau et quelques pommes blettes. J’avale tout. J’ai la dalle. Je crève de faim. Et de soif, surtout. Pas le courage de me déshabiller pour faire sécher mes vêtements au soleil. Je m’effondre tout poisseux. J’entends qu’on me chuchote à l’oreille. C’est la même voix que tout à l’heure, toujours aussi faible. Je la connais, cette voix, mais c’est qui ? C’est quiiiiiiiii ? …
Je pue. Je pue la boue, l’auge, le sanglier. Je reste assis contre la paroi du mirador, sans plus aucune réaction. J’ai mal partout. Courbaturé, moulu. Je ressens une profonde lassitude. Je ne vois plus clair. J’ai le bourdon. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? … Où suis-je ?… Mes vêtements me collent à la peau et se croûtent. Mon visage me tiraille. Il me faudrait une bonne douche. Une douche … C’est comique, mais c’est sous la douche que Mathilde et moi nous nous sommes rencontrés. Tout d’un coup, je me sens mieux.
C’est incroyable. Il y a dix ans, quasi jour pour jour. Nous venions tous les deux de courir un marathon. Nous ne nous connaissions pas. Jamais vus.
Le hasard a voulu que nos vestiaires soient contigus avec une salle de douches commune. Moi, j’étais dans le dernier vestiaire « hommes » et elle, dans le premier vestiaire « dames ». On s’est donc trouvés ensemble, entre mecs et gonzesses, complètement à poil, à nous savonner et nous rincer en toute sérénité. Sourires en coin. Je ne sais par quel miracle, puisque nous nous étions vus entièrement nus, mais Mathilde m’a retrouvé lors la remise des prix, une heure plus tard. Une beauté sauvage aux cheveux toujours humides s’est approchée de moi, enjôleuse aux yeux bleus, sourire craquant. Bellissima !
- François ? … Tu me reconnais ? … Non ? Allez, … la douche …
- … Mais oui … Mais, comment vous, enfin, tu, … comment sais-tu que je suis François ? … que j’étais dans les douches avec toi ? … On se connaît ? Comment t’appelles-tu ? …
Pas d’explication mais son regard mutin en disait long sur le mystère qu’elle avait décidé d’entretenir. Peut-être qu’elle bluffait. Je ne sais pas … En tous cas, elle ne cachait pas sa joie d’être arrivée parmi les premières dames et surtout, d’avoir amélioré son temps. « Et toi, quel temps t’as fais ? T’es avant moi, alors ? » . Eh oui, ma jolie, mais quelle importance ? … Une étincelle a jailli et le ciel m’est tombé sur la tête. Sais pas pourquoi, mais j’étais subjugué. Par sa beauté, son côté malicieux, impétueux, ma!s aussi par sa voix dont le timbre et la tessiture me rappelaient celle d’une présentatrice d’Arte qui me fascinait.
J’étais venu en voiture, elle en car avec son club. Elle est repartie avec moi et nous avons passé la nuit ensemble. Chez elle. J’avais quarante-deux ans. Elle trente. Nous étions libres tous les deux. Elle adorait Moravia. J’ai découvert « L’ennui ». Je sublimais « Mort à Venise » et elle adorait Mahler … Et puis voilà qu’elle me plaque !!! Mais pourquoi ??? Terrible rancœur. Je retombe. Quelle merde ! Je pue. Ma jambe me fait mal. Tout mon corps me gratte. Œuvre des fourmis, sans doute … J’entends des voix. C’est faible. Impossible à décoder … Y a plus qu’à se flinguer.
Je dois partir. J’peux pas rester là à glander sans réagir. Mais quand finira donc ce voyage au bout de la nuit ? … Je vais marcher droit devant jusqu’à ce que je trouve un point de repère. On n’est pas en Alaska. C’est pas si grand, ici.
Je descends prudemment l’échelle du pirch car certains échelons sont vermoulus et ce n’est pas le moment de se pèter le tromblon. Je suis raide. Ma jambe gauche – maintenant je peux la distinguer – me travaille. C’est chiant. Le ciel s’est couvert et il se met à pleuvoir. Aubaine. Je ne cherche pas à m’abriter. Je reste debout, les bras écartés. Je repense à la couverture du « Voyage » de Céline en Livre de Poche, 1ère édition. C’est tout à fait ça. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la signification de cette illustration. Et question d’illustrer Céline, je préfère de loin Tardi. Génial, Tardi …
Je marche sous l’averse les bras tendus devant moi comme un somnambule. Comme sur la couverture du bouquin. C’est con. Grandguignolesque. J’sais pourquoi je fais ça. Si ma mère me voyait ! Paire de claques assurée. J’écarte les bras et je me mets à tourner en ondulant et en chantant, comme un Derviche Tourneur. Complètement tapé. J’ai des crampes. Je laisse tomber. Mais qu’est-ce que je fous ici, bordel de meeeerde ?
- François ? …
- … ?
- François ! C’est Richard … Je cherche Agnès. Tu ne l’as pas vue, par hasard ?
- … Richard ? … Richard qui ?
- Ben l’abbé … Fais pas le con. Je cherche Agnès. Tu ne l’as pas vue ?
T’es sûr ? …
Je sors le grand jeu en pointant un doigt agressif vers ce comique en soutane venu de je ne sais où et je hurle : « Vade retro, Satanas !!! », « et vite !… Allez ! Casse-toi ! T’es pas Richard ! … Il est mort, Richard ! ».
Ce couillon tourne les talons et s’enfuit en marmonnant je ne sais quoi. Un grand frisson me parcoure l’échine. J’ai les jetons. Richard. Agnès. Qu’est-ce … ? Qu’est-ce qu’il lui voulait ce trouduc à Agnès ?
Je me pince. Je suis toujours bien vivant. Le soir tombe. Il faut que je parte, maintenant. Je pressens quelque chose, mais je ne peux dire quoi. Toujours cette voix “off” … De plus en plus perceptible, mais je ne la reconnaîs toujours pas. J’ai comme l’impression que quelqu’un m’appelle. Je ralentis l’alllure car j’éprouve des difficultés pour respirer. La gorge me gratte. Et puis cette foutue guibolle …
Je marche depuis la tombée de la nuit. Assoiffé. Je m’arrête au bord d’un ruisseau pour me désaltérer. Je n’en peux plus. J’ai peur de m’allonger et de ne pas pouvoir me relever. Peur des apparitions, des fantômes, aussi. Tout mon passé … L’orage gronde au loin. Une nouvelle fois, la pluie me tombe d’un seul coup sur le râble. Je suis transpercé. J’ai froid. J’ai faim. Je continue ma route. Mon caractère obstiné, sans doute. Ou instinct de conservation. Droit devant … J’ai enlevé mes chaussures car j’ai des cloques. Je marche pieds nus. Je n’ai envie que d’une chose : dormir dans un lit …
Le jour se lève.
J’aperçois enfin une bâtisse au loin. Je ne jubile même pas. Ca doit être une apparition, une de plus … Et pourtant, au fur et à mesure que j’approche, elle est bien réelle. Superbe propriété, grande maison blanche au toit de chaume, au milieu d’un parc illuminé de toutes parts. Comme l’étoile des Rois Mages. J’arrive à la grille. Elle s’ouvre avant même que j’aie pu poser la main sur le parlophone. Je palpite. Grand frisson. Incrédule, j’avance dans l’allée et je gravis lentement les cinq marches du perron. La porte s’ouvre. Une jeune dame s’avance, souriante. Je suis ébloui par la lumière. Je cligne des yeux.
- François ! Entre vite, on t’attend …
- Mais ? … Où suis-je ? Qui êtes-vous ? … On se connaît ?
- Tu ne me reconnais pas, François ? … Je suis Agnès … Agnès ! …
- Agnès ? … A-gnès ? … Mais, que fais-tu ici ? … Comment vas-tu depuis tout ce temps ? …
- Allez, viens vite, quelqu’un t’attend avec impatience.
Interloqué, sans aucune réponse à mes questions, je suis Agnès dans un dédale de corridors. Elle s’arrête. Ouvre une porte. N° 431. « Entre », qu’elle me dit, puis elle disparaît.
- François ! Viens vite, mon chéri… Mais où étais-tu ? … On te cherche depuis deux jours …
C’est Mathilde. Assise sur le lit, bien calée dans les oreillers, vêtue du kimono de soie que je lui ai offert quand elle est venue s’installer chez moi. Elle parle, mais ne bouge pas. Ton monocorde, sans passion. Sourire enjôleur et carnassier. Je voudrais tant dire, hurler mon soulagement, ma joie, mais c’est l’aphasie totale. Incapable de sortir un son. Je reste planté là. Je rêve? … Maintenant j’y suis ! La voix, c’était elle. Mathilde. Une voix de sirène …
Elle se lève, féline. S’approche de moi. Le kimono glisse sur ses épaules et tombe. Je chavire. Elle me prend par la main, sans un mot et me guide vers la salle de bain. Une immense baignoire ronde dans un décor de rêve. Senteur de jasmin. Bruit de vagues. Elle me déshabille, lentement, sans un mot. Je pue. Odeur de boue, de sang, d’urine. Elle entre dans la baignoire. « Viens » … Je reste debout sous une fine pluie d’eau tiède. Mathilde me savonne. Partout. Ses doigts effleurent ma peau. S’attardent, parfois, ou glissent d’un trait pour revenir. Je suis bien. Elle me parle maintenant doucement à l’oreille … « J’ai envie de toi » … Je me coule dans l’eau parfumée. Elle s’empale. Son corps ondule, se cabre. Cris, chuchotements, spasmes … Jouissance. Et puis, tout à coup … « Que faites-vous là !!! ». « Pas de ça chez moi !!! ». Dorothée est entrée par je ne sais où. Le curé se tient à côté d’elle, une étole mauve sur les épaules. Il tient une grande croix dans une main et un goupillon dans l’autre. L’attirail des enterrements et de processions… Dorothée hurle, éructe, sa canne levée, et se précipite pour nous bastonner … Je me couvre la tête avec les bras … Nooon ! Grand-mère, nooon ! … Je ne le ferai plus ! Juré, promis …
J’ouvre les yeux. Je suis couché dans la chambre d’ami. Tout en sueur. Les draps sont souillés. Du sang, du sperme. J’ai pissé, déféqué, vomi. Puanteur indescriptible. Mais que s’est-il passé ? … Je me lève avec difficulté. Ca me cogne dans la tête. Nausée. Immense soif. Je me regarde dans la glace. Une plaie au milieu du front, le pif en poire … Désarroi total. J’ai vieilli de dix ans. À côté de l’évier, un tube de somnifères …
La maison est à moitié vide. Mathilde est vraiment partie.
Où est-elle ? Pas un mot, pas une trace. Son téléphone est coupé. Peut-être a-t-elle changé d’opérateur ? Pas de courrier électronique, pas de courrier tout court ! J’ai consulté le home bank qui nous est commun. Pas la moindre opération bancaire depuis une semaine ! Rien ! Volatilisée ! Les gens secrets sont vraiment imprévisibles. Bien joué, Mathilde ! Et toujours cette envie de dégueuler. De la bile. Toute ma bile. Au propre comme au figuré. J’enrage. L’effarement puis le traumatisme a fait place à la colère. J’ai été trahi ! Difficile à supporter, la trahison. Ca bourdonne, ça bouillonne dans ma tête. J’avale deux aspirines. Et cette puanteur de merde, de pisse, de vomi ! Je flanque les draps à la poubelle et je vais bazarder cette saloperie de matelas, j’veux plus voir ça …
J’ouvre les fenêtres toutes grandes. L’air est vif. Le ciel est lumineux. Je m’enivre. Une petite famille passe dans le chemin montant au bois. Maman s’arrête, admire le jardin fleuri, et les rideaux, les beaux petits rideaux en dentelle que nous avons ramenés autrefois de Bretagne. Les enfants taquinent le chien tandis que papa fait pipi au coin du bosquet… Ils sont heureux, du moins, il me semble. Sans soucis, en tous cas … C’est chouette de voir des gens heureux, insouciants, relax, unis, …
Je me plonge dans un bain moussant. Je marine longuement. Un délice. Je repense avec nostalgie à la scène interrompue par Dorothée, la garce, la sorcière. Mais ce n’était qu’un rêve qui se termine en cauchemar. Je sens que je m’endors, je vois ma belle, je la sens, je la respire … Du bout des doigts, j’effleure sa peau perlée de gouttelettes, je lui chuchote à l’oreille que je l’aime, je l’embrasse dans le cou, je me noie dans ses cheveux mouillés … Je vibre …
Mathilde a toujours été très secrète depuis que nous nous sommes rencontrés, lors de ce fameux marathon. Je suis sûr qu’elle me connaissait avant de se planter devant moi, ce jour-là, à la réception d’après course. Le hasard fait quelque fois bien les choses mais était-ce vraiment le fruit du hasard ? A maintes reprises, je lui ai rappelé notre rencontre « fortuite ». Me connaissait-elle avant ? Me suivait-elle avant de porter son estocade pour me coloniser ? Depuis quand, et surtout, … pourquoi ? Car elle m’a bien colonisé, pour finir par me plaquer ! Le lendemain de notre rencontre, sans hésiter, elle est venue habiter chez moi. Jusqu’à hier.
Ce questionnement ne m’a jamais quitté car je n’ai toujours pas de réponse. Elle a toujours esquivé le sujet, le plus souvent avec un large sourire mais parfois avec une certaine irritation. Mathilde, je ne la connais pas. Je ne connais pas sa famille. « Je suis orpheline, sans famille, pas de frère, pas de soeur » qu’elle ne cesse de dire sur un ton qui coupe toute velléité d’en savoir plus. Je ne connais pas beaucoup plus son entourage ni les détails de ses activités, alors que nous vivons sous le même toit depuis dix ans et qu’elle reçoit à longueur de journée dans notre bureau. Ecrivain public ! Ca en voit des gens, ça en vit des choses, des petits bonheurs, des petits malheurs, des emmerdes, des conflits … Peu vu ses relations, ses amis. Elle n’a jamais rencontré les miens non plus, d’ailleurs. Il est vrai que je n’ai pas d’amis. Même pas un. Quelques copains collègues, oui, mais pas d’amis. J’en ai eu, il y a bien longtemps, mais je ne sais si la rupture est de leur fait ou du mien. Tout compte fait, c’est certainement du mien. Je ne ressens aucun besoin d’avoir des amis. Aucun. Du moins, c’est ce que je me dis. Une force invisible me retient. Avatar de mon enfance. Je n’ai jamais entendu de mes parents que « tu dois », « tu ne peux pas », « je ne veux pas te voir avec cette fille ou ce garçon», « ces gens ne sont pas fréquentables » … Un jour, je devais avoir huit ou neuf ans, ma mère m’a envoyé une terrible paire de claques parce que j’avais osé ramener un petit copain de l’école pour goûter ! … Ca doit être ça. Un avatar de mon enfance.
Mathilde doit traîner un terrible boulet. Son enfance est un mystère. On n’en parle pas. Chappe de plomb. Secret défense. Elle est terriblement secrète sur le sujet, mais pas du tout introvertie. Au contraire, elle est enjouée, entreprenante, impétueuse, sauvage même. Exigeante, aussi, sans concessions. Parfois très capricieuse. Femme enfant. Enfant femme.
Quand nous nous sommes rencontrés, elle avait trente ans. Elle avait connu beaucoup d’hommes, quelques femmes aussi. Des aventures sans lendemain, d’après ce qu’elle m’a toujours dit. Jamais fixée, jamais liée. Elle aimait le sexe et le clamait. Mais fidèle, pas libertine. Je ne pense pas qu’elle m’ait jamais trompé, mais sait-on jamais ? Il est vrai qu’elle avait – et elle a toujours – tout pour séduire : l’intelligence, la beauté, de l’entregent et une extrême gentillesse naturelle. Elle aime les gens, pour ce qu’ils sont. Ca, c’est bien. Très cultivée, aussi. Autodidacte. Son métier, sans doute. Elle lit beaucoup et adore la peinture, surtout l’art abstrait. Particulièrement les Delaunay. Robert et Sonia. Leur histoire n’a plus aucun secret pour elle. Moi, les Delaunay, j’aime bien mais je préfère l’art plus brut, les couleurs éclatantes, éblouissantes, l’art plus douloureux, le brut de brut, le pied de nez au convenu, aux conventions, à l’académique. J’ai toujours été ainsi depuis que j’ai viré ma cuti vers mes vingt ans. Un peu anar, contestataire de l’ordre établi. Un peu grande gueule, aussi. Comme mon pépé.
Je gamberge mais je reprends vite mes esprits. Je dois faire quelque chose. Déclarer sa disparition à la Police ? Mais que pourront-ils faire, les flics ? Elle est majeure ! C’est sa liberté. De quel droit la ferais-je rechercher ? Je ne suis pas comme mon père, moi. Tout le monde a le droit de claquer la porte et de disparaître, de mourir, aussi, sans le demander, à personne. Je n’ai qu’une seule chose à lui reprocher, c’est de l’avoir fait sans prévenir, sans que je puisse m’y préparer. Je n’irai pas à la Police, mais je ne vais pas attendre, attendre son bon vouloir, pour autant qu’elle le veuille …
Ses archives professionnelles ! Je vais commencer par là ! Elle a écrit tant et plus pour des dizaines de personnes, des formalités, des réclamations, des lettres d’amour, de rupture, des demandes de renseignements, des recherches. Je devrais bien trouver une piste, un tout petit quelque chose qui m’aide … Mais il y a plus urgent. Je dois vite aller acheter un matelas.
Je passe au crible tous ses fichiers informatiques. Ils sont tous classés en deux sections, par thème et par client. Il y a de tout. C’est fou ce que les gens peuvent lui demander ! Le simple fait d’écrire une lettre à l’administration, ou à une personne haut placée, ou même à des parents ou amis est parfois une véritable épreuve, surtout pour les personnes âgées, les non francophones, les gens en déshérence … Voici une rubrique « recherche parentale ». Il y a plusieurs lettres. Toutes au nom d’un certain Didier. Il recherche sa mère biologique, le pauvre, depuis plus de trois ans, si je lis bien. Toute son enfance en orphelinat, puis à dix-huit ans, seul dans un meublé, sans boulot. Rien qui m’intéresse dans cette histoire. Je vois aussi que Mathilde rédige les mémoires de certaines personnes. Je me souviens avoir entendu dire que des personnes âgées souhaitaient laisser un patrimoine immatériel à leurs enfants et petits-enfants. Plutôt chouette. Plus loin, ses fichiers personnels, ses comptes, son courrier, mais certains nécessitent un mot de passe.
Ca peut prêter à sourire, mais tout ça me fait repenser au jour où nous sommes allés acheter le PC, il y a environ deux ans. Mathilde travaillait sur une vieille bécane qu’elle avait rachetée à une copine, bien avant notre mise en ménage. Et elle y tenait à sa bébête ! C’était presque son enfant. C’est d’ailleurs avec des pieds de plomb qu’elle a accepté de s’en défaire. Mais, pendant des mois, la vieille machine est restée sur le bureau, à côté de la nouvelle, sous prétexte qu’elle n’avait pas transféré tous les fichiers. Elle la conservait comme un véritable tabernacle. Maintenant, elle est à la cave car Mathilde a interdit qu’on la jette aux ordures. « J’en aurai peut-être encore besoin » … Bon, ben, si ça l’amuse …
Didier. Elle m’en a parlé quelque fois de ce Didier, un jeune mec livré à lui-même, un vrai sans famille. Ni père ni mère. Mais c’est sa mère qu’il recherche. Je m’en souviens, maintenant. Je l’ai vu quelque fois à la maison. Un petit blondinet, un peu crade, à la voix fluette, le regard fuyant. Il doit être timide, pas faux cul. Paraît qu’il bafouille quand il doit expliquer. Il doit être traumatisé, le p’tit gars. C’est le service social de la commune qui l’a envoyé car Mathilde est la seule à faire ce métier dans la région. C’est un assidu, d’après ce que je vois. Faudrait peut-être que je le rencontre. Il en sait peut-être des choses, le Didier.
Jeudi soir, la veille du « jour », nous sommes allés au restaurant. Le « Taormina ». C’est un des meilleurs siciliens que nous connaissons. Spécialité, les « sarde a beccafico », un antipasto de là-bas préparé à partir de sardines marinées, farcies de mie de pain, de pignons, de raisins secs, de sucre et de jus de citron. C’est Mathilde qui m’a invité. Elle a même voulu payer, alors que c’est toujours à charge du ménage quand nous allons au restaurant. Nous sommes des habitués du Taormina. La cuisine y est merveilleuse et Carmelo, le serveur, est d’une prévenance inégalable, surtout à l’égard de Mathilde qu’il prétend être d’ascendance italienne ! Il est vrai que ses cheveux noirs et ses yeux de braise lui donnent un petit air méditerranéen. Il en fut persuadé quand, un soir, elle lui répondit en italien.
Repas classique et rituel pour l’endroit. Un marsala ambra dolce en apéro, les sarde puis des spaghetti alle vongole, le tout accompagné de Corvo bianco. Nous étions détendus, nous parlions de tout et de rien, comme bien souvent. Rien d’important, rien de marrant, non plus. Du banal. Et pourtant, nous en avons des choses à dire. Mais nous n’avons jamais beaucoup parlé. Subitement, au moment du café, Mathilde me parut soucieuse, perdue dans des pensées. Elle me dit tout de go : « Pourquoi tu ne cherches pas à revoir ta mère ? Tu sais où elle habite » …
- Parce que je n’ai aucune envie de la revoir, répondis-je sans ambages en insistant sur « aucune ». Ni plus ni moins.
- … Et ta sœur ? … Elle ne t’a rien fait, elle …
Je restai bouche bée. Mais de quoi elle se mêle, la guêpe ?
- Ecoute, Mathilde. C’est mon problème. Je n’ai de conseils à recevoir de personne à ce sujet. Tu ne peux pas comprendre … Mais pourquoi tu me demandes cela ici, maintenant ? … Tu ne parles jamais de ma mère et voila que … Pourquoi tu me demandes ça ? Hein ? …
Elle esquissa un sourire convenu, mais ne répondit pas. Je sentis que quelque chose la perturbait. Figée, elle enchaîna : « J’ai soif. S’il te plaît, sert-moi un verre de vin ». Silence. Ses yeux brillaient. Elle baissa le regard, ce que je ne l’avais jamais vue faire. Nous sommes restés un long moment face à face sans dire un mot, évitant le regard de l’autre. La fin du repas fut triste. Carmelo, lui aussi, avait remarqué que Mathilde n’était pas bien. Il se contenta d’un simple « molto gratie, buona sera » quand nous sommes partis …
Au retour, elle ne prononça pas un mot durant tout le trajet, alors qu’elle est toujours très volubile quand elle a bu quelques verres. Elle paraissait abattue. Maintenant, je comprends pourquoi …
A peine rentrés, elle alla prendre sa douche et me proposa de la rejoindre, mais je n’en avais nulle envie. Je n’aspirais qu’à une chose, dormir. J’attendis qu’elle ait terminé avant de pénétrer dans la salle de bain. Quand je l’ai rejointe au lit, pas un baiser, pas un bonsoir. Il me sembla qu’elle dormait, mais sa respiration n’était pas celle d’un dormeur. Je me suis couché et m’endormis aussitôt.
Je pars courir quelques kilomètres. Je dois absolument m’entraîner. Besoin physique et mental. Dans le cas présent, une catharsis. Et puis, Berlin, c’est bientôt, il faut que je sois au top. Nous y sommes inscrits tous les deux, ce sera notre troisième participation. Je peine un peu, mal aux pattes, un gros poids sur l’estomac, mais je continue car je sais qu’après quelques minutes, c’est la plénitude, l’euphorie.
Je pense. Je n’arrête pas de penser quand je cours. Et cela m’aide souvent à décider. Rien ne me perturbe, je suis seul à seul avec moi-même … Demain, c’est lundi. Le bureau. Les collègues. Vais-je leur dire ? Leur raconter ma nuit infernale ? Je ne le pense pas. J’en suis même sûr. Je n’ai pas envie de déballer ma vie privée et encore moins mes ennuis. Dire que Mathilde m’a plaqué, c’est avouer une défaite. Je n’aime pas les défaites. Elle non plus d’ailleurs. La course à pied a forgé nos caractères. Marathonien, ce n’est pas rien, ce n’est pas le petit joggeur du dimanche ! Il faut des tripes, du mental ! L’entraînement exige de la persévérance, de l’abnégation, de la foi. Courir par tous les temps, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse pétant chaud, qu’on soit mort crevé ou pas, il faut courir. Tous les jours, ou presque. Il faut aussi, bien sûr, endurer la souffrance. Et les privations. Mais que c’est beau ! J’en frissonne … La course de fond est une thérapie. Quand on court, on oublie tout. L’esprit se vide du négatif. J’en ai fait l’expérience des dizaines de fois, durant ma vie tumultueuse … Je le répète, une catharsis …
J’ai maintenant atteint mon rythme de croisière. J’avale les kilomètres. Je plane, je vole. Courir dans les bois, c’est fabuleux … Je dégouline sous mon K-way. Je sens que je vis … Mais où est-elle ? Pourquoi est-elle partie ? Cette question m’obsède. J’ai besoin d’elle. Je l’aime. Je ne comprends pas mais je finirai bien par le savoir. Et pourquoi m’a-t-elle parlé de ma mère ? Comme ça, alors qu’elle sait que ce sujet est tabou ? …
Je rentre. J’ai couru deux heures et je me sens beaucoup mieux. J’avale goulûment une bouteille de Spa et je mets couler un bain. J’adore mariner dans un bain. Quand j’ai le temps, j’y passe des heures. Je m’y sens bien, dans un cocon. Je suis dans un pays ami. Je lis ou je fais de mots croisés et puis je m’endors. La cerise sur le gâteau pour Mathilde et moi, après l’entraînement, c’était de partager un bain, délicieux moment de tendresse et d’érotisme. Se câliner longtemps, s’aimer, s’assoupir collés l’un à l’autre dans l’eau tiède parfumée. Rituel immuable et fusionnel. Mais c’est bien loin, maintenant. La reverrai-je jamais ? …
Quand je suis seul, sortir de mon bain est chaque fois une épreuve. Je quitte un lieu chaud, un giron rassurant en quelque sorte, pour affronter la fraîcheur de la pièce, donc la rigueur de la vie. M’essuyer, me sécher m’emmerde ! Je ne sais pas dire pourquoi, mais c’est ainsi depuis tout petit. Je me souviens, quand j’étais gamin, c’était ma grand-mère qui me donnait le bain. Elle s’était appropriée cette fonction maternelle mais je n’ai jamais su si elle l’avait usurpée de ma mère ou si celle-ci avait démissionné par manque d’intérêt pour moi, son fils, car elle s’occupait beaucoup de ma petite soeur. Je revois aussi les bains de mer où je sortais de l’eau en grelottant. Bobonne, c’est ainsi que je l’appelais, m’essuyait vigoureusement avec des serviettes rêches et rugueuses sentant la naphtaline. « Ne bouge pas, arrête de gigoter ». En fait, c’est elle qui me secouait dans tous les sens en me frictionnant. « Lève les bras ». « Arrête de jouer avec ton sifflet, c’est un péché ; tu fais de la peine au Bon Dieu » … Ces mots, ces gestes, me reviennent souvent à l’esprit. J’en souris, mais il doit m’en être resté des traces.
La maison est bien vide. Mais c’est surtout l’absence de ma belle qui me tue. Vide absolu. Après l’euphorie de la course dans les bois, je ressens maintenant une immense tristesse. Est-ce ma faute si elle est partie ? Mais pourquoi ne m’a-t-elle pas mis en garde, alors ? Pourquoi n’en a-t-on jamais parlé ? … Pas le moindre signe. Volatilisée … Dur dur … Je me ressers un troisième Ricard. J’ai la tête qui tourne. Je me couche sur le parquet de la salle à manger, les yeux fixés au plafond. Je suis vraiment seul, maintenant. Personne à qui parler, à qui me confier … Je n’ai pas d’enfant. Nous n’avons pas d’enfant. Mathilde n’en a jamais voulu …
Le téléphone sonne. Je me lève d’un bond. Je palpite … Je décroche … « Monsieur Raguse ? François Raguse ? » … ? … « Nous avons le plaisir de vous informer que vous avez gagné un séjour pour deux personnes à Majorque. Il vous suffit de venir chercher votre billet à la conférence que nous organisons le 30 de ce … ». Je raccroche sans attendre la fin. Merde ! Meeeeerde !!!!!
La nuit est tombée. Elle est tombée sur ma vie aussi. Je pense. Je pense en permanence. Je réfléchis sans arrêt. Mais, sans repère ni indice, par où commencer ? Didier ? A tout hasard, il faudra que je lui parle. Je vois à peu près où il habite. Je ne sais pas pourquoi je me focalise sur Didier. Un pressentiment. Dans les dossiers de Mathilde, un autre m’a frappé, aussi : Marie-Agnès. Mais il est verrouillé, celui-là. Il n’est pas classé dans un thème particulier. Simplement Marie-Agnès.
Il faut que je mange. Ca tiraille maintenant. Je n’ai pas fait de courses. Il n’y a plus grand-chose. Des pâtes, quelques tomates, une croûte de parmesan.
Je me ressers à boire. Du vin blanc, cette fois. Paraît que c’est la boisson des alcolos, le vin blanc. On verra bien … Finalement, je n’ai pas faim. Je me ressers à boire. Je me couche dans le canapé. Plombé. Je gamberge. Demain matin, lever à cinq heures …
Je me réveille en sursaut dans le canapé. Trois heures du matin … C’est le téléphone. Trois ou quatre sonneries. Le temps de m’en rendre compte et c’est passé. Le numéro appelant est anonyme. Peut-être une erreur. Ou … Je ne réagis même plus. Dans deux heures, je dois me lever.
J’ai la tête qui tourne et l’estomac en délire. Tout ce vin, hier soir, après les Ricard … J’avale un Perrier. Je rote, je pète. Ca dégage … J’étouffe, il fait irrespirable. J’ouvre toute grande la porte-fenêtre et je sors sur la terrasse. La nuit est étoilée, l’air est frais. Je m’étire comme un chat. Je respire, hume avec délice ce mélange d’odeurs d’herbe mouillée et d’eau. L’étang reflète la lune et les lumières de la route. Pas un remous sur la surface, excepté quelques « ploc » qui forment des cercles ondulants, traces éphémères de poissons qui moucheronnent. Je me sens bien au bord de l’eau. C’est mon enfance. Je suis né au bord d’une rivière. J’y ai vécu. Je ne me lasserai jamais de cet endroit, écrin de verdure foisonnant bordé d’immenses saules et d’aulnes. Les bernaches du Canada font la java, tout au bout du plan d’eau, au pied de la colline où commence le bois. Elles vivent intensément, celles-là, actives la nuit comme le jour. Mathilde adore aussi cet endroit. Elle passe de longs moments à observer les oies et les regarder passer en escadrille au dessus de la maison en cancanant à tue-tête.
Je me demande si je ne vais pas prendre quelques jours de congé. Ma présence n’est pour l’instant pas indispensable au bureau. Je préviendrai vers huit heures. J’ai besoin de dormir, de récupérer mon influx. De toute façon, le bureau, je m’en balance complètement. Plus rien ne m’intéresse. Mathilde est partie. Ma vie n’a plus de sens. Je dois la chercher et la retrouver. Je veux savoir. Surtout pourquoi … Envie de me jeter à l’eau. Ou plutôt de me pendre, car j’ai horreur de boire la tasse.
Le jour se lève … J’ai en mémoire la scène finale du chef-d’œuvre de Marcel Carné où Jean Gabin se barricade dans sa chambre tandis que la foule massée au pied de l’immeuble hurle son nom et attend l’hallali. Le jour se lève. Merveilleux moment, pourtant. Renaissance perpétuelle. L’étang s’anime. Cacophonie concertante chez les oiseaux. Le vent se lève à l’ouest. Annonce de pluie. Tout n’est jamais que fin et recommencement. Je me couche dans le hamac tendu entre deux sapins. Il fait frisquet mais je reste, stoïque. Je me recroqueville, ça tient chaud. Position fœtale. Haute protection … Une fois de plus, je pense, au bord de l’endormissement. Les yeux mi-clos, je fixe le sol. Une petite chose scintille là, à quelques centimètres, au pied des thuyas. Qu’est-ce, ce truc ? … Je descends du hamac pour mieux distinguer. C’est une médaille ronde dorée avec un motif religieux. Au revers : « Agnès 20-9-1942 ».
« Agnès 20-09-1942 ». C’est à qui, cette médaille ? Elle n’est pas là depuis longtemps puisque j’ai taillé les thuyas il y a quelques semaines. Si elle s’y trouvait déjà, j’aurais dû la voir … Qui d’autre que Mathilde aurait pu … Elle vient souvent rêvasser dans le hamac. Mais quel rapport ? … Elle ne m’a jamais parlé d’une quelconque Agnès … Et encore moins d’une Agnès de plus de soixante balais. Moi j’en ai connu une, dans ma jeunesse. La gouvernante de l’abbé Richard, notre vicaire. « Richard fleur de couillon » – comme l’appelaient les mécréants – l’avait mise enceinte. Les langues de vipère disaient engrossée. Parce que, pour les bons paroissiens de l’époque, un abbé qui « fornique » ne peut qu’ « engrosser ». Comme une bête. Charité chrétienne.
Je devais avoir douze ou treize ans. Quand la nouvelle s’est répandue dans le bourg, le beau Richard a disparu illico presto sur ordre de Monseigneur l’Evêque. Disparu ! Vite fait ! Et remplacé aussi vite fait par un autre abbé, vieux cancrelat malingre et voûté, puant le cigare et autres relents. De brave garçon sympa aimé de tous, le pauvre Richard était devenu subitement un satyre. Une bête. Et il fallait isoler cette bête du troupeau de bigots, bourgeois cathos et autres hypocrites de tous bords, mais surtout des enfants ! … Eradiquer le symbole du péché et le noyer le plus vite possible dans l’oubli. Vade retro, satanas !… Le nouveau vicaire, avec son physique à la Docteur Petiot, ne risquerait pas de séduire les donzelles, lui.
Je me souviens de « l’affaire », du « scandale ». Les ragots allaient bon train, surtout chez les bouffeurs de curés. Richard en prenait pour son grade, critiques ou quolibets selon l’appartenance idéologique, mais Agnès, elle, avait immédiatement été bannie de la société bien pensante. Sans appel. Mon père et ma grand-mère n’étaient pas les derniers à la vouer aux gémonies. En revanche, nos voisins l’avaient gardée à leur service, du moins au début. Je me rappelle maintenant l’avoir vue quelques fois se promener seule en poussant un landau. Je ne me souviens pas si c’était un garçon ou une fille. Agnès Clermont, qu’elle s’appelait, maintenant ça me revient …
Mathilde aussi est une Clermont … De là à imaginer qu’elle est la fille d’Agnès, donc de Richard, il n’y a qu’un pas … À moins d’une fameuse coïncidence, comment pourrait-il en être autrement ? Agnès doit avoir plus de soixante ans, maintenant. Elle pourrait très bien être sa mère. Surtout que Mathilde est née dans ma région natale … Voila peut-être son secret. Mais ça n’explique toujours pas pourquoi la Mathilde Clermont est arrivée dans ma vie aussi mystérieusement. Pas plus que la raison de sa disparition.
Il va falloir que je rencontre Didier. Didier Ortega. Il en sait peut-être des choses. Un gars qui recherche sa mère, ça peut créer des liens quand soi-même on est à la recherche de ses origines.
J’ai téléphoné à Didier sur son portable. Messagerie ! Mais bon dieu, à quoi sert un portable si ce n’est pas pour l’avoir en permanence avec soi ! … J’ai inventé un truc pour qu’il me rappelle. J’ai dit que Mathilde voulait le voir pour le suivi de son dossier mais qu’elle avait dû partir dare-dare à l’étranger et qu’elle m’avait laissé le soin de le contacter car « elle avait de bonnes nouvelles » … Ca me permettra de savoir illico s’il en sait des choses ou pas. Mais il ne faut pas qu’il vienne ici, à la maison à moitié vidée de ses meubles. Comment vais-je aborder le sujet, car je dois bien lui dire que j’ai un peu menti au téléphone ?
J’étais aux toilettes quand il m’a rappelé. Sans téléphone, bien entendu. Message : « Monsieur, je ne vois pas de quoi vous parlez ». Bordel de merde, ça commence bien ! Je rappelle :
- Allo, Didier ? C’est François Raguse … On s’est mal compris … Il faut que je vous vois absolument. C’est personnel. Je vous expliquerai …
- Y a un problème ?
- Oui. Mathilde ne pourra plus s’occuper de votre dossier.
- Mais, il est clôturé, mon dossier …
Une chaleur intense me monte au visage. Je ne sais plus quoi dire à ce gamin. Il est sérieux ou il joue avec ? … Pauvre con ! Il m’emmerde avec ses commentaires à la con ! … Mais je garde mon calme :
- Didier, j’aimerais te rencontrer le plus tôt possible. C’est très important …
- Pour vous ou pour moi ?
- … Pour nous deux.
- Sans blague … J’vous dis que mon dossier est clôturé.
- Didier, écoute-moi bien. J’ai un gros problème et tu peux certainement m’aider. Mathilde a toujours été très serviable, très gentille, très efficace avec toi. Tu me dis justement que ton dossier est terminé. Tu nous dois bien ça … Alleeez … Je ne plaisante pas … C’est très urgent.
- …
- Didier ? …
- Oui, j’écoute.
- Je t’invite au resto. Où tu veux …
Sa réponse fuse :
- OK, au Taormina.
- Tu connais le Taormina ? … Tu y es déjà allé ?
- Oui, bien sûr.
Mais qu’est-ce qu’il est allé foutre au Taormina, ce bourrin ?
- Monsieur ? …
- … D’accord. Ce soir ? …
- Bof, oui.
- Je passe te prendre à 19 heures.
A 19 heures pile poil, je suis devant l’immeuble. Pas le temps de descendre de la voiture, il vient à ma rencontre. Jeans à trous, tee-shirt d’un blanc douteux et Perfecto. Pas très frais, comme toujours.
- ‘Soir, M’sieur.
- Bonsoir Didier. Appelle-moi François. Merci d’avoir accepté …
- …
- Donc, tu connais le Taormina … Tu y es allé souvent ?
- Quelques fois, mais il y a longtemps.
- Mathilde et moi, nous y allons quasi toutes les semaines. La cuisine est authentique et Carmelo est super sympa. Tu aimes la cuisine italienne ?
- Surtout quand on me l’offre.
- Ah bon … Si j’ai bien compris, on t’a chaque fois invité ?…
- Ben, oui. J’ai pas d’blé pour aller au resto, moi.
- Ta copine ? Des connaissances ? Des parents ? …
- …
Mais qu’il me dise qui l’a invité, ce con ! …
- Aimes-tu les calamars ? Ils sont fantastiques, ici, simplement grillés, servis juste avec un filet d’huile d’olive… Comme là-bas …
- …
- Tu aimes les pâtes ?
- Ben oui, comme tout le monde.
- … T’es pas très gastronome, toi …
Pas de réponse. Il est très mal à l’aise, ça saute aux yeux. Je dois le faire parler. Il en sait, des choses, maintenant j’en suis certain.
- Didier, j’ai comme l’impression que ça t’emmerde, mon invitation …
- …
- Ne te gêne pas. Dis ce que tu penses … Je ne t’en voudrai pas.
- Je sais de quoi vous allez me parler …
- Bien sûr puisque je te l’ai dit au téléphone. Ca t’ennuie qu’on parle de Mathilde ?
- …
Je n’en tirerai plus un mot avant qu’on soit à table.
J’avais pris la précaution de réserver car le lundi, c’est souvent complet. Carmelo accourt, prévenant, comme toujours. Une scène de bel’Antonio qu’il joue à la perfection devant chaque client. La classe, pour ceux qui aiment. « Buona sera », courbettes et amples gestes en prime. Il m’énerve, aujourd’hui, Carmelo. Didier m’a mis en rote avec son attitude à la con.
- Je vous installe ici, vous serez bien pour discuter.
- Merci. C’est gentil.
- Prego, Signori.
Il sait donc que l’on va discuter ! Mais très très discret : pas d’allusion à l’absence de Mathilde. Inquiétant, tout ça. Lui aussi doit savoir.
Carmelo apporte les apéros. On passe commande. Ici, on mange à l’italienne. Pas question d’avoir des pâtes avec le plat. Les pâtes, c’est avant. Primo piatto . Je le rappelle à Didier. « Je sais, j’suis déjà venu » qu’il me répond.
- Sans indiscrétion, Didier, tu es déjà venu ici avec qui ? …
- Ca vous tracasse ?
- Oui.
- Et si j’vous dis que ça ne regarde que moi ?
J’insiste, catégorique :
- Allez, dis-moi !
Il me regarde droit dans les yeux, comme pour m’affronter :
- Avec Mathilde.
Je ne réponds pas. C’est bien ce que je pensais.
- Y a un problème ? Vous êtes jaloux ? …
Je ne bronche pas.
- A quelle occasion ? Il y a longtemps ?
Il m’explique que Mathilde l’a invité il y a quelques semaines, peu après qu’il se soit adressé à elle pour ses démarches. Elle voulait en savoir plus sur ce qui le poussait à rechercher sa mère, lui qui est né sous « X » dans un hôpital de banlieue.
- Elle t’a parlé d’elle, de nous ?
- D’elle. Seulement d’elle. Et aussi de ses parents.
- OK, mais quoi ? … Dis-moi !
- Ben, ses parents, elle voudrait les retrouver. Vous le savez, non ? Elle ne connaît pas son père. Il paraît qu’il est musicien et …
Je ne savais pas qu’elle voulait retrouver ses parents. Il me l’apprend. Je l’arrête :
- Je ne sais pas si tu le sais, mais Mathilde est partie vendredi sans prévenir. Disparue ! Volatilisée ! Tu te rends compte ? …
- …
- Tu peux m’aider, tu dois m’aider, Didier !
Après un moment d’hésitation, il accouche :
- Je sais qu’elle est partie. J’ai vu un camion de déménageurs devant la maison, en passant à vélo.
- Tu ne t’es pas arrêté ?
- Non, je ne l’ai pas vue. Seulement le camion.
- Elle t’avait prévenu qu’elle allait se casser ?
- Non. Je ne la connais pas plus que ça. J’suis pas intime avec elle, moi … .
Je repousse mon assiette. Estomac noué. Palpitations. Mes yeux s’embuent. J’ai envie de tout plaquer. J’aimerais être seul, à l’instant. Carmelo nous observe du coin de l’œil. Il passe et repasse devant notre table, mine de rien. Sait-il aussi, lui, l’amoroso de Matilde ?
- Didier …, si tu sais des choses, s’il te plaît, dis-les moi … Tu n’as pas été étonné de voir des déménageurs devant la maison ? Comme par hasard quand tu passes à vélo ! … Tu as un vélo, toi ? Il me semblait que t’avais une mob … Il était quelle heure ? C’était le matin ?
- Autour de dix heures. J’avais pris le vélo de ma copine. Ma mob est nase.
- Mais que faisais-tu à dix heures du matin à vélo en pleine campagne ?
- Je me baladais.
- Ah oui, sous la flotte ? Il a plu toute la journée, vendredi.
- …
Il se fout de ma gueule, le petit con !
- Je vais te le dire, moi, ce que tu faisais par là ! Tu allais lui dire au revoir ! Tu étais bien au courant et tu voulais la voir une dernière fois. C’est bien ça, n’est-ce pas ?
- …
- Alors ?
- Oui.
Décontenancé, il sort une enveloppe froissée de sa poche.
- Elle m’a remis ceci pour vous.
C’était donc ça. Elle n’a même pas eu le courage ni la délicatesse de me laisser un mot à la maison ou un courriel, un SMS … Il a fallu qu’elle passe par ce corniaud !
Je saisi l’enveloppe et la fourre en poche sans la regarder comme s’il s’agissait d’un objet honteux. Je suis absent. Tétanisé. J’ai l’impression que tout le monde me regarde, m’épie. Le bel’Antonio passe et repasse, faussement discret comme dans La Cena d’Ettore Scola. Mais il écoute et observe. Didier me fixe du regard, interrogateur:
- Vous ne l’ouvrez pas ?
- Non, pas ici …
- Je pensais …
- T’occupe ! … Qu’est-ce qu’elle t’as dit ?
- Rien.
J’ai les boules. Je me penche par dessus la table et hausse le ton, au mépris des voisins :
- Te fout pas de moi, Didier ! Qu’est-ce qu’elle t’as dit ?
Ce petit merdeux commence sérieusement à me pomper !
- Mais rien, j’vous dis. Simplement « Au revoir, Didier. Veux-tu remettre cette enveloppe à François, il va certainement t’appeler ».
- Et tu ne lui as posé aucune question ? Tu ne t’es pas étonné qu’elle parte avec les meubles ?
- Si, bien sûr, mais elle n’a pas voulu répondre. Elle pleurait.
- …
- Je vous jure que c’est vrai.
- Bon. Je paie et on s’en va.
Silence tout le trajet de retour. Je le débarque devant chez lui. Il n’en mène pas large non plus. Je ne tiens plus. J’allume le plafonnier et ouvre fébrilement l’enveloppe. Juste quelques mots à l’encre bleue :
François, mon chéri,
Je suis partie vers d’autres cieux.
Je n’ai pas osé t’en parler. Tu étais si loin de moi …
Je t’expliquerai.
Ne m’en veux pas.
Je t’aime …
Mathilde
Et elle dit qu’elle m’aime, en plus ! Elle se fout de ma gueule ! J’éclate en sanglots. J’explose. Je lis et relis. La belle écriture, appliquée, ronde, renforce le sens de ses mots. Ce n’est pas écrit à la hâte, sur le coin d’une table, dans un état second. Non. C’est réfléchi, mûrement réfléchi. C’est tout à fait elle, bien dans sa tête, bien dans ses pompes. Mais que faire ? …
La rue est déserte. Je démarre lentement. J’aperçois Didier à sa fenêtre, à moitié dissimulé par le rideau. Je donne trois coups de klaxon pour bien lui montrer que je l’ai vu, ce voyeur à la con. Je rage. A l’entrée du bois, je m’arrête. Je suffoque, j’ai chaud. Je dois prendre l’air, marcher. La nuit est douce. Je m’enfonce sous le couvert de la hêtraie.
J’erre sans but précis depuis plus d’une heure. On n’y voit pas grand-chose, mais je connais les chemins. Pas un bruit, sinon quelques grondements d’orage au loin. Très loin. Tout est loin pour moi en ce moment. Je pense. Je pense toujours quand je marche, comme quand je cours. En fait, je gamberge. Sur tout et sur rien. Mais ce soir, bon dieu, quelle tuile en plus du reste ! … Demain, il va falloir aller courir. Berlin, c’est dans moins de trois mois … Est-ce que Mathilde y sera ? Nous y sommes inscrits tous les deux. J’imagine que je tombe pile sur elle. L’inverse de notre rencontre. Ce serait une fameuse surprise. Mais je rêve … Je suis épuisé. Pas physiquement, c’est mental.
J’arrive au « pirch », un mirador en planches pour la chasse à l’affût. Chaque fois que j’évoque ce mot, je pense à mon enfance. Quand j’étais gamin, mon père et moi allions fréquemment nous promener en forêt. J’étais un véritable coureur des bois. Je connaissais les moindres recoins de la forêt de Staneux à quelques encablures du bourg. En octobre, pendant la période de brame, nous allions en pleine nuit écouter les cerfs appeler leurs belles et défier leurs concurrents. Nous nous installions sur un pirch à proximité d’un superbe hêtre plus que centenaire, le « Betchou Fawe » – le Hêtre Pointu – et attendions. Au premier brame, hurlement rauque et puissant, je tremblais de peur. Il surprend comme une sirène et il véhicule un mystère car, la plupart du temps, on ne voit pas l’animal. Ca vous prend aux tripes, le brame. Mon souvenir s’estompe. Mathilde recolonise mes pensées. Et ce Didier, et Carmelo aussi. Bande de faux-cul ! … Le Carmelo, faudra que je lui parle. Et sérieusement ! Son comportement est sans équivoque. Je suis convaincu : il sait, il savait ! Faux-cul ! J’ai la rage en moi, mais aussi beaucoup de tristesse et d’amertume.
Je grimpe sur le mirador et m’assied, essoufflé, contre la paroi. Je passe souvent à proximité, mais je n’ai jamais été tenté d’y monter. C’est complètement idiot, mais un je-ne-sais-quoi m’a toujours retenu. Ce soir, j’ai envie … Je transpire à grosses gouttes. Qu’est-ce que je fout ici en pleine nuit alors que j’habite à quelques minutes ! Il est une heure du matin … Je respire à fond. Petit à petit, mon souffle se régule. Self-contrôle. C’est purement émotionnel, le souffle, chez moi. Je sens que je m’assoupit. A demi conscient, j’entend ma grand-mère, la sorcière, me couvrir de honte. « C’est le bon Dieu qui t’as puni ! Je t’avais bien dit de ne pas traîner cette fille-là ! ». La garce ! Elle devait bien la connaître, ma Mathilde. La petite-nièce de son amie, l’autre garce, l’institutrice. Qu’est-ce qu’elle a pu dégueuler sur Agnès et le vicaire et aussi sur la petite, « enfant du péché » !
Un immense coup de tonnerre me sort de ma torpeur. Grand frisson de trouille. Ca surprend. Le vent s’est levé et en quelques secondes, c’est le déluge. Ici je suis un peu à l’abri, mais je décide de partir. L’orage en plein bois, c’est impressionnant. J’ai déjà couru plusieurs fois sous l’orage. C’est un peu dangereux, mais tonique, vivifiant. Il produit des ions qui apaisent. C’est bien connu. Je me lance. Je rentre à pied à la maison, c’est plus court. J’irai reprendre la voiture dans la journée.
Je suis trempé, lessivé, mais l’orage m’a tonifié. Maintenant, je me sens mieux. Les ions m’ont ôté toute envie d’aller me coucher. Je passe sous la douche, enfile un survêtement – j’adore cette douceur molletonnée – puis je me sers un très très grand pina colada et m’installe dans un transat sur la terrasse. Waaw, j’ai besoin d’euphorie. Le ciel est maintenant dégagé. Une douce odeur de verdure monte du sol. J’ai laissé le billet de Mathilde dans la voiture. Peu importe, je le connais par cœur. « Je suis partie vers d’autres cieux » … Que veut-elle dire par là ? Elle est en Belgique, à l’étranger ? « Je t’expliquerai » …, donc, c’est clair, elle va me contacter. Méthode Coué. Ce qui me frappe, c’est le « je t’aime ». Comme je la connais, ce ne sont pas des paroles en l’air. Donc, si elle m’écrit qu’elle m’aime, c’est vrai, j’ose la croire. Mais, alors, pourquoi est-elle partie à la sauvette, comme une voleuse ?
Deux hulottes accompagnent mes pensées. Une est dans un arbre à quelques mètres de moi. L’autre répond au loin. Voila un héron avec son cri rauque qui pousse une gueulante. Du style, vos gueules, vous m’empêchez de dormir ! Puis un canard enchaîne, relayé par les bernaches qui ne sont jamais en reste et bientôt c’est toute la fanfare de l’étang qui s’y met.
C’est merveilleux. Toute la gent ailée est réveillée. Puis, tout d’un coup, le silence. Comme si un chef d’orchestre invisible avait dit « stop ». Il n’y a plus que le bruit de l’eau qui s’écoule par la bonde. Je ne me lasse pas de cet endroit. Mathilde non plus ne s’en lassait pas et pourtant, elle est partie. Combien de soirées n’avons-nous pas passées sur cette terrasse. Les soirs d’été, après le dîner pris sous l’auvent, nous restions à table sans lumière et discutions de tout et de rien, à voix basse, jusqu’à la nuit tombée. Mais, c’est vrai, nous n’abordions pas les problèmes qui, petit à petit, s’insinuent dans la vie d’un couple. Etait-ce par pudeur, pour faire l’autruche ou pas insouciance, je ne sais pas. Et pourtant, j’étais demandeur. Mais, à chaque fois, Mathilde restait de marbre. Figée. Bloquée. Cette attitude avait le don de me mettre de mauvaise humeur et même en colère, parfois. J’avais alors tendance à devenir impétueux, harcelant. Surtout quand j’avais bu quelques verres au cours du repas. Et l’ambiance tournait à eau de boudin.
Mais il y a eu de bons moments. Il nous arrivait souvent de faire l’amour, sur le transat ou dans le fauteuil à bascule. Référence charnelle à un film des années 80 qui nous avait fasciné tous les deux, « Péril en la demeure » je crois, avec Nicole Garcia et Christophe Malavoy. Nous avions établi un rituel et je feignais toujours la surprise. Mathilde s’asseyait sur moi, sans dire un mot. Son regard et son sourire valaient tous les mots. C’était prémédité car elle était nue sous sa jupe. C’était sa manière de me faire comprendre qu’elle avait envie. On ne se déshabillait pas au début, ou à peine. Tout était scénarisé. Après la jouissance, elle restait longtemps cramponnée à moi, la tête contre mon épaule. Nous étions fusionnés. Mais peu de mots. Parfois un je t’aime. Rien d’autre. Finalement, je ne sais toujours pas si elle me faisait l’amour par amour ou par pulsion.
Quel dommage que nous n’ayons jamais parlé de notre vie de couple, de nous, en fait. Je ne le répèterai jamais assez … Il faut que je la retrouve, même contre son gré. Je l’aime.
J’ai passé le reste de la nuit sur la terrasse, simplement couvert d’un plaid. J’ai toujours aimé être en symbiose avec la nature. C’est ma seule compagne maintenant. Il est six heures, le jour se lève. Comme tous les jours, moment magique. Une légère brume couvre l’étang mais des reflets de soleil apparaissent déjà ci et là. Il va faire beau.
Quand j’étais jeune, pendant les vacances scolaires, je me levais souvent aux aurores pour aller à la pêche. Le vélo était prêt dans la cour avec les cannes attachées au cadre et la besace fixée avec de gros élastiques sur le porte-bagages. Je devais avoir dix ou douze ans. Pas besoin de réveil. Horloge interne. Je me levais prestement, m’habillais en vitesse sans me laver et accourais chez P’tit Paul. Il était toujours en retard. Je sifflais un coup entre mes doigts et, par miracle, la lumière apparaissait dans sa chambre. C’était le signal. Dix minutes plus tard, nous partions au lac de Warfaaz … Paul Anselot était mon voisin mais surtout mon copain. On l’appelait P’tit Paul quand il était gamin et il a toujours conservé ce sobriquet. Ca sonne bien, P’tit Paul. C’est chez ses parents qu’Agnès faisait le ménage, en plus de celui de Richard … Je ne la vois plus très bien Agnès. Je me souviens vaguement d’une grande fille timide, ni belle ni laide, discrète, effacée même. Les parents de P’tit Paul devaient être satisfaits de ses services puisqu’ils l’ont gardée pendant et après l’affaire. Le drame, diront certains.
P’tit Paul ! Tout compte fait, je m’adresserais bien à lui. Il devrait savoir ce qu’il est advenu d’Agnès. Je sais qu’il est prof de math. Mais où ? Il y a plus de vingt ans que je l’ai vu. C’était à une réception des anciens scouts. A tout hasard, je vais consulter l’annuaire du téléphone sur internet. Il faut que je le contacte pour retrouver Agnès. Faudrait aussi retrouver Richard. Ca fait deux pistes à creuser.
J’ai faim. C’est bon signe. Faut dire que je n’ai quasi rien mangé depuis vendredi. Hier au resto, ce couillon m’a coupé l’appétit. Et puis la lettre. Ca m’a complètement scié. Je vais filer à vélo chez le boulanger. Il ouvre à sept heures. Je dois aussi passer à la librairie. Mathilde y passait tous les jours. Yolanda – Yoyo pour les clients - causait souvent avec elle. Une fameuse pipelette, celle-là. Elle ragote sur tout. Mathilde, qui n’a pas son pareil pour écouter, enregistrait ces potins de village et les considérations politico-culturo-poeple de la buraliste et se marrait en silence. C’est ainsi que la vie au village et l’histoire de la famille royale n’avaient plus aucun secret pour elle.
En toute logique, Yoyo doit savoir que Mathilde est partie, même si on habite en dehors du bâti. Un camion de déménagement devant chez les Raguse, ça ne trompe pas ! Surtout que la voiture de François, elle est toujours là et gnagnagna … Il va falloir l’affronter.
Il n’y a pas de client dans la boutique. Yoyo règne derrière son comptoir. Grande sauterelle fanée aux cheveux filasses tirés en chignon, tablier bleu à fleurs de ma grand-mère et cigarette au bec. La soixantaine dégénérée par l’alcool, les anti-dépresseurs et la nicotine. Elle m’aborde de front avec un grand sourire aux dents jaunes. L’aubaine ! Enfin ! Le voilà, le cocu ! ….
- Bonjour François, tu vas bien ? … On ne te voyait plus … Mais maintenant que Mathilde …
- Quoi, Mathilde ? répondis-je aussi sec, bien décidé à ne rien dévoiler.
- … Ben, elle est partie en Sicile, non ?
- … ?
Une baffe ! Je suis estomaqué mais n’affiche aucune réaction. En Sicile ! Et si c’était vrai ? Elle sait beaucoup de choses, la pie … Le rouge me monte aux joues.
- Tu me l’apprends, Yoyo. Tu dois être la seule à le savoir !
Elle marque un temps d’arrêt. Puis, commerçante avant tout, elle enchaîne de sa voix rauque de fumeur :
- Excuse-moi, François. Je comprends que c’est difficile pour toi, mais au village, tout le monde le sait. Momo a vu le camion en allant au bois …
- … Et qui t’a dit qu’elle est en Sicile ?
Victoire, une vieille cliente, vient d’entrer avec son cabas et son bichon maltais. Madame Cabas, comme on l’appelle au village. Elle se mêle à la conversation :
- C’est beau la Sicile. J’ai vu beaucoup d’émissions à la télé. Il paraît que les Siciliens, y ont tous un parent en Belgique …
Je comprends qu’elle n’a pas compris les propos de Yoyo. Celle-ci m’envoie un clin d’œil complice.
- Victoire, je vois que vous êtes pressée. Passez avant François. Il a le temps, lui …
Stratégie. Je ne suis pas dupe. La commère, elle veut en savoir plus, alimenter sa benne à ragots afin de pouvoir commenter « l’affaire », elle, la star du cancan. Je l’imagine questionnée à longueur de journée sur François et Mathilde qui ceci, qui cela et broder, fantasmer, au point de créer sa propre histoire … Elle reprend, en chuchotant, alors que nous sommes à nouveau seuls dans le magasin :
- Crois-moi, mon p’tit François, une belle femme jeune qui fout le camp comme ça sans rien dire, c’est qu’elle a un autre. Un bel Hidalgo. C’est italien ça, un Hidalgo ? …
- Non, Espagnol. Peu importe.
Je n’ai qu’une envie, m’enfuir de cette boutique de merde, mais je pressens que Yoyo doit en savoir plus.
- Qui t’a dit qu’elle était partie en Sicile ? Qu’irait-elle faire là ?
- …
- Tu en as dit trop ou pas assez, Yoyo. Qui t’a dit ça ? …
Elle a compris que je ne bluffais pas. Devant à mon insistance agressive, elle marque le pas, réfléchit quelques secondes et, baissant le regard, sort cette merveilleuse connerie:
- Secret professionnel !
- Secret professionnel ! Tu rigoles ? Tu avances des salades puis tu te retractes. Je suis concerné, non ? Qui t’a dit ça ?
Solennelle, dans son nuage de fumée :
- C’est un client qui me l’a dit. Je n’en dirai pas plus.
Pauvre conne ! J’ai failli partir sans rien acheter et claquer la porte, mais je me suis ressaisi. Je dois la ménager. J’aurai peut-être besoin d’elle. Je prends Libé et je paie.
- Allez, salut Yoyo. Sans rancune. Si tu en apprends, n’hésite pas, dis-moi tout. A demain …
Mais, bordel de merde, qu’est-ce qu’elle peut bien foutre en Sicile ? Et avec qui ? C’est pas possible ! … Encore un coup de massue.
Je pédale comme un dératé pour rentrer à la maison, la baguette et le journal sous le bras. Je suis déchaîné. Je serre les dents. C’est mon côté impulsif. Mais rouler à vélo avec une seule main sur le guidon dans une montée, ça coince. C’est bête, j’aurais dû demander un petit sac. J’ai l’esprit tellement encombré que je ne pense plus du tout aux choses basiques. Je cale dans le raidillon après l’église. Je suis obligé de mettre pied à terre.
Je râle ferme. Devoir mettre pied à terre ! C’est comme marcher pendant un marathon. J’ai horreur de baisser pavillon. C’est valable pour tout. J’en ressens une terrible gêne. Une fois, à l’entraînement, je m’étais claqué à quelques kilomètres de la maison au point de ne plus pouvoir courir. Et bien, quand j’apercevais des promeneurs au loin, je me remettais à galoper au prix de vives douleurs mais surtout au risque d’aggraver le traumatisme ! Je ne voulais ab-so-lu-ment pas que des gens me voient en piteux état, même des inconnus ! Je sais, c’est con. J’ai toujours refusé l’échec et encore plus l’image qu’il pouvait donner de moi. J’ai horreur de l’aveu d’impuissance. Je m’accroche, je m’obstine. A défaut, je me cache. Question échec, avec Mathilde, je suis servi. Je me bloque à l’idée de me montrer au village car j’ai crainte de paraître « le pauvre type». Certainement à tort, mais je suis très mal à l’aise. J’ai l’impression que tout le monde me regarde comme une bête curieuse. Ca c’est tout moi … Je ne comprends d’ailleurs pas comment j’ai pu affronter Yolanda. Mais je ne le regrette pas car il le fallait. La mégère, elle me parle comme si j’étais cocu ! Cocu, sa sonne bien, c’est un mot porteur, qui fait mouche ! Elle rêve ! Ca lui ferait certainement plaisir. Un cocu de plus au village ! François Raguse ! Vous ne le saviez pas ? Sa femme s’est tirée en Sicile avec un hidalgo (!). Bouffonne ! … Je l’emmerde. Les larmes me montent aux yeux. De rage. Comme si Mathilde pouvait m’avoir trompé ! … Pas elle …
Le temps d’élucubrer ces quelques états d’âme, j’arrive à la maison. Le facteur est déjà passé. Il a laissé un avis d’envoi recommandé au nom de Mathilde Clermont … Nom de Dieu, juste quand je ne suis pas là ! Il me connaît, Lucien. Je l’aurais baratiné et il m’aurait certainement remis l’enveloppe. Quoique … Lui aussi sait. Au village, tout le monde sait.
C’est quoi ce recommandé ? Je dépose mes achats sur le seuil – la baguette est en piteux état - et remonte sur ma bécane. Je dois le retrouver, Lucien. Il doit être du côté des Mélèzes. Je dois avoir ce pli ! Il me le faut !
J’arrive au hameau et aperçois sa mob devant chez Michaux. Il a laissé tourner le moteur. Je suis essoufflé car la route monte pendant plus d’un kilomètre. Le voila qui sort.
- Lucien. Bonjour. Tu es passé alors que j’étais parti au village … Tu as un recommandé pour Mathilde ?
Le facteur me toise en souriant et, sans la moindre hésitation, me tend l’enveloppe. Elle vient du Ministère des Affaires Sociales.
- Signe là, répond-il en me tendant son carnet. C’est peut-être important. Mathilde ne viendra quand même pas le chercher, hein …
- Merci Lucien. C’est sympa. Dis-moi, c’est quoi cette histoire de Sicile ?
- C’est Yolanda qui te l’a dit ? …
- A ton avis ? Qui d’autre ? J’imagine qu’elle le chante sur tous les toits … C’est vrai ? … On en est certain ? … C’est le cocu qui te le demande.
- Cocu, c’est toi qui le dit. Je ne sais pas d’où elle tient cela. Je t’assure. Tu sais, moi, les ragots … Peut-être Momo ? … Il a tendance à fantasmer, le mec à Yoyo. Surtout à propos de Mathilde …
- D’accord, mais tu es bien placé pour enregistrer. Si tu apprends des choses, s’il te plait, préviens-moi … Je compte sur toi, Lucien.
Un clin d’œil complice, et il s’en va. Brave type. Sa femme l’a quitté il y a quelques mois pour un militaire. Les ragots, il connaît. Je fais demi-tour et je fonce, grisé par la descente. Waaaw. Première satisfaction. Je place mes jalons. Faut s’accrocher, coco.
Je rentre, pressé de lire la missive. Ministère des Affaires Sociales. Je ne tiens plus.
Chère Madame,
Concerne : CLERMONT Agnès – dossier 05-191/BR.ST/2513/C.A.
Veuillez nous excuser pour le long délai mis à vous répondre.
Le test ADN auquel vous vous êtes soumise à notre demande confirme bien votre filiation avec Madame Agnès Clermont, nonobstant la déclaration de votre naissance effectuée par un mandataire de la précitée en date du 12-05-65, avec la mention : père inconnu.
Madame Agnès Clermont, en résidence sous régime de collocation depuis le 1 septembre 1968 à l’Institut Psychiatrique Ambroise Paré de Granville – En – Fagne, a, devant deux témoins assermentés, persisté dans ses déclarations antérieures, à savoir, ne jamais avoir eu d’enfant.
Compte tenu de la fragilité psychologique de cette personne, la direction de l’Institut refuse au stade actuel de la contraindre à vous rencontrer.Vous avez la possibilité de réintroduire une nouvelle demande dans quelques mois.
Veuillez agréer, Chère Madame, l’expression de notre profonde considération.
Voila. Mathilde est la fille d’Agnès. Donc, de Richard. Je n’en suis même pas surpris, mais, d’une certaine manière, je suis soulagé. C’est la piste à suivre. Qui a bien pu faire colloquer Agnès ? A vingt-cinq ans ! C’est dingue ! La pauvre, elle est dans ce bordel d’institution depuis plus de trente-cinq ans ! Et sur base de quoi ? Il faut une décision de justice, pour colloquer ! Elle n’était pas folle ! Est-ce un crime d’avoir un enfant avec un curé ? C’est le clergé, je mets ma main à couper, ce sont ces foutus curés de merde avec la bienveillance complicité d’un juge catho. Bande de salauds ! A l’époque, la magistrature était un bastion du Parti Catholique, c’est bien connu. A dégueuler, une fois de plus … Et la pauvre petite, Mathilde, à trois ans, elle s’est retrouvée où ? J’explose. Je hurle ma rage. Pas mon désarroi. Ma rage.
Les choses sont maintenant limpides. Je ne vois actuellement aucune autre hypothèse. Mathilde est partie à la recherche de son père ou tout simplement le retrouver. Ses fichiers informatiques devraient m’en apprendre plus. Il faut que je trouve le ou les mots de passe. Je pense aussi au vieil ordinateur qui est dans la cave. Celui que Mathilde refusait d’envoyer aux ordures. Faudra contacter P’tit Paul. Je dois éclaircir le mystère Agnès. Mais si, réellement, Mathilde est en Sicile, qu’est-ce qu’elle y fait ? Et, surtout, où est-elle ? Je crois que je l’aime encore plus qu’avant.
Le contenu de la lettre me taraude. Mais d’abord il faut penser à des choses plus terre à terre. Me sustenter, récupérer ma voiture, aller courir et téléphoner au bureau. Je n’ai pas l’intention d’aller bosser. Je me convaincs aisément que, d’un point de vue psychologique, je n’en suis pas capable. Argument spécieux. Il me faut minimum trois bonnes semaines. Si mon patron trouve à redire, je lui expliquerai pourquoi j’ai besoin de prendre immédiatement le reste de mes jours de congé. Si j’étais malade, il devrait bien s’en accommoder. Je dois agir vite.
Depuis quand Mathilde a-t-elle entrepris ses démarches et, surtout, qu’est-ce qui l’a motivée au point de tout plaquer comme ça et de disparaître de ma vie ? Je n’en sais rien. Je n’imagine rien. Parler de sa famille a toujours été un tabou ! Secret défense ! Elle s’est toujours débinée. Je la taquinais parfois, prêchant le faux pour savoir le vrai, mais c’était peine perdue. Pas folle, la guêpe. Toujours sur ses gardes. Mais je ne l’ai jamais harcelée. Il y avait entre nous une convention tacite de ne jamais aller trop loin pour ne pas envenimer notre quotidien. C’était réciproque : elle s’interdisait de me questionner sur ma mère et ma sœur. Nous nous forcions à croire que ces sujets étaient tout à fait accessoires, ce qui n’est bien entendu pas vrai du tout. A mon grand désespoir, Mathilde n’a jamais voulu avoir d’enfant. C’était son choix, mais j’en ai beaucoup souffert. J’imagine qu’elle aussi. Maintenant je comprends.
Je vais faire décoder ses mots de passe. Il y a des logiciels pour cela, sur Internet. Résultat garanti en quelques minutes, au pire en quelques heures. Pour trouver P’tit Paul, c’est plus compliqué. Je ne vois pour le moment aucune solution. En revanche, je me demande si, moi, je ne vais pas aller voir Agnès. Une vieille connaissance du temps de mon enfance, seule, sans famille … ça devrait marcher. Les toubibs accepteront-ils ? Ca vaut le coup de tenter. Il faut forcer la main. Forcer le destin.
Je dévore ma baguette, nature, avec un verre d’eau du robinet … Le frigidaire est désespérément vide. J’ai oublié d’aller faire des courses. Je suis complètement perturbé dans mon quotidien. Je veux tout faire à la fois. Les idées foisonnent … Je dois impérativement structurer mon emploi du temps, gérer le stress, l’inquiétude, mes états d’âme. Je vais aller courir.
On sonne à la porte. Mon sang ne fait qu’un tour. Je n’attends personne … Par une fenêtre j’aperçois une voiture de flics. Souffle coupé. Je pressens la catastrophe …
- Messieurs ?
- Bonjour. Inspecteurs Robin et Callut. C’est bien ici qu’habite Mathilde Clermont ?
- Oui, bien sûr … Je suis son conjoint. Entrez, je vous en prie.
J’arrive difficilement à parler. Gorge serrée. Je bafouille. Mon cœur s’emballe.
- Madame n’est pas là ? …
- Non … Il y a un problème ?
- Peut-être. On lui a volé sa voiture ? …
Incrédule :
- Volé sa voiture ? … Euh, non. A ma connaissance, non …
Le grand blond précise :
- Elle a été retrouvée abandonnée, portières ouvertes, sur un parking de supermarché à Neuves-Maisons, en France, près de Nancy.
Je reste pantois. Terrifié.
- Sa voiture ? … Nancy ? … Qu’est-ce pour une histoire ? …
Les flics me toisent. Regard interrogateur, suspicieux. Je ne peux plus tourner autour du pot. J’explique que vendredi, Mathilde m’a quitté. Partie sans prévenir. C’est en rentrant du boulot que … Des gens du village ont vu … Certains disent que …
- Et vous êtes sans nouvelle, enchaîne le moustachu qui prend note, passablement dubitatif.
- Aucune nouvelle. Je vous assure. Aucune. Son téléphone est fermé. Pas d’opérations bancaires. Rien. Vous imaginez ? …
Les yeux me piquent. Foutoir de merdre.
Les flics sont repartis. Très sympas. Un peu compassés, même, quand je leur ai raconté mon histoire. Ils ont pris note de ma déclaration et je l’ai signée sans même l’avoir relue. Persiste et signe. Faut toujours un PV, chez les flics. De quoi justifier leur emploi du temps, c’est normal. Et puis, on ne sait jamais … Tout ce que vous avez dit peut toujours se retourner contre vous. Le grand blond, volubile, abondait dans mon sens mais j’ai senti le moustachu plus réservé. Ils m’ont demandé, pour la forme, si je déposais plainte contre X pour la disparition de Mathilde ! … Déposer plainte alors qu’elle est partie de son plein gré !
Ce qui m’a impressionné, c’est la voiture de police dans l’allée du jardin. Ca fout toujours un peu la trouille de voir se pointer les flics, surtout quand c’est chez soi. J’ai immédiatement pensé à l’accident, à la mort. Au suicide. Finalement, le fait qu’on ait retrouvé la bagnole près de Nancy, ça pourrait confirmer que Ma’ était bien en route pour l’Italie. Ce n’est qu’une supposition. Je gamberge mais, c’est peut-être un stratagème : organiser sa disparition. C’est bien connu, des quantités de gens ont fait le coup. Ils parquent leur caisse dans un endroit fréquenté. Quand tout le monde est parti, il ne reste plus que la voiture au milieu du jeu de billes. Le soir, la nuit, une patrouille de flics passe. Inspection du véhicule. Constat. Portières ouvertes. Papiers de bord emportés … Classique. Entre-temps, la personne a pris un taxi ou le bus (c’est plus anonyme) et s’est carapatée à la gare la plus proche avec son petit baluchon … Ni vu ni connu. Cinéma, mais pourquoi pas réalité ? …
Mon tempérament a ceci de positif : après un coup de bambou, ou de massue, c’est selon, je parviens généralement à faire la part des choses. J’ai cette aptitude à me détacher du contexte émotionnel – même s’il est prégnant – pour m’attacher à la raison. Je retrouve très vite une sérénité suffisante pour gérer un problème. Il n’y a plus que le problème qui « existe ». Je m’isole de mes émotions, je me blinde. En l’occurrence, le problème « Mathilde », c est de la retrouver. Et aussi, mais c’est lié, retrouver ses parents. Agnès et Richard. Je me doute qu’elle regrette, non pas la quête de ses origines, mais la manière et les éléments qui l’ont contrainte à agir ainsi.
Je vais aller courir. Moment propice à la réflexion, au ressourcement. J’en profiterai pour reprendre la voiture en fin de parcours. Mais avant, décoder les mots de passe et téléphoner au patron. Et aussi, chercher à retrouver P’tit Paul. Dès que possible, je file à Ambroise Paré. Je me pointe à l’accueil avec un bouquet de fleurs et demande à voir Agnès. Si je téléphone, on va m’éconduire, c’est sûr. Donc j’irai. Il faut forcer le destin. Je dois parler à Agnès. Je vais les baratiner tous jusqu’à ce que je la rencontre. Par précaution, je laisserai un petit mot avec les fleurs au cas où je ne pourrais la voir dans l’immédiat. Il faut être réaliste, ce ne sera pas facile.
Je cours depuis une heure. Déjà une bonne douzaine de kilomètres. Dur dur le début car c’est, prise à froid, une longue montée ininterrompue vers le hameau des Mélèzes, juste à l’entrée du bois. C’est la deuxième fois que je me la tape aujourd’hui. Il commence à pleuvoir. Pluie fine et douce. J’adore courir sous la pluie. Je respire mieux et je me sens en symbiose avec la nature. Mathilde, elle, n’aime pas la pluie. Je me demande si elle va faire Berlin … Si je pouvais la retrouver avant … Je la sens à mes côtés, j’entends son souffle cadencé, le frottement de ses bras sur son K-way, je perçois sa foulée rapide, aérienne, légère, évitant les ornières comme un cabri … Sensation bizarre … Je n’arrête pas de penser à elle. C’est maintenant que je me rends compte de la place qu’elle tient dans ma vie et à quel point j’y suis attaché. Mais pourquoi ce silence, bon dieu ? C’est cela qui crée le doute … Qu’ai-je bien pu faire ? … Je dois retrouver P’tit Paul … Mais au fait, il y a ses parents ! C’est plutôt eux que je devrais interroger … Je n’y avais pas pensé … Je sais où ils habitent, pour autant qu’ils y soient encore. J’aperçois la voiture. J’accélère, je pique un sprint. Ca déménage. Grand frisson orgasmique. Je suis trempé, dégouline de partout … Je marche un peu pour finir en douceur. Décontraction, étirements, mon rythme cardiaque s’apaise. Je me sens bien. Je me sens d’attaque. Il faut que je rentre vite.
Didier a laissé un message sur le portable. Il me demande de le rappeler, sans autre détail. Je file d’abord consulter l’ordinateur. Un mot de passe est décodé : « maman42 » … Il en reste deux. Le programme tourne toujours. Mais tout est clair quant à ses démarches. C’est fou. Elle m’a tout caché. Elle a tout gâché. Je ne m’étonne même plus.
J’appelle Didier. D’emblée, il me remercie pour le resto d’hier. Ce n’est quand même pas pour me dire cela qu’il a laissé un message ! J’insiste, pressant :
- Merci Didier, mais encore ? Dis-moi …
D’une voix fluette, presque murmuré :
- Carmelo, il sait des choses …
Je m’en doutais.
- Carmelo ?
- Oui … J’ai vu et entendu Mathilde lui parler discrètement.
- Il y a longtemps ?
- Quelques semaines, je ne sais plus exactement.
- Bon, d’accord, Didier, mais comment sais-tu qu’elle parlait de ses parents ?
- Ils parlaient à voix basse près du comptoir en m’observant discrètement. J’ai entendu « Richard ».
- Tu es sûr ?
- Ben oui, sinon je l’dirais pas … Richard, c’est son père, non ? …
- D’accord. Tu as peut-être bien raison. En tous cas, merci. Si ta mémoire revient, n’hésite pas. Tu seras toujours le bienvenu. Mais pourquoi tu me dis ça, et maintenant ?
- J’ai réfléchi. Mathilde m’avait demandé de rien dire à personne. Surtout pas à vous. Mais je n’aime pas voir les gens malheureux. Je sens bien que c’est par amour que vous la cherchez. Pas par vengeance, sinon j’aurais rien dit. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas, elle a tant fait pour moi. Si vous la retrouvez, ne dites pas que c’est moi …
- As-tu parlé à d’autres ? A Yolanda, par exemple ?
- C’est qui, Yolanda ?
- La libraire. Tu ne sais pas ? …
- J’vais jamais à la librairie, moi.
- T’es vraiment chouette, Didier. Mais, dis-moi, l’enveloppe ? Elle t’avait bien dit de me la remettre personnellement ?
- Non. Je devais la déposer en votre absence dans la boîte aux lettres.
Difficile d’ignorer que Mathilde a bien utilisé – ou manipulé - Didier et, plus que certainement, Carmelo. Mais pourquoi un tel secret envers moi ? Ils se sont donné le mot, ces crétins ! Je ne pige pas. Mais, surtout, ce qui me fait mal, c’est cette défiance de Mathilde envers moi. En tous cas, c’est ainsi que je le ressens. Très difficile à admettre. L’a-t-elle réellement voulu ou est-ce son tempérament frondeur qui l’a conditionnée ? Ou quelqu’un, quelque chose dont je serais à ses yeux coupable, un évènement ? L’absence de communication sur certains sujets, voire l’incommunicabilité, n’explique pas tout. Cette question ne me quitte pas. Didier a déjà donné. Je dois absolument parler à Carmelo. Ce soir, j’irai au Taormina, c’est mieux que lui téléphoner. Il ne faut pas l’effaroucher ni le bloquer. Surtout pas. L’omerta, il connaît. J’imagine que Mathilde lui a fait son cinéma, au Bel’Antonio. Quand elle veut quelque chose, elle est irrésistible. Il doit lui plaire, le Carmelo. Et elle a certainement dû le lui faire sentir. Pauvre con ! Il a une femme ravissante …
Les démarches à accomplir sont nombreuses. Tout s’emballe. Il va falloir gérer. D’abord rencontrer les parents de P’tit Paul ainsi qu’Agnès … Je veux savoir ce qu’il s’est passé après la naissance de Mathilde et pourquoi Agnès a été internée. Et, bien sûr, retrouver Richard. Là, c’est plus compliqué. Au stade actuel, je n’ai aucune piste. Si je parviens à localiser Ma’ en Sicile, j’y file direct – Palerme ou Catane – et je loue une voiture. Mes trois semaines de congé devraient suffire, mais il faut aller vite, sinon je prendrai une semaine sans solde ; mon patron est d’accord sur le principe. Je dois la retrouver. C’est devenu « le » but.
Les trois mots de passe sont enfin décodés. Je parcoure fébrilement l’ensemble des fichiers. Je vais trop vite, pas moyen de me concentrer. Je voudrais tout savoir, maintenant, immédiatement ! L’excitation est à son comble. Tout s’embrouille. Il faut que je me calme. Première constatation : elle a bien conduit son enquête, la petite. Car il s’agit bien d’une enquête. Le début remonte à plus de six mois. Tout est bien répertorié aux noms de « Richard » et « Agnès ». Le problème, c’est qu’il n’y a que la copie des lettres qu’elle a envoyées. Rien n’a été fait par courriel, bordel ! Je n’ai donc pas les réponses … Je vois qu’au tout début, elle a même écrit à l’Evêché ! Elle demande simplement ce que Richard Couson est devenu quand il a dû quitter la paroisse. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu lui répondre, ces faux-cul ? … Il y a des dizaines de lettres, tant pour Richard que pour Agnès. Je vais devoir analyser toute cette littérature. Maintenant je survole rapido. C’est surtout les destinataires qui m’intéressent. Voici deux lettres au consulat de Belgique à Palerme. Mais, à nouveau, que lui ont-ils répondu ? Dans la première, elle demande si son père est bien installé en Sicile comme elle croit le savoir. Dans la seconde, elle s’étonne de la réponse et insiste : tous les Belges à l’étranger sont en principe connus de l’ambassade ou du consulat ! …
Pour Agnès, je retrouve toute la correspondance qui a généré la réponse du Ministère des Affaires Sociales. Nom de dieu, si je pouvais savoir tout ce que ces gens lui ont répondu ! Le mystère « Sicile » reste entier.
Je survole aussi les fichiers de la bécane que j’ai ramenée de la cave, mais, de prime abord, il n’y a rien sur le sujet … Ni rien sur son déménagement. Foutoir !
Dix-neuf heures tapantes. J’entre au Taormina, le couteau entre les dents. La salle est encore vide. Laura, l’épouse de Carmelo, est occupée à sa mise en place derrière le bar. J’espère qu’il est là, cet enfoiré ; c’est pour lui que je viens. Je garde mon calme malgré le stress. J’ai peur de ne pas me contrôler et de brûler toutes mes cartouches d’un seul coup. Laura, bellissima et radieuse comme à l’accoutumée, me salue gentiment. Nous échangeons quelques mots banals quand mon homme se pointe, les bras chargés de nappes et de serviettes. « Francesco, quale sorpresa ! … Come va ? ». Le faux-cul ! Ah, pour une surprise, c’est une surprise ! Il le sait. Je le déteste, ce type. Je vais l’avoir ! … Sa voix chevrote, chancelle, passe du grave à l’aigu et inversement comme celle d’un adolescent en pleine mue. C’est la panique. Il n’a pas l’air du tout à l’aise. Mon arrivée inopinée l’a vachement déstabilisé. Bien joué ! Maintenant il va devoir assumer. Laura continue sa mise en place, imperturbable. Elle doit aussi être au parfum, ils s’entendent comme cul et chemise.
Je l’entreprends sans aménité, d’un ton ferme et décidé. Impossible de lui parler gentiment :
- Bonsoir, Carmelo. Je n’ai pas réservé. C’est pourquoi je viens tôt …
Sans un mot, il dépose lentement son linge sur une desserte et, en me tournant le dos :
- Tu es venu pour me parler de Mathilde … Je m’y attendais.
Il n’ose même pas affronter mon regard. Laura ne bronche pas.
- Oui, mais aussi pour manger, Carmelo. Tu peux m’installer là au fond ? Je voudrais avoir la paix.
- Certamente. Prego, Francesco …
Bien que maniant parfaitement la langue française, Carmelo s’ingénie toujours à intercaler des mots d’italien dans ses phrases, de même qu’il a pris l’habitude d’italianiser mon prénom. Je pensais que c’était pour faire couleur locale. La plupart des clients aiment ça. Mais non. C’est par amour pour sa culture et son pays, qu’il m’a dit un jour. Pourquoi pas …
- Carmelo, s’il te plaît, dis-moi tout.
Toujours fuyant :
- Ma, tout quoi ?
- Ne fais pas l’idiot ! … Tu sais où est Mathilde.
- …
Je me lève agressif, le fusille du regard, le pointe du doigt, hausse le ton en détachant bien les syllabes:
- Carmelo, si tu ne me dis pas ce qu’il est advenu de Mathilde, je te casse la figure et je ne mets plus jamais les pieds chez toi ! C’est clair ? …
Pas fier. Sa lèvre inférieure tremble. Il voit que je ne plaisante pas.
- Calme-toi, Francesco. On va discuter. Je te le promets …
Des clients viennent d’entrer. Aubaine. Il s’enfuit pour les accueillir. Laura a vu la scène. Elle s’approche avec un sourire crispé :
- François … Comment dire … Carmelo a simplement voulu aider Mathilde … Son père, qu’elle cherche depuis plus de vingt ans, vit en Sicile … Elle nous a demandé des renseignements sur la région de Catane. Nous pensions que vous saviez … Elle ne vous a pas dit … ?
- Elle n’a pas dit quoi, Laura ? …
- Et bien, … qu’elle voulait s’y installer …
- S’y installer ? En Sicile ? Donc … y vivre ? …
Laura se rend vite compte qu’elle s’est piégée. Elle pique un fard, tourne les talons et file vers le bar.
Mathilde voulait s’installer en Sicile pour retrouver son père … Tout est dit. Je suis soulagé, en quelque sorte, car c’est la confirmation de toutes ces bribes qui sont arrivées jusqu’à moi. Enfin une vérité ! Au forceps. Il a suffit d’une toute petite phrase prononcée par mégarde …
Je suis partagé entre plusieurs réactions mais le ressentiment est largement occulté par la matérialité des faits. Les faits sont le fondement de mes démarches pour la retrouver et comprendre toute cette histoire qui me dépasse. Et je suis loin de tout savoir. Je voudrais être seul pour ruminer tout ce que j’ai sur le cœur. Pourquoi m’a-t-elle fait ce coup la ? J’ai l’appétit coupé mais je ne vais pas m’en aller; je crois qu’ils sont mûrs pour parler.
Sensation bizarre que de se retrouver attablé seul au restaurant, perdu dans ses pensées. Laura, le visage fermé, ne cesse de me lorgner. Je suis très mal à l’aise, encore sous le coup de l’émotion. Je regarde autour de moi, l’air faussement détaché, et observe distraitement la salle qui se remplit. Deux jeunes tourtereaux qui se tiennent la main par dessus la table, un couple de petits vieux retraités, une femme seule qui s’attable d’autorité dans un coin face au mur et déballe un journal … Et Carmelo qui virevolte entre les tables. A chaque fois, je revois La Cena d’Ettore Scola. Je me demande si Carmelo ne s’en est pas inspiré. Il passe et repasse, toujours affable et même obséquieux avec certains. Il se fait son cinéma en permanence. C’est marrant. Je ris tout bas à le voir ainsi. Quel comédien ! …
Il doit être terriblement perturbé ou rempli de remords car il me sert un marsala avec un clin d’œil complice puis m’apporte un antipasto sans avoir pris de commande :
- Ce soir, tu es notre invité. Je crois que ceci te plaira. Spécialité de la mia mama. « Salsiccia al ceppo », une petite saucisse de porc au fenouil faite à la main comme à Linguaglossa … Tu connais Linguaglossa ? …
Je ne suis pas d’humeur à accepter son invitation :
- Merci, Carmelo, c’est très sympa, mais il n’y a aucune raison que je sois ton invité … Je suis venu pour te parler de Mathilde ! J’attendrai le temps qu’il faudra, jusqu’à la fin du service. Je veux savoir. Compreso ?
- Francesco, je te promets qu’on parlera après le service. On y passera la nuit si tu veux, mais fais nous plaisir, accepte l’invitation … Tu sais, je n’ai pas voulu te faire du mal …
Il s’étrangle, tourne les talons et repart vers Laura sans plus dire un mot. Je suis ému aux larmes. Je crois que je l’ai mal jugé. Carmelo et Laura, ça fait plus de vingt ans que je les connais. Ils étaient jeunes mariés et venaient tout juste d’ouvrir le Taormina.
Laura s’approche et s’attable en face de moi. Elle a retrouvé son sourire craquant :
- François, je peux ? … Je vais dîner à vous … D’accord ? J’ai demandé à ma fille de me remplacer.
Laura est d’une beauté intériorisée. Presque mystique. Elle paraît avoir retrouvé sa sérénité mais je la sens dissimuler un profond malaise. Elle me regarde avec ces yeux doux, douloureux même, d’une mère qui a perçu le désarroi d’un enfant :
- Il y a quelques mois, Mathilde a commencé à parler de son père à mon mari. Je ne sais pas dire exactement quand. A moi, elle n’a jamais rien dit … C’était toujours avec Carmelo qu’elle parlait … Elle avait appris que Richard s’était installé en Sicile, mais elle ne savait pas où ni ce qu’il y faisait. Ne me demandez pas comment elle a su qu’il était en Sicile, nous ne le savons pas. Pas plus que nous ne savions que vous n’étiez pas au courant de ses démarches. Je vous le dis très franchement, François, elle nous a manipulés. Je suis très déçue … On n’agit pas comme ça … Et je râle sur Carmelo qui est tombé dans le panneau !
Son regard noir se perle. Elle tapote nerveusement la table de sa main droite en se mordillant la lèvre inférieure et lève les yeux au ciel comme pour éviter que je perçoive des larmes. C’est curieux, elle m’a toujours vouvoyé mais en souhaitant que je dises « tu » …
- Merci de me parler aussi franchement, Laura. Je n’en attendais pas tant. Je ne vous en veux pas, à aucun des deux. Tu sais où elle se trouve ?
- Oui. Mon frère lui a loué une petite maison de vacances à Linguaglossa.
- Le pays de la saucisse au fenouil ? … Elle l’a louée meublée, puisque c’est une maison de vacances. Tu peux me donner son adresse ? C’est où, exactement, Linguaglossa ?
- Linguaglossa, c’est un gros village sur les pentes de l’Etna, non loin de Taormina. Quinze, vingt kilomètres, tout au plus. C’est de là que proviennent nos familles à Carmelo et à moi.
Je parle maintenant d’une voix douce, sur un ton de confidence :
- Tu crois que Richard habite dans le coin ? J’ai vu que Mathilde avait écrit deux fois au consulat de Belgique à Palerme. La deuxième fois, elle s’étonnait qu’il ne soit pas répertorié puisque, en principe, tous les Belges à l’étranger sont connus de l’ambassade … C’est bizarre, ça, non ? …
- Peut-être qu’il a pris la nationalité italienne ? … Dès lors, …
- C’est vrai. Ca se pourrait. Ton frère habite en Sicile ?
- Oui. Il y est retourné il y a plus de dix ans, maintenant. Il est exploitant forestier dans le massif.
- Il pourrait peut-être se renseigner auprès de la mairie. Il existe bien un registre national ? On devrait pouvoir le localiser.
- Oui, c’est une possibilité. Comment il s’appelle, Richard ?
- Richard Couson. 05-10-1940.
Mathilde a trouvé son pigeon en la personne de Carmelo, l’éternel amoroso de toutes les jolies femmes. Et Didier, quel rôle il a joué dans toute cette histoire ?
- Didier, tu le connais, ce garçon ?
- Celui avec tu es venu dîner ? Non, pas du tout. Je l’ai vu ici quelques fois le midi avec Mathilde. Ils donnaient l’impression de parler affaires. Rien d’équivoque à mes yeux.
- Et la marchande de journaux, Yolanda ?
- Je sais qui c’est, mais je ne la connais pas. Je préfère d’ailleurs ne pas la connaître. Nous achetons nos journaux ailleurs.
Carmelo est à la bourre en salle. Comme d’habitude. Ni plus ni moins. Il pourra ainsi sans mentir justifier son absence totale depuis que Laura s’est attablée en face de moi. Il n’est pas venu une seule fois à notre table ! C’est un gars de la cuisine qui a fait le service. Bien joué, une fois de plus. J’imagine qu’il est soulagé de ne pas avoir été forcé de parler de toute cette histoire et très satisfait d’avoir laissé sa femme se débrouiller sans lui. Mais l’acteur, c’est lui ! A-t-il bien dit à Laura tout ce qu’il sait, toute la vérité, ou seulement ce qui l’arrange ? Elle a dit : « nous » avons été manipulés, mais ne l’a-t-elle pas été tout simplement par son marin puisqu’elle dit ne jamais avoir parlé à Mathilde ? Je ne veux pas lui faire un procès d’intention, mais ça me turlupine. Je ne me contenterai pas de la version de madame Scapuso. Je vais le faire accoucher, le Carmelo.
Je n’ose pas dire que Richard était prêtre ni qu’Agnès était sa gouvernante, ni, surtout, qu’Agnès est enfermée depuis plus de trente ans dans un asile psychiatrique pour je ne sais quelle raison, mais ces mots me brûlent les lèvres. Je veux en savoir plus mais sans dévoiler la vie personnelle ni le vécu dramatique de Mathilde. Je n’en ai pas le droit, surtout pas par vengeance. Je dois m’y prendre délicatement, pas à pas, sans avoir l’air d’y toucher. Et puis, Laura est très émotive. Je ne veux pas non plus la harceler, ce que je ferais volontiers avec son Carmelo car, lui, c’est une anguille.
- Est-ce que Mathilde a dit pourquoi elle recherchait son père ? A-t-elle parlé de sa mère, de son enfance ?
- Je n’en sais rien. Je vous ai dit, tout à l’heure, qu’elle ne m’a jamais parlé personnellement … Faut le demander à Carmelo. Moi, ce que je sais, c’est que mon frère Massimo lui loué sa petite maison. Vous avez de quoi écrire, je vais vous donner l’adresse : via Vignazza à Linguaglossa, numéro 44. Si vous y allez, vous trouverez aisément, c’est une ancienne bergerie sur la route de Castiglione Di Sicilia, au milieu des vignes. Mais, vous, François, vous devez savoir ce qui s’est passé avec ses parents ? … Nous demanderons à Carmelo après le service. Je vous ressers du vin ? Vous prendrez bien un dessert ?
- Non merci, Laura, je prendrai plutôt un café, ristretto …
- Va bene.
Elle s’éclipse. Carmelo arrive en trombe :
- Ca va pour le mieux ? Laura t’a expliqué ? …
- Oui, Carmelo, Laura m’a tout dit. Mais n’oublie pas que tu m’as dit qu’on parlerait toute la nuit s’il le fallait. Je te le répète, j’attendrai le temps qu’il faudra ….
Laura revient s’attabler avec deux cafés. Je lui dis que Carmelo va bientôt venir nous retrouver. Elle esquisse un sourire que je ne parviens pas à décoder. Pensive, elle tourne machinalement la petite cuiller dans sa tasse, le regard ailleurs. Qu’il y a-t-il derrière ce sourire ?
Je suis impatient. Je pense que Laura l’est aussi car, au fil de mes questions, elle m’a paru se rendre compte qu’elle était bien loin de tout savoir. Elle a fait confiance aux dires de son mari. Ce problème n’en était évidemment pas un pour elle jusqu’au moment où elle a constaté que cette histoire n’était pas qu’une péripétie et que j’avais personnellement été piégé, peut-être par son époux.
Les derniers clients s’en vont et j’espère que Carmelo ne va pas encore se défiler. J’insiste auprès de Laura pour qu’elle n’oublie pas de demander à son frère de rechercher les coordonnées de Richard. Elle m’assure qu’elle fera le nécessaire dès demain.
Carmelo arrive avec trois cafés et une bouteille de grappa. Enfin. Il s’assied à côté de Laura et pose son bras sur son épaule. Elle se tourne vers lui avec attendrissement et lui donne un baiser la joue. Ils sont unis, ces deux-là. Je le laisse souffler, évacuer la tension de la soirée. Je ne veux pas le brusquer car, tout à l’heure, j’y suis allé un peu fort. Je suis impulsif, trop parfois, je le sais, mais je ne parviens pas toujours à me contrôler quand quelque chose m’obsède ou me phagocyte. Je le regrette souvent, après coup. Nous parlons du restaurant et des difficultés du métier qu’ils pratiquent en famille depuis des lustres. L’atmosphère se détend. Je les admire tous les deux, des gens courageux et entreprenants. J’ai toujours aimé cette mentalité de travailleur, de gagneur. C’est la première fois en vingt ans que nous discutons ensemble autour d’une table. Il a fallu cette histoire. J’ai perdu toute agressivité envers Carmelo mais je maintiens le cap. C’est le moment ou jamais d’enfin tout savoir. Je pense qu’ils vont m’aider.
- Carmelo, parle-moi franchement. Qu’est-ce que Mathilde t’a raconté ? Qu’attendait-elle de toi ?
Il s’étire sur sa chaise en bâillant, rassuré par ma manière de l’aborder.
- Tout d’abord, Francesco, je te jure que je n’ai pas voulu te couillonner ni te faire du tort. J’ai été embarqué dans cette affaire sans me rendre compte des conséquences pour toi ni même les imaginer. Mathilde m’a simplement dit qu’elle devait aller retrouver son père en Sicile et elle m’a demandé si je ne connaissais pas quelqu’un qui pourrait lui louer une maison pour quelques mois dans la région de Catane.
- Elle t’a dit pourquoi elle devait aller le retrouver ? Elle devait ou elle voulait ?
- Devait ou voulait, je ne sais plus. J’ai peut-être mal compris, mais une chose est sûre, elle ne m’a pas dit pourquoi. D’ailleurs, pourquoi me l’aurait-elle dit ? … Ce n’est quand même pas anormal que quelqu’un me demande des renseignements sur la Sicile …
- Oui, c’est vrai, tu as raison, Carmelo, mais pourquoi précisément la région de Catane ? C’est dans ce coin qu’habite son père ?
- Je n’en sais rien. Je n’ai pas posé la question. Elle m’a seulement demandé pour la casa …
- Alors, elle ne t’a pas parlé de son père ? Ni de sa mère, de son enfance ?
- Non, je t’assure.
- Et sur moi, elle n’a rien dit ? Ca ne t’a pas étonné ? …
- Si. Je lui ai même dit dans la conversation «Francesco, il part aussi ? ». Elle a changé de sujet. Je me souviens très bien de ce moment. Elle a regardé ailleurs et j’ai compris que cela ne me regardait pas. Je l’ai raconté à Laura et nous avons contacté Massimo pour savoir si sa bergerie était libre. C’est tout.
- Elle t’a dit quand elle partait ?
- Oui, forcément, car il me fallait une date pour Massimo. Je me suis posé beaucoup de questions, mais, mets-toi à ma place, Franco, ces histoires privées, ça ne me regarde pas.
Je veux bien croire qu’il n’en sait pas plus, Carmelo, mais, peut-être à tort, j’en doute toujours un peu car c’est un comédien. Dans ces conditions, je dois leur expliquer à tous les deux ce qui se cache derrière cette histoire.
- Je vais vous confier des choses très personnelles, surtout pour Mathilde. Il faut que ça reste entre nous. Je vous fais confiance, à tous les deux …
- Vous avez notre parole, François, répond Laura sans hésiter.
- Mathilde est née soi-disant de père inconnu. Richard était prêtre. Il était le vicaire de la paroisse et Agnès était sa gouvernante. Quand Agnès s’est retrouvée enceinte, l’évêque a retiré Richard illico presto et personne dans le bourg n’a su ou n’a voulu savoir où on l’avait envoyé, le pauvre. Ni vu ni connu ! Disparu ! Le passe muraille ! …
Ils écoutent attentivement. Carmelo ouvre des yeux ronds, incrédule, tandis que Laura essuie une larme. Laura, c’est la mamma …
- A l’âge de trois ans, Mathilde a été retirée à sa mère qui a été placée dans un institut psychiatrique. Colloquée, Agnès, mais je ne sais pour quelle raison ni qui l’a fait interner. J’ai découvert cela sur le PC après avoir décodé les mots de passe … J’ai ainsi appris qu’elle avait entrepris de nombreuses démarches pour les retrouver l’un et l’autre. Au stade actuel, je n’en sais pas plus. Sauf qu’Agnès prétend ne jamais avoir eu d’enfant alors que les tests ADN prouvent bien que Mathilde est sa fille. Qu’est devenue Mathilde après l’internement sa mère ? … Mystère. Elle n’a jamais rien voulu dire …
Carmelo et Laura me regardent bouche bée, de plus en plus interloqués.
- Elle a emporté la moitié des meubles. Mais ce qui est inquiétant, c’est que sa voiture a été retrouvée abandonnée sur un parking de supermarché près de Nancy. C’est les flics qui m’ont prévenu ce matin … Ils sont passés à la maison. Vous vous rendez compte de ma surprise. Voir débarquer les flics qui me demandent, comme ça, de but en blanc, s’ils peuvent parler à Mathilde Clermont …
Mes hôtes sont abasourdis. Je les ai bien observés en leur déballant tout ça, rien dans leur comportement ne me permet de dire qu’ils savaient. En tous cas, pas Laura.
- Didier Ortega, tu le connais, toi, Carmelo ?
- Non, je l’ai vu une fois ou l’autre ici, le midi, avec Mathilde. Je pensais que c’était un client. Pourquoi, il est concerné ? …
- En quelque sorte, oui. Mathilde s’en est servie comme messager. Elle lui a remis une enveloppe avant de partir pour qu’il la dépose dans la boîte aux lettres en mon absence, mais lorsque nous sommes venus ici, hier ou avant-hier, je ne sais plus, il n’a pas résisté et il me l’a donnée. Sinon rien, silence radio. … C’était un client de Mathilde. Il recherche aussi ses parents. C’est peut-être lui le catalyseur …
- …
- Et Yoyo ?
- Yolanda, la marchande de journaux ? Pas plus que ça.
C’est bien ce que m’a dit Laura.
- C’est quoi, «pas plus que ça » ?
- Ben, je sais que c’est une sale garce qui dit tout et n’importe quoi sur tout le monde … Laura te l’a peut-être dit, nous ne sommes pas clients. Elle nous a salis, il y a longtemps. Jalouse de notre réussite …
Laura acquiesce avec un sourire discret en hochant la tête. Elle boit les paroles de son mari et le regarde avec tendresse.
Je n’insiste pas car notre discussion ne peut pas tourner à l’interrogatoire. S’il y a d’autres éléments, je finirai bien par les connaître. Je dois tisser des liens avec eux, en faire des amis. Je change de sujet. Nous discutons ainsi plusieurs heures de tout et de rien et la grappa commence à faire de l’effet. Il est trois heures. Je suis euphorique. Je me sens bien. Braves gens. Il faut que je rentre. On s’embrasse. Laura me serre dans ses bras comme si elle voulait dire «nous sommes avec toi ». Sa main effleure mon cou et je sens sa poitrine contre la mienne. Sensation bizarre.
J’ai besoin de marcher. Je rentre à pied. Du Taormina, il y a un petit kilomètre le long de la nationale jusqu’au village. A cette heure, pas de trafic … Je marche au milieu de la route car la nuit est noire et je ne vais plus très droit. Tout se brouille dans ma tête. La grappa, sans doute. Je pense à Laura, son parfum, la douceur de son regard, sa main dans mon cou et la pointe de ses seins sur ma poitrine … Je l’imagine dans mes bras …
Le fait de rentrer à pied m’a complètement réveillé, je dirais même dégivré. Je marche allègre, je me sens bien, presque dispos ; l’effet de l’alcool s’est dissipé. J’ai passé une excellente soirée, sur le plan culinaire d’abord, car ils avaient mis les petits plats dans les grands, mais surtout sur le plan relationnel : j’ai découvert des braves gens, généreux et honnêtes, et il me semble qu’ils me considèrent maintenant comme un ami. J’avais mal jugé Carmelo et je le regrette. Mais aussi, j’ai marqué des points dans ma recherche de Mathilde et de son histoire. Je sais maintenant où elle habite. Bientôt, ce sera le tour de Richard …
Je n’arrête pas de gamberger. Un sentiment bizarre me poursuit depuis quelques temps. Je sens de plus en plus que je veux la retrouver non par amour, mais plutôt par esprit de défi. C’est devenu un challenge, une recherche de succès pour effacer une défaite, la défaite d’avoir été plaqué sans préavis ! L’absence de nouvelle de sa part, son silence et l’impossibilité de la contacter développent en moi une grande pugnacité. Ce n’est pas une traque, mais ça y ressemble. Je me demande de plus en plus si je l’aime toujours, si je l’ai jamais réellement aimée, d’ailleurs. C’est valable pour elle aussi. M‘aimait-elle ? Sinon, pourquoi ce silence ? … Une autre question me taraude : pourquoi s’est-elle imposée à moi, il y a dix ans ? Etait-ce déjà dans le but de m’utiiiser ? N’ai-je pas aussi été manipulé toutes ces années ? … Que vais-je lui dire quand nous serons face à face ? Acceptera-t-elle de me voir, de me parler ? Elle a peut-être un mec, tout compte fait ? … Se doute-t-elle que je vais débarquer un de ces prochains jours à l’improviste ?
En passant devant chez Yolanda, je ne peux m’empêcher de faire un grand pied de nez en tirant la langue. J’hésite même à pisser sur sa façade … Va te faire foutre, connasse ! … Je ne sais toujours pas d’où elle tient tous ses ragots, mais maintenant je m’en balance … Il est quatre heures du matin. Les coqs du voisinage chantent à tue-tête. La nature s’éveille alors que l’aube ne pointe pas encore. La route est longue car après le village, il reste deux bons kilomètres vallonnés. J’ai mal aux pattes. Je suis content d’arriver et de pouvoir enfin aller me coucher. Demain, si l’on peut dire car c’est déjà demain, j’irai courir vingt bornes puis j’attaque le volet «Agnès ».
Il est déjà dix heures ! Je me prélasse encore un peu au lit pendant que mon bain coule. J’ai envie de mariner dans ce cocon de bien-être avant d’entamer la journée. J’entends qu’il pleut des cordes. L’eau qui dévale du toit déborde de la gouttière et tombe avec fracas sur les dalles longeant la maison. Sans quitter le plumard, j’entrouvre le rideau. Quel temps ! Le ciel est plombé. Je bâille, je m’étire longuement. Je savoure à la fois cet instant de réveil en douceur et l’impatience grandissante de rencontrer Agnès. Et les Anselot, aussi. Il faut d’abord que je leur téléphone. Thérèse et Armand … Ca fait un bail ! Je crois que la dernière fois que je les ai rencontrés, c’était au décès de mon grand-père, il y a plus de vingt ans. Quand j’étais gosse, j’étais toujours fourré chez eux parce qu’ils avaient la télé. Thérèse était institutrice à l’école communale et Armand, chef de gare. Je me rappelle, c’est comique, quand ils parlaient entre eux, ils s’appelaient «fiston » et «fistonne». Ils passaient des heures dans leur grand potager juste à côté du nôtre. Avec P’tit Paul, nous avons fait les quatre cents coups. Il y avait aussi son petit frère, Jeanjean, qui boitait suite de sa polio et qui nous suivait partout … Le téléphone sonne ! Je me lève d’un bond, le cœur battant comme chaque fois … C’est « Assistance mondiale » qui m’apprend que la voiture de Mathilde va être rapatriée. Elle est sous scellés et les flics sont prévenus. Pas question de la récupérer avant la fin de l’enquête ! … Pas de problème. Merci madame. On va peut-être en apprendre des choses.
Je me coule avec délice dans l’eau parfumée et ferme les yeux, mais pas le temps de rêvasser, le téléphone résonne à nouveau. J’ai mis le répondeur. C’est Laura. Elle m’annonce avec un immense plaisir dans la voix qu’elle vient de joindre son frère. Mathilde est bien arrivée et Massimo va se renseigner sur Richard … Bravo et merci Laura. J’ai un moral d’enfer. Tout se passe comme je l’espérais. J’hésite à partir en voiture et embarquer à Gênes pour Palerme ou prendre l’avion jusque Catane et louer une voiture. Je passerais plus facilement inaperçu avec une plaque italienne qu’avec ma propre voiture. Je veux lui tomber dessus par surprise. Je veux voir sa réaction immédiate, voir sa bobine quand je me planterai devant elle ! Je veux la vérité toute nue, pas une mascarade ! …
J’entends la mobylette de Lucien qui s’arrête puis les pas de celui-ci sur le gravier de l’allée. Comme toujours, il laisse tourner le moteur. Il sonne. Je sors rapido de la baignoire, ouvre la fenêtre et lui crie «Lucien, je suis là, j’arrive ». J’enfile un peignoir et cours lui ouvrir. Il a encore un pli recommandé, mais pour moi, cette fois. Un rappel de paiement pour la compagnie des eaux … Je l’invite à entrer. C’est l’heure de l’apéro. J’ai l’impression qu’il attendait ce moment.
- Pas de voiture, je pensais que t’étais pas là … Comment vas-tu, galopin ?
- Très bien, Lucien. Très bien. Les choses se précipitent. J’ai localisé Mathilde !
- Ah oui ? … Et comment ?
- Pardonne-moi, mais c’est top secret.
- Comme tu veux …
- Tu n’as plus rien entendu sur Mathilde et sur moi au village ?
- Top secret !
Nous nous mettons à rire tous les deux. Je sers le Ricard.
- OK, mais tu me jures de ne rien dire à personne ! S’il y a des fuites, je saurai que c’est toi ! … Carmelo et Laura m’ont tuyauté. Je les ai gentiment cuisinés toute la soirée, hier. Mais ne me demande pas où elle se trouve, je garde cela pour moi. Secret défense !
- Je comprends. Au village, on n’en parle plus beaucoup. On me demande encore parfois si je sais quelque chose, sans plus. Mais de Yoyo, plus un mot. Evidemment, dès qu’il y aura du nouveau …
Il se lève, enfile son Ricard d’un trait, me flanque une grande tape dans le dos et s’en va. La mob tourne toujours devant la maison.
Le temps passe très vite. Je voudrais tout faire à la fois et je deviens fébrile. J’ai trouvé le numéro de téléphone des Anselot dans l’annuaire. Malgré les années, je reconnais la voix qui répond.
- Thérèse ? … Bonjour … C’est François Raguse. Vous me reconnaissez ? … Comment allez-vous ?
Après deux secondes :
- François ! Quelle nouvelle ? Que deviens-tu ? Ca fait longtemps ! Qu’est-ce qui t’amène ?
- Thérèse, … j’aurais aimé vous parler d’Agnès …
- Agnès … Agnès Clermont ? …
- Oui, Agnès Clermont …
- La pauvre fille. Tu sais, mon petit François, je n’ai plus de nouvelle depuis bien longtemps. Elle est à l’asile. Je sais seulement …
Je l’interromps :
- Je voudrais parler du temps où elle travaillait chez vous, quand elle a eu sa petite fille …
- La petite Mathilde. Ah oui … Tu as appris des choses ? Tu l’as revue ? …
Je dois parler fort car elle n’entend pas bien.
- Mais c’est d’Agnès qu’il s’agit, Thérèse. Je vais la revoir bientôt.
- Passe quand tu veux, je suis là.
J’ai l’impression qu’elle n’a pas très bien compris, mais c’est peut-être mieux ainsi … Nous convenons que je viendrai demain matin. Ensuite, Thérèse commence à me raconter sa vie. Elle m’apprend qu’Armand est décédé il y a cinq ans et qu’elle a trois petits enfants. Paul a une très belle situation au ministère de la justice et il parle souvent de moi … Jeanjean aussi va très bien. Il est toujours célibataire, lui … Je suis malheureusement obligé d’inventer un truc pour m’en débarrasser. Cela promet pour demain.
J’appelle Laura et la remercie pour sa diligence. Sa voix douce aux effluves italiennes me prend aux tripes. Elle m’apprend que sa nièce, la fille de Massimo, est employée à la mairie de Linguaglossa et qu’elle obtiendra les coordonnées de Richard en toute discrétion. « Gratie mile, Laura ». Ca la fait rire et elle ajoute « vous parlez mieux l’italien que moi, François ». Mais, bon sang, pourquoi persiste-t- elle à me vouvoyer ? … J’adore ce type de femme, épanouie, distinguée, intelligente et belle, bellissima … Quoi encore ? … Je commence à divaguer. Elle me plaît bien, Laura. Je me demande si je ne tombe pas un peu amoureux d’elle …
Tant que j’y suis, je passe un coup de fil à l’Institut Ambroise Paré pour tâter le terrain et connaître les horaires de visite. Je dis que je m’appelle François Clermont, un parent d’Agnès, que je rentre du Congo après plus de vingt ans d’Afrique et que j’ai un cadeau pour elle … Et ça marche ! Du moins au téléphone. On me dit qu’il n’y a pas de problème, que les visites sont autorisées mais elles doivent être de courte durée car la patience est très fatiguée … La patiente ! J’imagine que c’est une épave, « la patiente », depuis le temps qu’elle est dans ce bordel de machin. Elle était loin d’être folle, comme je la connaissais. Quel est le salaud qui la fourrée là-bas ? Et pourquoi ? Je finirai bien par le savoir. Elle doit être dopée aux neuroleptiques, la pauvre. Peut-être même lobotomisée. J’imagine l’horreur. « Vol au dessus d’un nid de coucou » … Pour éviter qu’on me rappelle pour me dire de ne pas venir, je prends la précaution de préciser à mon interlocutrice que je ne suis pas joignable et que je passerai demain dans l’après-midi. Alea jacta est. Je ressens une certaine appréhension à me rendre là-bas. Que vais-je découvrir ?
Je pars courir. Le gros orage de ce matin est passé et il fait soleil. Je me sens un peu balourd, les jambes en coton. J’avais pensé faire vingt bornes, mais, pour une fois, je n’en ai pas le courage et je ne me force pas. Je n’ai plus qu’un seul but, actuellement. Je n’ai pas perdu ma motivation pour la course à pied, bien au contraire car je pense à Berlin, mais je suis trop perturbé par tout le reste. Je vais simplement aller récupérer la voiture en faisant un petit détour. J’apercevrai peut-être Laura.
J’ai retrouvé la maison des Anselot sans difficulté, comme si j’y étais passé tout récemment. Un chalet dans une colline de Ridremont, au lieu-dit «La Redoute ». J’y suis venu quantité de fois dans ma jeunesse alors que ce n‘était encore qu’une seconde résidence. Thérèse m’a aperçu par la fenêtre et la porte s’ouvre avant que j’aie mis un pied sur le perron. Grande et altière, élégante même si je trouve le style un peu vieillot, elle porte allègrement ses quatre-vingts ans ou presque. Sa voix est toujours la même, un peu sentencieuse, déclamatoire. Le ton d’une institutrice. Le porto et les biscuits sont préparés sur la table du salon. Des quantités de photos de famille bien encadrées tapissent les murs. Thérèse s’empresse de m’en montrer une avec trois enfants, prise du bord de la rivière. « Tu reconnais ? ». C’est moi avec P’tit Paul et Jeanjean, en train de gigoter sur un radeau que mon père nous avait construit avec des chambres à air de camion. Je devais avoir dix ans. Doux souvenir. Une autre, où Paul conduit un landau avec Agnès à ses côtés. C’est un choc de revoir Agnès à cette époque. Thérèse n’a pas remarqué mon trouble. Elle précise que le bébé, c’est Mathilde, puis elle continue à me faire voir sa galerie avec force détails.
- Thérèse, je suis venu vous parler d’Agnès. Je vais lui rendre visite, cet après-midi. Il y a bien quarante ans que je ne l’ai plus vue et j’ai peur de ce que je vais rencontrer …
- Pourquoi vas-tu la voir, comme cela, subitement ?
Je ne m’attendais pas à cette question mais je ne peux occulter la vérité :
- Parce que Mathilde est ma femme.
- … Mathilde ? … Ta femme ? …
- Oui. Mathilde est ma femme.
La vieille dame me regarde incrédule, mais elle se rend vite compte que je ne plaisante pas.
- Mathilde est ta femme ? Et tu ne nous as jamais rien dit ? … Pourquoi n’est-elle pas venue ?
- Pardonnez-moi, Thérèse, mais c’est seulement il y a quelques jours que j’ai fait le rapprochement. Mathilde me l’a toujours caché. Elle est très affectée par son passé et elle a toujours refusé d’en parler. En outre, je viens d’apprendre qu’Agnès ne voulait pas la voir parce qu’elle prétend ne jamais avoir eu d’enfant … Vous vous rendez compte ? …
Je sens les larmes me monter aux yeux et c’est avec beaucoup de difficultés que je continue mon laïus.
- Agnès, je veux absolument savoir pourquoi on l’a enfermée et, surtout, qui en est à la base ! Je cherche aussi Richard. Je voudrais faire une surprise à Mathilde.
Thérèse me fixe du regard en se grattant les pouces. Ses yeux brillent mais elle reste sereine. Sa voix chevrote un peu :
- Mathilde devait avoir deux ans quand Agnès a tenté de s’asphyxier au gaz avec elle. C’est l’odeur qui a alerté ses voisins de palier. Elle était assise par terre dans un coin de la cuisine avec le bébé dans les bras et priait à haute voix. Encore heureux qu’il y avait un grand espace sous la porte … Les pompiers les ont emmenées à l’hôpital où elles sont restées quelques heures puis Agnès a été conduite dans un institut psychiatrique pour se refaire une santé, disait sa tante. Nous avons été prévenus par ta grand-mère, Dorothée. Armand et moi avons proposé de recueillir l’enfant pendant tout le temps qu’il faudrait … Quand Agnès est sortie, trois mois plus tard, nous l’avons reprise comme avant. Il fallait bien qu’elle gagne sa croûte. Et nous l’aimions bien. Elle paraissait guérie et heureuse de retrouver sa petite. Il s’est alors passé quelque chose, un événement, que nous ne connaissons pas. Un midi, à l’heure du déjeuner, nous l’avons cherchée partout et Paul l’a découverte prostrée dans le garage, un fil de fer entre les mains …. Il a fallu l’interner. C’est le juge de paix qui s’est chargé des formalités. Je ne me souviens plus de son nom mais c’était un familier du curé. Mathilde nous a été retirée quelques mois plus tard et placée je ne sais où … On n’a jamais voulu nous le dire … Ce fut un drame pour nous quatre. Tu imagines bien …
Thérèse ne résiste pas à l’émotion. Je me mords la lèvre. Un ange passe.
La vieille dame n’a pu retenir ses larmes. Elle s’éclipse quelques instants et revient avec deux gros albums desquels elle prélève plusieurs clichés où figurent Agnès et Mathilde. Elle me tend une grande photo aux bords ciselés où Agnès, souriante, est assise avec l’enfant sur les genoux tandis que Paul et Jean agitent des marionnettes pour faire rire la petite.
- Tiens. C’est pour toi. Tu la montreras à Mathilde si tu veux … C ‘était son anniversaire. Deux ans.
Au verso, il est écrit au crayon : 10-05-1967, anniversaire de Mathilde. Je reste quelques instants fixé sur l’image sans dire un mot puis je me lève pour embrasser Thérèse.
- Merci. J’apprécie énormément. C’est un beau cadeau que vous me faites là. Pensez-vous que je peux la montrer à Agnès ? …
- Je ne sais pas. Il faudra voir quand tu seras là. Sois prudent car elle est très sensible. Ce n’est peut-être pas indiqué, d’autant qu’elle prétend ne jamais avoir eu d’enfant. Cela risque de la bloquer …
- Puis-je lui parler de vous, d’Armand, de Paul et Jean ? Elle vous aimait bien, non ? …
- Oui, bien sûr. C’est vrai, elle nous adorait. Nous étions devenus sa deuxième famille car son entourage l’avait rejetée avec son bébé. Le bébé du mal, quelle ne cessait de répéter. Une véritable fixation. Je crois qu’elle était endoctrinée par ses proches. Tu sais qu’elle était orpheline ? … Nous lui avions même proposé d’habiter chez nous, mais elle a refusé. Je ne sais pas pourquoi mais je pense qu’elle était traumatisée par sa tante, l’autre Mathilde, et indirectement par le curé qui la culpabilisait. C’est en tout cas ce que nous avions déduit, Armand et moi. Et nous pensions que ces deux-là n’auraient jamais accepté pour tout l’or du monde qu’Agnès vive chez des socialos athées. Quelle horreur ! Socialos et athées ! Comme ton grand-père, ajoute-t-elle en riant.
- Cela ne m’étonne pas …
- Et aussi, j’imagine qu’on lui avait inculqué la haine des hommes, tous des pervers, surtout les mariés, des saligauds qui ne pensent qu’au sexe …
- Elle avait la haine des hommes ? …
- Je peux l’imaginer compte tenu de ce qu’elle a vécu mais je n’en sais rien. Ca devait être intérieur car elle n’a jamais montré d’animosité ni de méfiance particulière envers Armand. Il est vrai qu’elle n’avait pas beaucoup de contact avec lui … Armand évitait de rester seul avec elle.
J’évoque Richard. Thérèse m’avoue qu’elle ne l’a pas connu personnellement.
- Il n était pas du coin. Je crois qu’il venait du fin fond de l’Ardenne. Et surtout, nous n’allions pas à la messe … Agnès n’en parlait jamais.
L’événement dont Thérèse a parlé, la cause présumée de la deuxième tentative de suicide, m’intrigue. Je ne peux m’empêcher de lui dire que j’avais appris que Richard s’était installé en Sicile. Thérèse est surprise. « Pourquoi la Sicile » ?
- Pensez-vous que l’événement dont vous parliez tout à l’heure est en rapport avec Richard ?
- C’est possible, mais j’en sais rien. Nous nous sommes posé la question maintes et maintes fois. Peut-être espérait-elle vivre avec lui, loin de tout …
Les heures passent. Thérèse me convie à déjeuner avec elle, mais je n’ai pas faim. Je suis assez ébranlé par cette conversation. J’imagine leur vie à toutes les deux. Il est temps de partir. J’appréhende de rencontrer Agnès. Je ne me sens pas d’attaque pour aller la voir cet après-midi.
Nous nous quittons avec la promesse de nous revoir. J’ai les coordonnées de Paul et de Jean. Et la photo.
J’ai une terrible envie de rentrer à la maison. L’autoroute défile à toute allure, 160 au compteur mais je m’en balance … Agnès, ce sera pour demain, ou plus tard. Je dois digérer tout ce que je viens d’apprendre. Les propos tenus par Thérèse ne me quittent pas. Deux tentatives de suicide quasi coup sur coup ! C’est terrible. Un bon prétexte pour la faire interner, plus que certainement avec la complaisance d’un magistrat proche du curé ! Quoi de plus facile ? Ils ont dû la pousser à bout, ces crétins de calotins, bigots de merde ! Je leur pisse le cul ! … La photo d’Agnès avec Mathilde sur les genoux m’a retourné. Je ne sais si Mathilde possède des photos de son enfance, j’en doute … Et je suis curieux de savoir si elle a jamais vu son père et, pire, si elle le connaît ! Richard ! … J’admettrais difficilement qu’il ait pu décider seul, de son libre arbitre, de ne jamais voir son enfant et de ne pas assumer ses responsabilités de père. Il a été manipulé, endoctriné, mis sous pression ; on n’étouffe pas comme ça, d’un trait, son instinct paternel ! … J’étais gamin mais je me souviens très bien, c’était un brave type, dévoué, altruiste, un vrai bon gars, nature, pas un coincé ni un fêlé … C’était un homme de la terre, un vrai, pas un trouducul bigot, pas un crapaud de bénitier … Il vivait et communiquait sa joie de vivre ! Je le revois jouer au foot en soutane avec ses gros godillots. Il nous épatait tous. Un gars de la campagne, comme je les aime. Mais qu’est-ce qu’il a bien pu aller faire en Sicile ? Et depuis quand ? … Je gamberge, surexcité, une fois de plus. Tout se mêle dans ma tête, je veux tout savoir. Tout !
A la sortie de l’autoroute, il me reste une bonne dizaine de kilomètres avant d’arriver à la maison. Une jeune fille fait du stop. Je m’arrête, ce qui n’est pas dans mes habitudes, mais j’ai envie de parler à quelqu’un, pas spécialement de ma vie, parler tout simplement. Je baisse la vitre.
- Je viens de nulle part et je vais n’importe où. Je peux ? …
- Je ne vais pas très loin … quelques kilomètres …
- Pas de problème, je n’ai pas de but précis.
Elle ouvre la portière arrière pour déposer son sac à dos puis s’installe à côté de moi. Belle jeune fille rousse en pleine santé, tee-shirt moulant et jeans de qualité, propre sur elle. Ce n’est pas une routarde.
- Je peux fumer ?
- Je préfère pas. Vous allez où ? …
- N’importe où. A l’aventure. Je fais le tour du monde …
- Le tour du monde ! C’est un fameux voyage. Vous venez d’où ?
- Je vous l’ai dit, de nulle part …Disons, de Quimper. Vous connaissez Quimper ?
- Vous êtes Française ?
- Non, Bretonne !
Je suis interloqué. Qu’est-ce pour une gonzesse ?
- Mademoiselle la Bretonne, si je peux me permettre, sans indiscrétion, … que faites-vous dans la vie ? …
- Je m’appelle Aurélie Bellec, célibataire, vingt-sept ans. Je viens de terminer mes études, BAC+7 en sciences-po, et j’ai décidé de prendre deux ou trois mois de vacances avant de commencer à boulotter. J’entreprends un grand tour en Europe. Je n’en suis qu’au début. Je ne suis pas en cavale. Vous voilà rassuré ?
Quelle mitraillette !
- Avec moi, vous n’irez pas loin. Dans dix minutes, j’arrive à la maison …
- Vous habitez où ?
- En pleine campagne, au bord d’un étang …
- Chouette ! Ca me plaît … Vous pouvez m’héberger jusqu’à demain ?
Qu’est-ce que j’ai embarqué ! J’espère que ce n’est pas un pot de colle.
- Désolé. Je n’ai pas de chambre d’ami. …
- Vous vivez seul ?
- Depuis quelques jours, malheureusement, oui … Ma femme m’a quitté …
- Je ne demande pas de dormir avec vous. J’ai mon couchage. Je peux m’installer dans le garage ou même dans la cave.
Elle ne manque pas de culot, la poulette. Que faire, que dire ?
- Une seule nuit, alors, car je dois partir demain. Vous dormirez dans ce qui fut le salon. Ma femme est partie avec les meubles … J’ai un lit pliant.
- OK, merci. Au fait, je vous ai tout dit sur moi … Et vous ? toi ? …
- François, quinqua, recherche avec obstination Mathilde, sa femme … Le reste n’a aucune importance.
47
Aurélie m’a demandé de pouvoir consulter sa messagerie sur internet. Quoi de plus normal, mais, je ne sais pas pourquoi, quelque chose me chiffonne dans son comportement. J’ai l’impression qu’elle m’a bluffé. Bac + 7 en Sciences-Po, j’y ai pensé après, ça n’existe pas. Et puis, elle m’a dit « je ne suis pas en cavale ». Pourquoi a-t-elle dit ça ? A priori, je penche pour de la provoc pure et simple, mais je suis obnubilé par la volonté de tout savoir et de tout comprendre.
Quand je suis entré dans le bureau alors qu’elle y était occupée depuis plus d’une demi-heure, j’ai compris à l’odeur qu’elle venait de fumer un joint. Elle avait les yeux brillants et la voix légèrement pâteuse. Un pétard, c’est devenu banal, mais je lui ai dit fermement qu’il n’était pas question de consommer de la drogue chez moi. Debout, les jambes légèrement croisées et les deux mains posées sur la boucle de son ceinturon, elle m’a toisé en souriant puis elle est passée devant moi en me marchant sur un pied. Sous-entendu, cause toujours, je t’emmerde, je fais ce qu’il me plaît …
Dans quelle galère me suis-je à nouveau embarqué ! Je ne la sens pas cette fille, mais il y a un petit quelque chose qui me retient de la mettre dehors avec son paquetage. Et ce n’est pas une attirance sexuelle, bien qu’elle soit jeune et jolie. Il y a de la personnalité chez elle, mais surtout du mystère.
Je lui propose de prendre un bain. Cela me laissera un peu de répit.
- Je vais plutôt prendre un bain de soleil sur la terrasse. Qu’est-ce qu’on mange de bon, ce soir ? On se fait au petit resto ? Mais, pas de panique, je paierai ma part.
Je n’ai pas envie de me retrouver au Taormina.
- Non, comme il fait beau, je propose plutôt un barbecue … Je te sers à boire ?
- Oui, la même chose que toi …
Le temps de servir deux bières, elle est entièrement nue, ses vêtements éparpillés sur le sol. Je ne sais où regarder.
- T’inquiète pas, je fais comme chez moi. Ca te gène de me voir à poil ?…
- Tu admettras que c’est surprenant. Tu fais ça partout ?
- Si tu veux tout savoir, oui ! … Tu peux me mettre de l’huile solaire sur le dos … Et le pépette, aussi.
Je m’exécute en riant du spectacle qui s’offre à moi. Je revois la séance de douche quand j’ai rencontré Mathilde. Incroyable.
Aurélie se retourne, m’embrasse sur la joue – « Merci, t’es sympa » – et file sur la terrasse avec un bouquin.
Je lui apporte sa bière et m’assois à l’ombre. Elle est couchée sur le ventre, en plein soleil, sur une serviette posée dans l’herbe.
- Une rousse en plein soleil, c’est dangereux …
- Le soleil me connaît. Je suis née aux Antilles.
Pas moyen de discuter sérieusement.
- … Que lis-tu ?
- « Le sang des Borgia » de Mario Puzzo.
- Mario Puzzo … Celui qui a écrit « Le Parrain » ?
- Exact. Et aussi « Le Sicilien », « Omerta » … Je les ai tous lu. Celui-ci est son dernier et c’est sa femme qui l’a achevé après sa mort.
- Tu connais la Sicile ?
- Non, mais je rêve d’y aller.
Elle rêve d’aller en Sicile …
- Moi, j’y vais dans quelques jours.
- Ah bon. Tu vas en vacances ?
- Pas vraiment. Je vais retrouver ma femme.
Aurélie passe l’après-midi au soleil tandis que je m’en vais faire quelques courses pour le dîner. Quand je rentre, je la retrouve vautrée dans une position très peu chaste avec, comme seul accessoire, mon chapeau de paille sur le visage. Il me semble qu’elle dort ou, à tout le moins, qu’elle somnole. Je m’approche d’elle à pas de loup et lui pince le gros orteil. Faux cri de surprise car elle m’avait vu venir. Elle se lève d’un bond avec toujours ce sourire énigmatique, m’embrasse à nouveau sur la joue en passant et file se rhabiller là où elle avait laissé ses vêtements.
Elle me rejoint sur la terrasse pendant que je m’active à allumer le feu et propose de m’aider à la préparation du repas, ce que j’accepte, bien sûr. Elle n’a enfilé qu’un débardeur noir beaucoup trop grand pour elle d’où dépasse un petit sein pointu. Son comportement est ambigu pour moi. Est-ce sa vraie nature, sans le moindre complexe, ou cherche-t-elle à m’allumer ? Petit à petit, je me prends au jeu de la séduction et je l’attends de pied ferme.
Elle revient avec deux verres et une bouteille de Corvo blanc qui dégouline de fraîcheur. J’adore ce vin.
- A ta santé, François ! Chez moi, on se regarde dans les yeux quand on se dit «santé ». C’est une tradition …
Tout en parlant, elle cherche mon regard en ouvrant des grands yeux tout ronds, presqu’une grimace, puis elle se met à rire.
- Au fait, tu connais la Bretagne ? … because les beaux rideaux de chez nous qui pendent à tes fenêtres …
- Un peu, nous y sommes allés quelques fois, Mathilde et moi. C’est très beau …
- Mathilde, c’est …
- … Je te l’ai dit, c’est ma femme.
Elle a maintenant un sujet de conversation.
- Elle est partie pourquoi ?
- Je n’ai aucune envie d’en parler. En tous cas, pas maintenant. C’est trop personnel. Parle-moi d’abord un peu de toi. Tu m’intrigues.
- Je t’intrigue ?
- Oui, tu m’intrigues. Tu caches quelque chose.
- Je cache quelque chose parce je fume des joints, je me balade à poil et que tu crois que je t’aguiche ? Tu ne serais pas un peu coincé, toi ?
Elle marque un point.
- … Coincé, moi ? … Pas du tout, mais je n’aime ni la précipitation ni la révolution. Et tu es un peu les deux.
Elle insiste, la petite garce, avec un grand sourire moqueur :
- Papy est un petit bourgeois ? Il aime son petit train-train ?
Je dois couper court à cette escalade verbale car j’aurai difficilement le dernier mot, mais je ne peux m’empêcher de lui allonger le « BAC + 7 en Sciences-Po » pour lui clouer le bec.
- En fait, c’est BAC + 4, mais j’ai mis sept ans pour le faire …
Elle se mordille la lèvre inférieure, surprise par ce tac au tac. Cette fois, c’est moi qui marque le point.
- Tu es perspicace, toi, conclut-elle en me pointant du doigt, mi-figue, mi-raisin.
- Très …
Elle nous ressert du vin pour tenter de faire diversion.
- J’ai connu de gros problèmes pendant mes études. Voilà.
Notre conversation est interrompue par la sonnerie du téléphone. C’est Carmelo à propos de Richard. Sa nièce a pu obtenir ses coordonnées. Il habite via Tisciala, 10 à Sant’Alfio, une petite commune rurale située dans la montagne, entre Linguaglossa et Catane. Marié, trois enfants. Profession, agriculteur. Normal, c’est un fils de fermiers. Et surtout, il a pris la nationalité italienne en 1974 … Voilà pourquoi il ne figure pas au registre du consulat.
Aurélie, curieuse à défaut d’être indiscrète, n’a rien perdu de mes propos à Carmelo.
- C’est qui, Carmelo ?
- Un copain.
- Et Richard … ?
- Le père de Mathilde. Je t’en dirai peut-être un plus tout à l’heure, si tu me parles de toi. Ce sera donnant-donnant. Et maintenant, à table !
J’ai dressé une belle table sur la terrasse et le repas que nous avons préparé ensemble est excellent. L’atmosphère est joyeuse. Nous rions beaucoup, de tout et de rien. Le vin commence à pétiller dans les yeux d’Aurélie. J’avoue qu’il y a longtemps que je n’ai plus passé un moment aussi agréable. C’est aussi le premier moment de détente depuis que Mathilde est partie, il y aura bientôt une semaine. Les éléments se sont précipités depuis lors et le moindre n’est pas la présence, je dirais inopinée, d‘une petite Bretonne délurée dont je ne connais rien … Pourquoi me suis-je arrêté pour l’embarquer alors que je ne m’arrête jamais pour les auto-stoppeurs ? Je n’en sais rien. Un besoin de parler, de communiquer, une envie de compagnie étrangère à mon microcosme ; en fait un peu de tout ça à la fois. Je ne pense pas que je me serais arrêté pour un garçon au bord de la route. Je me sens bien en compagnie d’une femme, en tout bien tout honneur. La présence féminine me rassure. Hier, c’était Laura, au charme discret, féminin et distingué. Ce soir c’est Aurélie. La jeunesse, la spontanéité et la gouaille. Sensation bizarre, quelque peu équivoque. Vingt-cinq ans d’écart … L’âge d’être ma fille. Que pense-t-elle, qu’attend-elle de moi ? … Moi, j’attends quelque chose d’elle, mais c’est indicible, intériorisé.
Le soir tombe et j’illumine le jardin. L’air est doux. La nuit sera belle. Les pipistrelles sont de sortie et un merle joue en solo sur un fond de coassement de grenouilles. Sérénade sur l’étang. Je suis bien, je me sens revivre. Aurélie me regarde avec un grand sourire :
- C’est chouette, ici. Je dois vraiment partir demain ? …
Je ne m’attendais pas à cette question. Je réponds machinalement oui et j’ajoute, pas vraiment convaincu, que c’est convenu ainsi, que demain je dois partir et que …
- C’est demain que tu pars en Sicile ?
- Non, pas demain, dans quelques jours. Demain, je dois aller rendre visite à la mère de Mathilde, en Ardenne. Et toi, quelle est ta prochaine étape ?
- Aucune idée. Si je dois partir, je me place à un carrefour et j’irai là où on m’emmènera. C’est cela, l’aventure. Mais je t’avoue que j’ai envie de rester quelques jours ici. Je te paierai ma part, comme à l’hôtel …
Elle s’étire sur sa chaise en baillant. Ses pieds nus se cognent aux miens par dessous la table. Je ne sais si cet attouchement est volontaire, mais, toujours en souriant, elle profite de l’occasion pour m’enserrer les chevilles entre les siennes, comme pour m’intimider, me dire «accepte, tu en meurs d‘envie » …
Je fais diversion en me levant pour aller préparer le café. Quand je reviens, elle s’est installée à ma place, les pieds posés sur un tabouret. Elle a de la suite dans les idées :
- Je peux t ‘accompagner, demain, chez la mère de Mathilde ? Ainsi je découvrirai un peu l’Ardenne …
- Je préfère pas. Mais si tu veux, tu peux rester jusqu’à ce que je parte en Sicile.
Pas un merci ni un signe de reconnaissance. Seulement «OK » …
- Tu vas m’installer un lit d’appoint dans le salon ? C’est cela que tu as dit …
- Oui. C’est cela.
- …
J’ai envie de parler de choses sérieuses mais Aurélie fait décidément tout ce qu’elle peut pour éviter ce genre de conversation en détournant systématiquement l’attention sur des problèmes pratiques qui la concernent, elle. J’emporte mon petit café et m’installe dans la balancelle placée un peu à l’écart, face à l’étang. C’est Mathilde qui avait insisté pour qu’on achète ce superbe modèle tendu de toile blanche et jaune comme un auvent. Elle y a passé des heures entières à lire ou tricoter. Il est vrai que c’est un lieu protégé, apaisant. Un véritable cocon de tranquillité. C’était son point d’attache ainsi que le hamac, par beau temps. Le hamac, la médaille … Est-ce le destin qui m’a conduit à me coucher à cet endroit ? Ou le simple hasard ? Est-ce le hasard ou le destin qui a conduit Mathilde jusqu’à moi, il y a dix ans ? … En l’occurrence, je ne crois pas au destin …
Je suis perdu dans mes pensées quand Aurélie me rejoint. Sans dire un mot, elle se couche sur le dos, la tête posée sur mes genoux. Je ne proteste pas et ne fais aucun commentaire. Je ne suis pas entièrement surpris car je pressentais qu’elle viendrait me retrouver, mais là, se coucher sur moi, c’est inattendu. Ma position est inconfortable car je ne sais où mettre mes bras, mes mains. Je pourrais les poser sur elle, mais j’ai peur. Ce serait entrer dans son jeu et je ne le souhaite pas. C’est elle qui prend l’initiative. Toujours silencieuse, elle saisit ma main gauche et la pose sur son ventre en la couvrant de ses deux mains. Enivrant. Affolant. Je perçois sa respiration par le va-et-vient de son abdomen. Je perçois la vie. Le ventre d’une femme, source de vie. Instant magique. Sauf retirer ma main, je n’ose pas bouger de cet endroit stratégique au risque de déclencher une passion charnelle qui me mènerait je ne sais où. Jeu dangereux … Nous restons ainsi un long moment sans rien dire, puis, toujours aussi déroutante, elle s’engage :
- Il y a un an, sous ta main, il y avait un enfant …
- … Qu’est-il devenu ?
Elle ne répond pas.
- Tu t’es faite avorter ?
Une fois de plus, diversion :
- Tu l’aimes encore, Mathilde ? …
- Pourquoi me demandes-tu si j’aime encore ma femme ?
- Et bien, pour savoir … Qu’as-tu ressenti quand elle est partie ?
- … Vastes questions. Si je l’aime encore ? … Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne suis plus sûr de rien. Après ce qu’elle m’a fait, je la perçois différemment, bien sûr … J’aurai peut-être la réponse quand je la verrai devant moi. Le fameux vendredi, quand je suis rentré de mon boulot et que j’ai compris qu’elle était partie comme une voleuse, outre la surprise et l’incrédulité, ce fut le désarroi le plus total au point que j’ai failli en crever. Ensuite, colère et incompréhension. Maintenant, c’est la chasse, la traque. Pas la traque d’un gibier, plutôt celle d’une brebis perdue … C’est très long à expliquer, très difficile aussi.
- Moi aussi, j’ai plaqué mon fiancé sans le prévenir. La semaine dernière. C’était prémédité mais j’ai dû trouver la force de le faire. J’ai respiré très fort et j’ai claqué la porte, ne laissant qu’un mot sur la table de la cuisine : adieu. J’ai coupé tous les ponts avec lui et fait en sorte qu’il ne me retrouve pas et qu’il lui soit impossible de me contacter. J’ai changé d’opérateur téléphone et d’adresse e-mail et je suis partie à l’aventure.
C’est comme Mathilde … Même scénario. Qu’est-ce qui peut bien générer une telle manière de se séparer d’un conjoint ?
- Pourquoi refuses-tu tout contact avec lui ?
- J’ai la trouille d’être à nouveau harcelée. Mais peut-être un peu aussi par lâcheté …
- Pourquoi, tout à l’heure, as-tu consulté ta messagerie, si tu n’as pas de contact avec lui ?
- Mes parents et quelques amies fiables. Je reste en contact avec eux, bien sûr … Et puis, je t’avoue, j’avais envie de fumer un joint. Ca me détend.
Elle parle calmement mais ma main posée sur son ventre perçoit quelques soubresauts.
- Tu m’as parlé de gros problèmes durant tes études … C’était donc cela ?
- Je ne souhaite plus en parler.
- Comme tu voudras.
Aurélie se lève d’un bond, m’embrasse furtivement sur la joue en prenant soin d’éviter mes lèvres. Elle tire sur les coutures de son débardeur pour le réajuster, enfile ses tongs, se plante devant moi et me saisit les poignets :
- J’ai envie de marcher le long de l’étang. Tu viens ? …
- Bonne idée ! Moi aussi, j’ai envie de marcher. Je vais t’emmener à l’arbre mort ; avec le clair de lune, on apercevra peut-être les bernaches. Il y en a une douzaine. Elles passent une bonne partie de la nuit sur l’eau.
Nous partons. Machinalement, je pose une main sur son épaule, comme je le faisais avec Mathilde. Nous marchons en silence, à pas feutrés, nous confondant avec la nuit. Le silence de la nuit génère une grande quiétude chez qui sait l’appréhender, une sorte d’enveloppement magique. Surtout en pleine nature. L’émotion partout présente est ressentie au plus profond de soi. Après dix minutes de marche silencieuse, nous arrivons à l’arbre mort planté dans l’eau, à quelques mètres du rivage. La tour de guet du balbuzard pêcheur. Nous nous asseyons sur l’immense pierre plate qui borde l’étang. Les bernaches, indifférentes, batifolent à quelques mètres de nous. Au loin, la maison illuminée scintille. “L’empire des lumières”, comme le tableau de Magritte. Spectacle grandiose.
- C’est superbe. Tu venais ici avec Mathilde ?
- Ca nous est arrivé quelques fois, il y a bien longtemps. Quand nous avions des choses importantes à nous dire. C’est un endroit idéal pour la réflexion et la confidence. Pour la confession, aussi, mais depuis plusieurs mois, nous ne parlions plus que de banalités et le tissu qui nous reliait s’est étiolé sans même que je m’en rende compte.
- Et elle, elle en était consciente ?
- Faudra lui demander. Une chose est certaine, malgré les sourires et les câlins toujours présents, notre union s’est détricotée insidieusement pour ne plus être que superficielle. Tu connais le résultat.
- Vous faisiez souvent l’amour ?
- Pourquoi tu me demandes cela ?
- Tu as parlé de câlins …
- Mathilde est très charnelle. Câlin ne signifie pas baiser à tout prix. Elle aime le contact physique, les attouchements. C’est une perpétuelle recherche d’affection, chez elle.
- Et toi ? …
- Moi ? … Comme tu l’auras remarqué, de prime abord, je suis assez réservé. Mon éducation ultra-catholique m’a un peu cadenassé dans ce domaine. Je suis très pudique, mais pas le moins du monde coincé. J’aime l’amour physique. J’aime surtout beaucoup les femmes, mais pas comme objet de désir. Quand je vois une femme, mon premier réflexe n’est pas “elle a un beau petit cul, je veux me la faire” …
Je me rends compte qu’elle m’embarque dans un domaine intime qu’il m’est difficile d’exprimer et, gentiment, je l’asticote un peu :
- Dis donc, t’es pas un peu psy, toi ? Je te préviens, j’ai horreur des psys !
- Mon père est psychiatre. Déformation professionnelle, il n’a jamais cessé de nous analyser, ma mère et moi, au point que nous forcions parfois la dose pour le piéger … Mais, parlons de toi …
- Tu dévies constamment. Tu files entre les doigts, comme une anguille. Tu as peur de parler de toi ?
- Bien vu.
Sur ces mots, elle se penche sur moi en posant une main sur mon cœur, m’embrasse dans le creux de l’épaule et me susurre à l’oreille :
- Je peux dormir avec toi ? Je ne te toucherai pas …
- … Pourquoi veux-tu à tout prix dormir avec moi ?
- Parce que tu es rassurant. Je n’ai pas encore digéré ma fuite.
D’un ton badin, je lui rétorque :
- Tu prends des risques, ma jolie. Que feras-tu si je te saute dessus pour dévorer ton sexe ?
Elle me pince le nez en souriant :
- Tu n’oseras pas.
- Tu as raison.
Nous restons un long moment couchés sur la pierre à regarder les étoiles. Aurélie s’est blottie contre moi en position fœtale car la température a fraîchi et l’humidité commence à monter de l’étang.
- Tu as l’âge de mon père, ou presque. Je n’ai jamais parlé avec lui comme je le fais avec toi. Mon père écoute, mais de façon, je dirais, médicale, en état d’analyse permanent. Il ne parle pas beaucoup et, grave, il n’a pas d’état d’âme. Il se plaît à répéter que c’est son métier qui veut ça. Maman, en revanche, est très possessive au point qu’elle en est devenue pour moi un repoussoir. J’aime mes parents, mais ils me pompent. J’ai besoin d’air.
- Mais, si j’ai bien compris, tu es partie pour fuir ton fiancé ? …
- Oui. Et tu vas me demander pourquoi …
- Tu en parles si tu veux.
- J’ai un peu froid et je suis fatiguée. On rentre ?
Une petite brise s’est levée et le ciel est strié d’éclairs à l’horizon. Nous repartons bras dessus, bras dessous. Aurélie chantonne une chanson de scout au rythme de ses pas. Je n’ai aucune idée de l’heure, mais il est tard. Je me sens bien. Je ne suis plus seul.
A peine rentrée, la donzelle file sous la douche. Je m’installe dans le transat pour siroter une dernière petite bière, le temps que la salle de bain soit libérée. Je me sens heureux mais mal à l’aise. Le fait de passer la nuit avec Aurélie dans mon lit – pour dormir – m’intimide et, même, me fait peur. Je ne veux pas tomber dans le panneau mais, je reste réaliste, la nature garde tous ses droits. Je dois assumer puisque j’ai accepté et il est maintenant trop tard pour se défausser. Je réfléchis sans trop y croire à une stratégie de résistance au désir et à la tentation. Pire, à la provocation. J’imagine la tête de mes collègues s’ils savaient ça. Je les entends railler. Et bien, tant pis, ça ne regarde que moi.
Elle vient me retrouver sur la terrasse en esquissant un pas de danse de vahiné, avec simplement une serviette nouée autour de la taille.
- Je vais au dodo … Bonne nuit. S’il te plaît, ne fais pas de bruit quand tu viendras, j’ai le sommeil léger.
- Bonne nuit à toi aussi. Pas de bruit, je te le promets …
Elle m’embrasse sur le front et s’en retourne sur le même tempo. Quelle comédienne ! J’attends quelques minutes avant de me lever et je ne me presse pas pour fermer portes et lumières puis passer sous la douche. Malgré qu’il fasse très chaud dans la chambre et contrairement à mon habitude, j’enfile un pyjama léger.
Le parfum du chèvrefeuille accolé à la façade embaume la chambre dont la fenêtre est grande ouverte. Aurélie est couchée sur le ventre, les deux bras en éventail au-dessus de la tête, une jambe allongée et l’autre légèrement fléchie. Le drap est parfaitement replié au pied du lit.
Je m’allonge avec une prudence de sioux et me couche sur le dos, le plus près possible du bord.
- Je ne sais pas dormir. Il fait trop chaud.
Elle ne dormait pas, la gueuse. Elle se couche sur le côté, face à moi.
- Tu as mis un pyjama avec cette chaleur ?
- Comme tu vois.
- Tu as peur que je te vois tout nu, papy ? … Tu as peur de moi ? …
D’un coup de rein, elle bascule et s’assied à califourchon sur mes cuisses, les deux mains posées sur ma poitrine, puis s’allonge en cherchant mes lèvres. Je n’oppose aucune résistance.
Je suis réveillé par les roucoulades bruyantes des tourterelles perchées dans le grand sapin. Les rayons du soleil transpercent les tentures. L’avant-midi est déjà bien avancé. Je m’étire longuement, comme un chat, sans trop remuer ni faire de bruit. Je ressens un profond bien-être. Aurélie dort paisiblement. Entièrement découverte, elle me tourne le dos. J’ai une folle envie d’effleurer sa peau du bout des doigts, de remonter délicatement le sillon de son dos du creux des reins jusqu’à la nuque noyée dans des cheveux bouclés. Nos ébats de la nuit m’ont totalement désinhibé et je me vois tout autre par rapport à hier. J’appréhendais cette nuit en me culpabilisant par avance de je ne sais quel interdit transgressé. Mais, finalement, quel mal il y a-t-il à se laisser séduire par une jeune femme intelligente et sensible, alors que ma compagne de dix années m’a plaqué comme un malpropre ? Quel mal il y a-t-il à avoir un rapport amoureux avec une belle inconnue même si elle a l’âge d’être ma fille ? Ces questions existentielles m’ont ligoté l’esprit depuis le moment où je l’ai ramenée à la maison, mais maintenant, j’ai faim d’elle et de son corps. J’attends son réveil avec l’impatience d’un enfant.
Petit à petit, elle sort des limbes. Je perçois un soupir puis un étirement ponctué d’un bâillement. Voilà qu’elle se retourne vers moi. Sans un mot, elle me sourit en posant un doigt sur mes lèvres, comme pour dire “ne parle pas”, “savoure le temps présent” … Cette fois, c’est moi qui prend l’initiative. Je me penche vers elle, glisse une main taquine entre ses cuisses et lui dépose un baiser léger dans le cou. Elle tressaille et, sans hésitation, entre dans le jeu qui nous transporte à nouveau dans un corps à corps sensuel et délicat.
Il est midi quand nous nous levons. Après la douche, nous prenons un copieux petit-déjeuner sur la terrasse. Aurélie me trouve radieux. Elle n’arrête pas de me taquiner en faisant, comme elle dit, le bilan de nos premières vingt-quatre heures communes. Très prolixe sur la sexualité des quinquagénaires, elle n’a pas peur des mots. Je joue le blasé, mais elle insiste:
- C’est la première fois qu’un homme de l’âge de mon père me fait l’amour. Avant hier, je ne l’aurais jamais imaginé. Et pourtant …, ajoute-t-elle en levant les yeux au ciel.
Je réponds par une pirouette :
- Si ton père, le psy, le savait, qu’en penserait-il ?
Du tac au tac :
- La question ne se pose pas. Et toi, si ta fille ? …
- Tu sais que je n’ai pas d’enfant.
- C’est une boutade. Excuse-moi, François …
Ce rappel impromptu et totalement gratuit de ma “non paternité” assombrit mon visage et Aurélie l’a bien perçu. Elle enserre une nouvelle fois mes chevilles dans les siennes par dessous la table et me lance, avec un sourire compatissant :
- Je me sens bien avec toi.
J’ai envie de dire “moi aussi”, mais je ne réponds pas. Oui, je me sens bien avec elle, mais je mets plutôt cela sur le compte de la nouveauté, de l’événement dans une période troublée, et non sur un quelconque attachement sentimental naissant. Un petit coin de ciel bleu dans mon existence actuelle, sans plus. Je suis sur mes gardes car c’est peut-être un appel du pied qu’elle me fait et je ne veux pas m’embarquer dans une aventure qui ne saurait être que sans lendemain.
Sans transition, j’embraye sur le futur immédiat :
- Quels sont tes projets ? En ce qui me concerne, je dois absolument aller rendre visite à Agnès. Ce sera pour demain car il trop tard, aujourd’hui. Ensuite, le plus tôt possible, je partirai pour la Sicile. J’irai en voiture et prendrai le ferry à Gênes.
Aurélie feint l’indifférence sur mon programme à venir et ramène le sujet sur sa petite personne :
- Donc, tu me chasses …
- Non, je ne te chasse pas. Ce n’est pas le bon mot. Je dis simplement qu’il faut que tu partes car j’ai besoin d’être seul durant quelques jours. Je vis une situation très personnelle et je veux la dénouer tout seul car elle ne regarde que moi. On pourra se revoir après, si tu le souhaites.
- Je comprends. Je vais m’en aller. Pour la suite, on verra bien. Le temps qui passe est souvent révélateur des sentiments qu’on a ou qu’on n’a pas. Au fait, tu vas où, exactement, en Sicile ? Je ne sais pas grand-chose de ton histoire …
Nous passons une grande partie de l’après-midi au jardin. Aurélie insiste pour que je lui raconte notre histoire à Mathilde et à moi depuis notre rencontre jusqu’à sa fuite inexpliquée. Je ne sais pourquoi, mais je lui déballe tout sans retenue, y compris les heures les plus sombres de mon enfance. Elle écoute avec une grande attention, la tête légèrement penchée comme une madone compatissante, alternant oui oui, hochements de tête complices et regards levés vers le ciel. Je trouve qu’elle force un peu la dose, mais je ne fais pas de commentaire. Je lui parle aussi de Didier, de Thérèse, mais surtout de Carmelo et Laura qui sont devenus des amis. Elle embraye sur la Sicile. Mon voyage l’intéresse au plus haut point. Très curieuse, elle boit mes paroles et pose beaucoup de questions. Ce qui l’intrigue, c’est que je me déplace si loin pour retrouver Mathilde en chair et en os alors qu’il lui paraît que mes sentiments à son égard sont au plancher, comme elle dit.
- Tu l’aimes encore ?…
- J’ai déjà répondu à cette question. Pourquoi veux-tu à tout prix savoir si j’aime encore Mathilde ? C’est mon problème, poulette.
Elle m’énerve à vouloir tout savoir. Réponse du berger à la bergère :
- Et toi, ton ex, tu l’aimes encore alors que toi aussi tu t’es cassée sans le prévenir et que tu refuses tout contact avec lui ? Tu trouves ça bien ? C’est exactement comme Mathilde ! Vous êtes les deux mêmes ! Tu dois quand même un peu souffrir de cette situation, avoir un certain remords, non ? Non pas le remords de l’avoir quitté, celui de la manière dont tu l’as fait … Je me trompe ? …
Cette fois, c’est son regard qui s’assombrit. Elle détourne les yeux et reste un long moment pensive, absente. J’en reste là. Ce n’est pas le moment de se disputer ni de la blesser.
Elle souhaite se rendre à Bruxelles. Je vais l’y conduire et nous passerons la fin de la journée ensemble. C’est avec des pieds de plomb qu’elle refait son paquetage. Je sens qu’elle voudrait rester mais je n’ai pas le choix et, d’ailleurs, j’aspire à être seul pour préparer la suite de ma démarche, de ma quête.
- Après Bruxelles, que vas-tu faire ?
- Je pense que je vais rentrer à la maison.
- Rentrer à la maison ? Tu plaisantes ?
- Non. Je n’ai plus envie de vagabonder sans attache.
Elle se lève, vient vers moi et s’assied sur mes genoux. Ses yeux brillent. Elle passe ses bras autour de mon cou et me chuchote à l’oreille que je vais lui manquer. Je ne suis pas trop surpris par cette ultime démarche. Je dirais même que je m’y attendais. J’avais perçu sa déception. Je tente de la rassurer :
- Laisse-moi quelques jours. Nous nous reverrons après. Promis, juré.
- Ne dis pas n’importe quoi … Tu vas en Sicile pour récupérer Mathilde.
- Parce que tu crois qu’elle va me revenir ? Tu rêves.
- Tu l’aimes encore. J’en suis sûr. Intuition féminine. Tu veux la reprendre. Je ne compte pas pour toi.
Elle se lève et rentre à l’intérieur de la maison. Je la laisse quelques minutes avant de la rejoindre. Elle termine ses bagages.
- J’ai envie de partir maintenant. Tu m’emmènes au premier carrefour ou j’y vais à pied ?
- Aurélie, calme-toi. Nous allons à Bruxelles. Comme prévu.
Elle s’assied sur son sac et fait mine de consulter sa carte routière. Je m’abstiens de toute réaction et file changer de vêtements dans ma chambre. Dix minutes plus tard, je suis prêt.
- On y va.
- Je préfère que tu me déposes à l’entrée de l’autoroute, dans le coin où tu m’as embarquée.
Un quart d’heure plus tard, nous arrivons. Je me gare sur le bas côté. Aurélie se penche vers moi. Nous nous embrassons sur la joue comme deux camarades. Pas un mot. Elle sort de la voiture. En prenant son sac à l’arrière, elle ne peut se retenir :
- Tu n’as rien compris. Je t’aime.
Je dois faire un gros effort pour ne pas courir derrière elle et la serrer dans mes bras. Je démarre lentement. Je l’aperçois dans le rétroviseur. De dos. Assise sur son sac. Les larmes me montent aux yeux.
Me voilà seul. Malgré le ressenti émotionnel lié au départ d’Aurélie, je suis serein car c’est une décision volontaire et délibérée que j’ai prise en pleine connaissance de cause, mais je suis déçu qu’elle soit partie de cette manière, sur une phrase assassine, sans un regard. « Tu n’as rien compris. Je t’aime ». Elle m’aime ! C’est ce qu’elle a dit. Mathilde aussi m’a écrit « je t’aime » sur son billet d’adieu. Foutaises ! Ca ne tient pas debout ! Elle rêve ! On n’aime pas quelqu’un, je veux dire d’amour, en vingt-quatre heures, quand on le connaît à peine. C’est de l’illusion pure, ou une mascarade. Si elle m’aime réellement, comme elle le dit, je suis un peu peiné pour elle. Pourtant, je ne lui ai rien concédé, sauf lui faire l’amour, mais elle l’a cherché par tous les moyens. Et faire l’amour, en l’occurrence, c’était purement physique.
Je suis incapable de décoder ses dernières paroles. « Tu n’as rien compris ». Compris quoi ? Elle ne s’est jamais livrée ! Elle n’a fait que jouer au chat et à la souris avec moi. C’est moi qui lui ai tout livré de ma vie. Je me suis mis à nu devant elle. Au propre comme au figuré. Si elle est sincère, mais je l’avoue, j’en doute, j’espère qu’elle se ressaisira vite. J’ai plutôt tendance à penser qu’elle a lâché cette phrase par dépit, à moins que ce ne soit par vengeance enfantine. Enfin, j’imagine. Ce serait bien dans son style. Foutre la merde une dernière fois. Je n’en sais rien. Décidément, je ne comprendrai jamais les femmes.
En ce qui me concerne, je ne ressens aucun sentiment profond envers Aurélie. Simplement une sympathie naturelle et spontanée qu’elle s’est bien ingéniée à cultiver. Elle est passée dans ma vie comme un feu follet, par le plus grand des hasards. C’est une anecdote, rien de plus. J’ai douté depuis la première minute de la sincérité de son comportement mais je suis entré dans son jeu de séduction. C’est une allumeuse et elle est tombée dans son propre piège ou elle a bluffé jusqu‘au bout. Je ne le saurai jamais.
Je pars courir une quinzaine de bornes. Je choisis un parcours vallonné, ardu par cette température estivale, car je veux me faire mal, ressentir l’effort, les tensions musculaires, le souffle et les pulsations qui s’emballent, la sueur qui dégouline de partout, la gorge sèche qui gratte, qui brûle, l’envie de marcher, d’arrêter … . Je dois sentir vibrer mon être tout entier. Je le répète, courir est pour moi un besoin permanent. Besoin physique et mental à assouvir en adaptant parcours et rythme aux circonstances. Certains parcours sont propices à la réflexion, à la rêverie, D’autres, plus durs, nécessitent une grande générosité dans l’effort, je dirais même une défonce, qui libère l’esprit, où toute l’attention est focalisée sur le contrôle des sensations physiques car c’est la performance qui compte et rien qu’elle. Comme en compétition. Ma vie, et particulièrement maintenant, est une compétition. Je dois être fort. D’autres épreuves m’attendent. La rencontre avec Agnès, d’abord. Je la crains. C’est pour demain. Je ne la reporte plus. Et puis, enfin, le face à face avec Mathilde. Savoir le quoi et le pourquoi ! Le passage d’Aurélie a ravivé mon sentiment affectif envers elle, mais ce n’est peut-être que réactionnel. Je doute et je ne parviens plus à réfléchir, je manque de recul et de sérénité à ce sujet.
A peine rentré, je consulte ma messagerie sur Outlook. Elle est désespérément vide. En revanche, il y a un message sur mon téléphone. Premier réflexe, le cœur battant, je pense Aurélie ou Mathilde. Non, c’est Laura. C’est le jour de fermeture du restaurant et elle me propose de venir dîner. Je la rappelle. Avec un grand sourire dans la voix, elle se dit très heureuse que j’accepte l’invitation puis ajoute que Carmelo a obtenu des informations sur Mathilde et Richard.
J’apprécie cette invitation, c’est du bonheur. Elle prouve bien que Laura et Carmelo sont devenus des amis. Je suis aussi heureux de ne pas rester seul, ce soir. J’ai besoin de discuter, de communiquer avec des proches et je les considère comme tels. Et puis, je vais en savoir plus.
Quand j’arrive chez les Scapuso, toute la petite famille s’affaire à la préparation d’un buffet. Il y a Daniele et Laetizia, les deux enfants, ainsi qu’Alfonsa, la mamma de Carmelo. C’est un vrai repas de famille tel que je l’ai rarement vécu, même pendant mon enfance. J’apprécie cette ambiance familiale faite de joie de vivre et de complicité entre les générations mais c’est surtout l’attention portée à mon égard qui me touche. Laura, sensible et intuitive, l’a remarqué. Elle me prend gentiment par le bras et m’intronise. «Tu es des nôtres, François ». Elle a enfin décidé de me tutoyer.
Carmelo me sert un verre de vino alla mandorla, un apéritif à base de vin blanc parfumé à la liqueur d’amande, une spécialité de la région de Taormina. Celui-ci est une fabrication maison de son oncle Marcello qui est retourné vivre à Castiglione di Sicilia, le village voisin de Linguaglossa. Alfonsa opine avec une fierté évidente. Marcello, c’est son frère. Les deux familles sont originaires de cette région. Laura enchaîne :
- C’est justement sur la route de Castiglione que se trouve la bergerie où réside Mathilde. C’est un endroit superbe avec une vue imprenable sur l’Etna. Je sais que ce n’est pas pour faire du tourisme que tu pars là-bas, mais profites-en quand même un petit peu. Tu verras, le paysage et la magie du volcan. C’est merveilleux.
J’écoute à peine la fin de sa phrase, pressé d’en savoir plus :
- Tu m’as dit, Laura, que vous aviez obtenu des informations sur Mathilde et Richard …
- Oui. J’y arrive. Ils se sont rencontrés. Massimo a vu la camionnette de Richard devant la maison.
- Comment sait-il que c’est la camionnette de Richard ?
- Parce que c’est écrit dessus : « Il baglio dei Castagni – Famiglia Couson».
- C’est quoi « baglio » ?
- Une ancienne ferme fortifiée, un peu comme les fermes en carré de chez nous. D’après Massimo, il a transformé une partie en gîtes ruraux. Tourisme à la ferme. Il est bien connu dans la région. Il organise aussi des randonnées dans l’Etna. Son point d’attache est le Rifugio Citelli, dans le massif. A cette période de l’année, il doit y être quasi tous les jours. C’est un refuge de montagne du Club Alpin, vers les deux mille mètres. On peut s’y restaurer et même y loger, paraît-il.
- Si je me souviens bien, tu m’as dit au téléphone qu’il avait des enfants.
- Oui, trois, mais je n’en sais pas plus. Tu vas aller le voir ?
- Je ne sais pas.
Carmelo intervient comme un cheveu dans la soupe en déclarant à brûle-pourpoint que Mathilde a loué la maison à l’année. Laura le regarde dépitée, imaginant bien que ce serait un coup dur pour moi si je l’apprenais. Je ne peux m’empêcher de réagir :
- Elle a donc décidé de rester … Je comprend qu’elle souhaite vivre auprès de son père qu’elle vient juste de connaître, mais, bordel de nom de dieu, pourquoi me laisse-t-elle ainsi sans donner le moindre signe de vie ? Que lui ai-je fait ? C’est terrible et culpabilisant, une situation pareille ! Ne pas savoir pourquoi on vous en veut, quel mal on a bien pu faire à l’autre …
Je retiens difficilement mon émotion. Mes yeux s’embuent. Laura s’emploie à changer de sujet et nous convie à passer à table.
Le repas se prolonge tard dans la soirée dans une joyeuse ambiance. Carmelo, Laura et la mamma ont plein de souvenirs de « là-bas » à raconter, ponctués par des chansons en dialecte qu’ils sont les seuls à comprendre.
Ce fut une belle soirée chez de véritables amis.
Je me sens bien, mais c’est le vin, car j’ai pris un solide coup de bambou en déduisant que Mathilde ne reviendrait certainement jamais auprès de moi. Je suis perdu dans un marais d’incertitudes, de questionnements et de contradictions intérieures. Le seul moyen d’en sortir, c’est de lui parler le plus tôt possible car je ne vis, pour l’instant, que d’expédients « comportementaux ». Mais j’ai peur. Peur de la vérité.
La première chose qui me vient à l’esprit en rentrant est de consulter ma boîte à mails. Elle est vide. Désespérément vide. Merde. Je me connecte au site internet de la compagnie maritime qui assure la liaison Gênes- Palerme. Il n’y a malheureusement plus de place pour une voiture avant plusieurs jours et la traversée dure 20 heures. Re-merde. Le délai est beaucoup trop long. Je n’ai pas d’autre choix que de prendre l’avion pour Catane et de louer une voiture sur place. Je réserve immédiatement pour le vol de jeudi matin. Ca me laisse deux jours avant le départ. Maintenant je ne peux plus reculer.
Je ne parviens pas à m’endormir. Une excitation folle m’a envahi. Je pense à Mathilde mais aussi à Aurélie. Où est-elle, à l’heure qu’il est ? Naïvement peut-être, j’espérais un petit message dans la soirée. Pour me rassurer. Me dire qu’elle ne m’en veut pas, qu’elle me comprend, que c’est mieux ainsi, pour elle et pour moi … Et qu’on se reverra … Là aussi, c’est le silence. Désolant.
Dans trois jours, je saurai pourquoi Mathilde m’a quitté et je serai libéré d’un fameux fardeau. Je veux savoir, mais surtout comprendre. Elle n’a peut-être pas trouvé en moi une profondeur de sentiment ni une écoute auxquelles elle aspirait. J’aurais dû être fou d’amour pour elle, mais je n’ai pas pu ou pas voulu. Je ne sais pas. L’Amour avec un grand A me bloque car je m’en méfie, il me fait peur. C’est une méfiance intérieure, indicible. La cause, je la connais, bien sûr, elle remonte à mon enfance, mais je ne suis jamais parvenu à l’exorciser. Insensible aux manifestations de l’âme, je n’ai pas été capable de voir au travers de son regard, de son comportement et de ses paroles même les plus anodines. Le résultat est là. Quel gâchis.
J’arrive petit à petit au terme de mon “Voyage au bout de la nuit”. Je ne sais pourquoi, je repense subitement à cette phrase terrible de Céline: “L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches”. Cynisme d’un écorché misanthrope. Je suis un écorché. Nous sommes tous, quelque part, des écorchés. Et que dire de Mathilde ? Abandonnée, elle a dû beaucoup souffrir de l’absence de ses parents depuis sa petite enfance. Souffrir en silence parmi des étrangers et chercher en vain celui qui pourrait enfin l’aimer. Je ne fus donc pas celui-là …
C’est maintenant, pour moi, le moment le plus difficile à vivre car l’arrivée est proche. Trois jours. Comme en fin de marathon, mélange d’excitation et de douleur, de rage de vaincre, de se vaincre soi-même pour arriver au but.
Je me suis résolu à prendre un somnifère. Un seul. Le sommeil m’envahit en douceur. Demain matin, je vais voir Agnès.
Il est à peine dix heures quand j’arrive à Granville-En-Fagne, une bourgade rurale aux confins de l’Ardenne et de la Lorraine. L’Institut Ambroise Paré est un ensemble pavillonnaire au milieu d’un parc arboré entourant un grand bâtiment central à colonnade, de style néo-classique, vraisemblablement construit au début des années vingt. Je n’avais jamais vu d’Institut psychiatrique ailleurs que dans les films ou les séries à la télé et c’est copie conforme. Je crois rêver. J’emporte les fleurs, les chocolats et la photo que m’a donnée Thérèse. L’accueil par la préposée est très courtois à défaut d’être sympathique. Je me présente en faisant référence à mon appel téléphonique récent. Mon interlocutrice – Geneviève, c’est écrit sur son badge – consulte son PC et retrouve mon nom référencé dans une liste d’appelants ainsi que les coordonnées téléphoniques de mon portable.
- François Raguse. Je vois. Agnès Clermont est une de vos connaissances, c’est bien ça ?
J’acquiesce. Elle me tend une fiche signalétique et me demande de la remplir.
- C’est votre première visite. Puis-je vous demander pour quelle raison vous venez voir madame Clermont ?
Je prends mon air le plus naturel et explique calmement :
- Ainsi que je l’ai dit au téléphone, je rentre d’Afrique où j’ai passé près de trente ans. J’ai bien connu Agnès quand j’étais enfant. Elle vivait chez nos voisins. J’ai appris tout récemment qu’elle se trouvait ici. D’après ce que je sais, ça fat longtemps … Vous pouvez me dire de quoi elle est atteinte, la raison pour laquelle on l’a placée ?
- Cela, il vous faudra le demander à notre directeur, le docteur Duquenne. Je vais voir s’il peut vous recevoir.
La gentille dame m’invite à m’asseoir quelques instants, quitte son comptoir et disparaît. Elle est la seule préposée à l’accueil et moi je suis seul dans la salle d’attente. Les visites aux patients ne doivent pas être nombreuses. En tout cas, moins qu’à la prison. Les malades mentaux intéressent certainement moins leurs proches que les détenus. Et pourtant, c’est quand même une prison, ici. L’attente me paraît longue mais ce n’est qu’une illusion. Je suis mal à l’aise. Je n’ai qu’une envie, me casser au plus vite. Je fixe avec anxiété la porte par laquelle est partie “Geneviève”. J’espère que je ne vais pas être éconduit, sinon je fais un malheur. Je ris car je m’imagine empoigné par deux malabars qui me passent le camisole de force. C’est fou comme ce milieu peut catalyser l’imagination. La porte s’ouvre, je fonce au comptoir.
- Venez, suivez-moi. Le docteur Duquenne va vous recevoir.
Le bureau du directeur est à l’étage. Un homme jeune et souriant à l’allure sportive m’accueille chaleureusement :
- Bruno Duquenne. Enchanté. Asseyez-vous, je vous prie.
Je suis agréablement surpris par le personnage, moi qui ai toujours imaginé les psychiatres en “docteur Foldingue”. C’est plutôt rassurant pour la suite.
- Agnès Clermont est une de nos plus anciennes pensionnaires. Vous ne l’ignorez pas, j’imagine. Elle n’a plus le moindre repère avec la vie extérieure. Puis-je vous demander ce qui vous amène ?
Je lui refais le baratin de l’ancien d’Afrique et je brode avec le peu d’éléments dont je dispose. Le courant passe. Je me lance :
- Hormis sa fille, Agnès n’a plus aucun parent. Il ne doit pas y avoir beaucoup de visites …
- A ma connaissance, une seule depuis que je suis en poste ici.
Je joue la surprise :
- Une seule ? …
- Oui. Il y a quelques semaines. Une dame qui disait être sa fille. Or, Agnès a toujours affirmé avec force qu’elle n’a jamais eu d’enfant.
- Mais elle a une fille, c’est sûr ! Mathilde. Je l’ai connue quand elle était bébé. J’ai même poussé le landau ! … D’ailleurs, voici sa photo !
- Je suis bien d’accord, mais Agnès ne veut rien savoir. Nous avons essayé de la convaincre, de faire appel à sa mémoire …
Je ne peux m’empêcher de rétorquer perfidement :
- A-t-on encore une mémoire après trente ans dans un asile ?
Il esquisse un sourire puis ajoute :
- Pour ne pas risquer une crise de démence, je n’ai pas autorisé la rencontre. J’ai néanmoins permis à Mathilde de regarder sa maman par la fenêtre en lui disant qu’on réessayera plus tard, qu’il faudra du temps.
- Comment a-t-elle réagi ?
- Elle est restée figée plusieurs minutes devant la fenêtre, sans dire un mot, puis elle a tourné les talons et elle est partie. Depuis lors, je n’ai plus de contact.
Je reste pantois. Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? Le toubib se lève et prend un dossier dans une armoire.
- Sachez que d’ici, on ne sort généralement pas de son vivant. La plupart de nos pensionnaires sont colloqués. Vous voyez ce que je veux dire, ajoute-t-il en ouvrant le classeur sur son bureau.
- Docteur, ce que je vais vous demander est extrêmement important : qui a fait colloquer Agnès et pour quelle raison ?
- Monsieur Raguse, je suis désolé. C’est le secret médical. Je ne peux pas vous répondre.
J’appréhendais ce refus mais je le comprends. J’étais peut-être trop sûr de mon fait, ou naïf, de croire qu’en venant ici, j’allais tout savoir sur Agnès, le pourquoi, le comment. Je suis terriblement déçu et je ne m’en cache pas, mais le docteur Duquenne reste inflexible. A plusieurs reprises, j’ai failli lui dire la vérité pour tenter de le faire fléchir, mais je n’ai pas osé car j’aurais dû avouer avoir menti. Je tente un dernier baroud :
- Mathilde le sait-elle, le pourquoi et le comment ?
- Elle ne me l’a pas demandé. Elle était affolée en arrivant et j’ai préféré ne pas prendre d’initiative. La première visite chez nous est toujours difficile à vivre.
Mon hôte enfile une blouse et m’invite à le suivre. Il insiste pour que je fasse preuve de retenue et de discernement. Il assistera à l’entrevue, au moins au début, car le risque d’incident n’est pas absent. Nous sortons de l’immeuble à colonnade et nous nous rendons dans un des nombreux pavillons plantés dans l’immense propriété. L’endroit est charmant mais je doute que les pensionnaires en soient conscients. Ca et là, j’en aperçois qui font la promenade au bras d’une infirmière. Nous arrivons. J’ai le souffle court. J’entends battre mon cœur.
Les pavillons abritent une douzaine de patients qui disposent tous d’une coquette petite chambre dotée d’un lit-cage, un fauteuil en skaï et une tablette scellée dans le mur. Agnès, vêtue d’une ample chasuble bleu ciel, est assise sur le bord du lit dont la grille côté chambre a été rabattue. Malingre, cheveux gris coupés court, regard éteint. Une loque. Trente ans de neuroleptiques. Absente, elle semble marmonner en pétrissant ses doigts déformés. Le médecin lui relève le menton et lui dit, d’une voix douce :
- Agnès. Regardez qui est là. Agnès, hou hou, Agnès ? …
Elle lève lentement la tête vers moi. Je pose une main sur son épaule et me penche vers son visage :
- Agnès, c’est François … François … Tu ne me reconnais pas ? Le petit voisin des Anselot, quand j’étais jeune … Thérèse, Armand, P’tit Paul, Jeanjean … J’avais envie de venir te dire un petit bonjour. Je t’ai apporté des fleurs et des chocolats …
Elle me regarde sans la moindre réaction et ne dit mot. J’éprouve les pires difficultés à parler. C’est un moment insoutenable. Je n’aurais jamais pu imaginer une telle dégradation physique et mentale. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ! C’est terrible.
Le toubib parait insensible. C’est son monde, son quotidien. Il s’est écarté et s’est placé dans l’embrasure de la porte. Je remarque qu’il a discrètement fait appel à une infirmière qui s’est postée à ses côtes.
J’ai obtenu l’accord de sortir dans le parc avec Agnès. On l’installe dans une chaise roulante et nous partons avec l’infirmière vers un banc posé sous un grand tilleul. Cet arbre me rappelle le grand tilleul millénaire de notre village, cerclé d’un banc en bois où les jeunes amoureux se donnaient rendez-vous dès la tombée du soir.
- Agnès, tu te souviens du Gros Tilleul ? …
Elle n’a pas encore dit un seul mot depuis mon arrivée mais je crois percevoir une lueur dans ses yeux. J’ouvre la boîte de chocolats et guide sa main pour l’aider à en saisir un. Elle porte le morceau à sa bouche et le mâche en silence, mécaniquement, puis esquisse un léger sourire et pose une main froide sur la mienne. Je pose l’autre main sur la sienne, en signe d’amitié et je reste un long moment sans bouger. Je pense intensément à Mathilde. Je voudrais qu’elle parle. Je dois créer un choc, même si je la pousse à la crise. Je sors la photo de ma poche et la pose sur ses genoux.
- Tu vois, Agnès, c’est quand tu habitais chez Thérèse. Regarde, ici à ta droite, c’est moi … A gauche, c’est P’tit Paul et Jeanjean. Tu nous reconnais, n’est-ce pas ?
- …
- Regarde bien la petite, sur tes genoux. C’est qui ? … Tu ne te souviens pas ? … Tu l’as bien connue, pourtant …
J’ai bien soin de ne pas prononcer “ta fille”. Elle saisit la photo, la scrute avec attention, puis, enfin, daigne parler, d’une voix lente, pâteuse :
- François, je t’ai reconnu sur la photo. P’tit Paul et Jeanjean, aussi. C’est une belle photo. Vous êtes bien, tous les trois.
- Tous les trois ? Mais nous sommes quatre avec toi. Tu oublies la jolie petite fille, sur tes genoux …
- Je ne la connais pas.
- Mais si, tu la connais. C’est Mathilde …
L’infirmière me regarde avec anxiété. Agnès lève les yeux au ciel et grimace.
Tout d’un coup, il me vient une idée. Je sors la photo de Mathilde que je conserve en permanence dans mon portefeuille et la lui mets d’autorité entre les mains. Elle détourne le regard. Je me libère :
- Agnès, s’il te plaît, regarde ta grande fille. Mathilde. Tu vois comme elle est belle ? … Et bien, Mathilde, c’est ma femme ! …
Ses mains tremblent. Prise de spasmes, elle éclate en sanglots. Je contiens difficilement mon émotion.
L’infirmière me fusille du regard et déclare d’un ton sec que la visite est terminée. Elle est furieuse “du coup tordu” que, selon elle, j’ai joué et me fait entendre que mon comportement est irresponsable. Intérieurement, je lui réponds que je l’emmerde.
Nous nous quittons. Agnès se laisse embrasser. D’une main elle s’agrippe à mon bras. Dans l’autre, elle tient mes photos. Je suis immensément heureux.
C’est une victoire, cette rencontre avec Agnès, et je n’en suis pas peu fier. Il est évident qu’elle a reconnu sa fille, qu’elle a reconnu qu’elle avait une fille, sinon, pourquoi aurait-elle gardé les photos ? A tous le moins celle que je conservais dans mon portefeuille, le portrait d’une Mathilde radieuse, altière, tout simplement belle ? J’ai provoqué un séisme, une révolution, et j’aimerais tant partager mon bonheur avec ma belle car j’ai fait cela avant tout pour elle.
Je suis impatient d’en parler, à Thérèse, à Laura et Carmelo. Et à Mathilde, bien sûr. Cela devrait la faire réfléchir. Peut-être revenir, même si elle ne tient plus à moi, simplement pour retrouver sa mère. C’est le plus beau des cadeaux que j’aie pu lui faire, mais il faudrait qu’elle en soit la première convaincue.
Je repars tranquillement, à la fois apaisé et excité. Apaisé car j’appréhendais cette épreuve. Excité pour la suite. Dès mon retour de Sicile, je reviendrai voir Agnès, avec ou sans Mathilde.
Il fait très beau. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison. Je fais un long détour pour rejoindre mon village natal que j’ai quitté il y a si longtemps. Je ressens le besoin de retrouver mes racines, surtout revoir l’ancienne maison familiale au bord de la rivière, la grosse bâtisse voisine, celle des Anselot, la cure et le tilleul millénaire.
Je passe et repasse avec émotion devant la maison de mon enfance où j’ai connu plus de peine que de bonheur, espérant rencontrer quelqu’un à qui parler, de préférence un ancien du quartier, lui dire que c’est là que je suis né et refaire l’histoire … En vain. Les volets sont clos. Pas une âme. Le vide. C’est peut-être mieux ainsi. Je me promène un long moment dans les petites rues pittoresques de la cité puis je m’attable à une terrasse pour admirer les belles maisons anciennes qui bordent la place et regarder vaquer les gens. Je ne connais plus personne. Je repars pour un tour et m’arrête un instant devant la cure où habitaient l’infâme curé et Richard “Fleur de couillon». J’entre dans la belle église romane où je fus enfant de chœur. Je m’assois dans la pénombre. Je pense à Richard, le brave gars aimé de tous jusqu’au jour où … Des images et des odeurs de mon passé me reviennent sans cesse, mêlant tous les protagonistes de notre histoire à Mathilde et à moi. Des frissons me parcourent l’échine. Je me prépare mentalement au grand voyage. Dans quarante-huit heures, je serai à pied d’œuvre. Mais comment vais-je aborder Mathilde et que vais-je lui dire ? Comment va-t-elle réagir ? Se jeter dans mes bras ? Et si elle me claque la porte au nez ? …
Quand je rentre à la maison, en toute fin d’après-midi, je m’empresse d’allumer le PC et de consulter ma messagerie. Il y a un message d’Aurélie. Laconique, mais troublant : “François, pardonne-moi pour hier, je n’ai pas voulu te faire du mal. Essaye de comprendre … Je pense à toi. Je t’embrasse” …. Mais rien sur elle, ce qu’elle fait, où elle est … Pour semer le trouble, elle s’y entend, celle-là. Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. Qu’est-ce qu’elle cherche, qu’est-ce qu’elle veut ? Je ne réponds pas à son mail, je le supprime. Je pourrais l’appeler sur son portable, je suis quasi sûr que c’est ça qu’elle attend, mais il n’en n’est pas question. Je refuse de retomber dans une situation ambiguë. Sans hésiter, je pense qu’elle cherche à me déstabiliser dans ma quête, furieuse qu’elle est de ne pas être au centre de mes préoccupations. Mais mon unique but, ma seule préoccupation actuelle, c’est de retrouver ma femme. Après, on verra. La suite ne dépend pas que de moi.
J’ai faim. Je me prépare rapidement du riz accommodé avec des restes de charcuterie et de légumes que je découvre dans le réfrigérateur et me sers un grand grand verre de vin blanc que j’engloutis en deux gorgées, puis un deuxième. J’enfile la bouteille. J’ai envie de m’enivrer et de sombrer euphorique dans un sommeil profond jusqu’à demain. Demain, c’est la veille. C’est marrant, on dit toujours “ce n’est pas demain la veille”. Et bien, si justement.
Je suis réveillé très tôt par le clairon des coqs du voisinage. Réveil militaire. Immédiatement, je pense à ce qui m’attend et j’essaie d’échafauder une stratégie, un plan d’action, méthodiquement, comme chaque fois que je rencontre un problème important ou une situation délicate à gérer. En vain. Je m’énerve, je ne parviens pas à structurer ma pensée. Je vois Mathilde devant moi, alternativement amoureuse puis revêche, venant vers moi ou me clouant le bec. Mon imagination tourne à toute allure et mon cœur s’emballe. J’en frissonne.
Je me lève sans plus attendre, avale un grand verre d’eau et un café serré puis, sans transition, je vais courir quelques kilomètres en sous-bois, tout en souplesse, sans forcer. La forêt est magnifique. L’air est doux malgré l’heure matinale. Le chemin vallonné défile comme un toboggan. Je ne sens pas mes foulées, un bien-être m’envahit. Je plane … Je pense sans arrêt à plein de choses mais je sens que je m’apaise. Je pourrais écrire une lettre à Mathilde, au cas où elle refuserait de me voir, peut-être aussi tenter de rencontrer Richard … Ce soir, je passerai au Taormina car j’ai hâte de leur raconter … Je pense aussi à Aurélie. Cette fille est entrée en moi, malgré ma volonté incessante de la repousser bien loin …
En rentrant à la maison, je rencontre Lucien au moment où il dépose le courrier dans la boîte aux lettres. Nous discutons quelques minutes, sur le pas de la porte. Il me demande si je vais bien et si j’ai des nouvelles de Mathilde. Je lui réponds que non, je ne sais rien de rien et lui renvoie sa question. Il me dit qu’au village, “on” raconte que Mathilde est déjà remplacée par une jeune nénette. Minable.
Je ne résiste pas à l’envie de répondre au mail d’Aurélie malgré mon rejet initial. Je le récupère dans les “supprimés”. Je relis plusieurs fois ses quelques mots lourds de sens et l’émotion me submerge. Et pourtant, inconsciemment, je m’interdis de m’émouvoir. “Tu dois”. “Tu ne peux pas”. C’est peut-être là, le nœud du problème. Mon enfance, toujours mon enfance. J’essaie de comprendre le pourquoi de ce besoin de répondre à ce message, cette perche qu’elle me tend, car, tout bien réfléchi, ce n’est pas une envie mais un besoin que j’éprouve. Je ne peux pas l’exprimer, encore moins l’expliquer. Peut-être suis-je, dans mon for intérieur, touché par l’intérêt qu’elle me porte alors que je la perçois égocentrique, séductrice. Pire : serais-je secrètement amoureux d’elle ?
Je ne comprends certainement rien aux femmes ni à la sensibilité féminine. Ne serait-ce pas là, la cause de mes échecs ? “Celui qui n’a pas réussi avec les femmes, à quoi lui sert-il d’avoir réussi” a dit le poète Jacques Audiberti. C’est tellement vrai. Mais il n’est pas trop tard. Cette épreuve que je vis depuis deux semaines m’a beaucoup fait réfléchir. Introspection permanente. Mais je suis perdu dans le labyrinthe de mes questionnements. Et personne à qui parler, à part Laura. Elle est peut-être la seule à pouvoir m’aider à comprendre.
Je renonce à écrire une lettre pour Mathilde. A quoi bon, puisque je vais lui parler. Je n’ose pas imaginer qu’elle refuse de me voir. Je la poursuivrai jusqu’à ce qu’elle m’écoute et, au besoin, je dirai tout à Richard …
Je reprends le mail d’Aurélie. Je dois rester neutre.
“Bonjour Aurélie, j’espère que tout se passe bien pour toi. Où es-tu, que fais-tu ? …
Demain matin, je prends l’avion pour Catane et je ne rentrerai pas avant une semaine. S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles … Je t’embrasse.”.
Je téléphone au Taormina. C’est Laura qui répond. Je lui raconte en quelques mots ma visite auprès d’Agnès. Il y a du bonheur dans sa voix. Je réserve une table pour ce soir et n’hésite pas à lui demander de dîner avec moi car j’ai un immense besoin de lui parler. Elle accepte avec plaisir.
Je passe une grande partie de l’après-midi à préparer ma valise, ce qui n’est tout de même pas une tâche compliquée ni insurmontable. J’ai l’impression d’être assis entre deux chaises. C’est comme si une force invisible me retenait. Et pourtant, je suis impatient de partir. Je passe alternativement de la valise au repassage et à internet où je consulte longuement les sites relatifs à la région de Catane et de l’Etna. Je dois trouver un hôtel, mais surtout prendre des repères. Je découvre une petite auberge qui paraît sympa, à Sant’Alfio, “Albergo Etnea“, et je réserve deux nuits. Là, je serai à pied d’œuvre.
Je découvre que Richard a son site web. “Il baglio dei Castagni“, la ferme des châtaigniers, aussi à Sant’Alfio. C’est un superbe bâtiment plus que centenaire avec des fleurs partout et une piscine. Et surprise, il y a la photo de “Riccardo e Rosalia” ! Ca me fait un choc de le revoir. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnu du premier abord. Toujours une bouille sympa et souriante. Un grand fort gaillard moustachu à l’allure sportive malgré ses soixante-cinq ans. Un homme de la terre. Rosalia paraît beaucoup plus jeune. Difficile de lui mettre un âge. C’est une belle femme rustique, une mamma. Je dévisage longuement Richard. Mathilde a beaucoup de traits de lui, le nez, le menton, et surtout, le regard, franc, altier. C’est très frappant. Je ne comprends toujours pas pourquoi ce grand couillon l’a abandonnée avec sa mère. C’était un bon gars, Richard. Il a dû y être contraint et forcé, du moins dans un premier temps, mais ensuite, quand il s’est défroqué ? Qu’est-ce qui l’empêchait de revenir ? Mystère. Mais maintenant, le mal paraît réparé puisque Mathilde et lui se sont retrouvés. Très bientôt, je saurai. J’imagine notre couple reconstitué au milieu de toute cette smala. Je rêve ? Peut-être …
Je lis que Rosalia tient aussi table d’hôte et que Riccardo est guide nature à la Comune di Sant’Alfio. Il y a un lien vers le Rifugio Citelli dont m’a parlé Laura. Je repère sur la carte, à mi-chemin entre le refuge et le village, une petite route en lacets qui descend à Linguaglossa en passant par Castiglione di Sicilia. C’est entre les deux qu’habite Mathilde. J’imprime tout. Je voudrais montrer tout cela à mes amis.
Je termine mes bagages avec bien plus d’entrain que je ne les ai commencés. La découverte du site de Richard m’a dopé. Je passe la fin de l’après-midi sur la terrasse à lire les guides touristiques. Qui sait, je resterai peut-être plus longtemps que prévu. Je ne suis pas lié par un délai puisque je n’ai pris qu’un aller simple.
J’attends que le temps passe. Je somnole et je gamberge, j’échafaude des plans … J’arrive au but, mais de quoi sera fait demain ? Je dois à la fois me préparer au miracle et à l’échec. Je n’ose pas pronostiquer. Dans mon for intérieur, je ne sais même plus ce que je souhaite vraiment.
Il me reprend soudain l’envie d’écrire quelques mots à Mathilde, comme je l’avais envisagé hier avant d’y renoncer. Une petite bafouille sympa, pas un réquisitoire ni une plaidoirie. Quelques lignes gentilles. Je la posterai demain à l’aéroport. Ainsi, si elle refuse de me voir, elle aura ce souvenir indélébile, qu’elle le lise ou pas. Je lui rappellerai les derniers mots qu’elle m’a laissés et qui ne me quittent jamais : François, mon chéri, je suis partie vers d’autres cieux. Je n’ai pas osé t’en parler. Tu étais si loin de moi … Je t’expliquerai. Ne m’en veux pas. Je t’aime … Mascarade ?
“Ma chère Mathilde”. Ma chère Mathilde ou ma chérie, mon amour ? …
“Je t’ai enfin retrouvée ” … Non, c’est débile. Ca ne ressemble à rien. Je ne trouve pas les mots. Je n’ai jamais été très doué pour trouver les mots qui émeuvent ou qui font mouche. Je ne sais quoi écrire, tout ce que je couche sur le papier me paraît banal, sans corps. Je renonce. Mieux vaut ne rien écrire qu’écrire des salades. Mais c’est grave. Grave de ne pas trouver les mots, les mots simples pour dire des choses simples, alors qu’il est souvent plus facile de les écrire que de les dire. C’est peut-être mon état de nervosité ou de stress qui m’empêche. Je réessayerai demain, dans l’avion. Ou dans ma chambre d’hôtel …
Il est dix-neuf heures. Je file au Taormina. J’ai une folle envie de parler, de dialoguer, partager mes émotions, mes découvertes. Laura sera à mon écoute.
Laura s’est faite particulièrement belle ce soir. Elle est resplendissante dans sa robe à fleurs, la taille fine soulignée par une large ceinture blanche. Un frais parfum fruité la nimbe toute entière. Son regard s’enflamme quand je la complimente par un “bellissima” en l’embrassant trois fois sur les joues comme c’est la coutume chez nous. Carmelo nous regarde en souriant, ravi, mais cette fois, c’est moi, il bel Antonio. Je lui renvoie le compliment, celui d’avoir une très belle femme. Il me répond gentiment, sans arrière-pensée : “Nous avons tous les deux une très belle femme, Francesco” … Va bene, Carmelo. Ils sont incroyables, ces Italiens. La séduction et le charme. C’est inné, chez eux, c’est culturel. Je les adore.
Laura répond avec humour à mon compliment en portant sa main vers mon visage pour un hypothétique baisemain:
- Je me dois de vous faire honneur. C’est un plaisir pour moi de dîner avec vous, mon cher ami …
Je ne la connaissais pas comme ça. Nous rions tous les trois. J’apprécie. Sur un ton comique, elle me transmet un message : elle sera toute à moi, en tout bien tout honneur bien sûr.
Carmelo nous installe à une table ronde superbement dressée dans un coin de la salle. Une sémillante jeune fille s’approche avec les menus. C’est Laetizia, la cadette, joli minois, chemisier blanc sur minijupe noire.
- Bonsoir madame, bonsoir monsieur. En plus de la carte que vous connaissez (rires), voici les suggestions pour ce soir ….
Laura joue le jeu de la cliente capricieuse. Carmelo et Daniele nous observent derrière le bar en riant comme des gamins. Ils se sont bien arrangés pour que ce repas soit une fête pour moi et j’en suis terriblement ému. Ils sont merveilleux.
Nous commençons par un verre de Prosecco di Menfi accompagné de délicieuses bruscchette à la tomate et au basilic. Laura lance la conversation :
- Tu es donc allé voir Agnès.
- Oui. Quel choc ! Un zombie ! Une épave ! J’ai appris du toubib que Mathilde était passée trois semaines plus tôt – sans rien me dire – mais qu’elle n’avait pas pu la voir …
Je raconte en long et en large ma visite à Ambroise Paré et le point capital que je pense avoir marqué : grâce à mes photos, Agnès a enfin reconnu sa fille en tant que telle.
Laura fait signe à Carmelo qui accourt. Je lui répète en quelques mots. L’un et l’autre sont abasourdis. « Un ange passe » … Carmelo repart à la tâche et Laura enchaîne :
- Tes bagages sont prêts ? Comment te sens-tu avant le grand départ ?
- Tout est prêt. J’ai réservé deux nuits à l’Albergo Etnea à Sant’Alfio. Tu connais ?
Elle fait non d’un signe de la tête. J’avale une gorgée de Prosecco et je poursuis :
- En navigant sur internet, j’ai découvert le site de Richard. C’est exactement comme tu m’as dit. Il a l’air très chouette, son baglio. Je voudrais le rencontrer, le Richard. Je me demande si je ne vais pas passer au Rifugio Citelli avant d’aller chez Mathilde. Avec un peu de chance, il y sera. Imagine : je tombe sur lui “inopinément” et je joue la surprise. Richard ! Quelle surprise ! … Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ca fait quarante ans ! Tu te rends compte ? … Moi ? … Ben, je passe mes vacances en Sicile etc. …, etc. … Parce que, vois-tu Laura, je voudrais absolument éclaircir ce qui est pour moi un mystère inexplicable: pourquoi Richard a-t-il abandonné sa femme et sa fille et surtout, pourquoi a-t-il persisté à les ignorer quand il a quitté la prêtrise ? A priori, à ce moment, il n’avait plus, selon moi, aucune raison. Je dis bien, a priori ! … Je veux absolument connaître les tenants et aboutissants de toute cette histoire et le drame parental qu’a connu Mathilde. Ca fait partie du puzzle. Puisqu’elle m’a laissé dans l’ignorance – peut-être de ma faute – je veux maintenant le savoir par n’importe quel moyen.
Laetizia nous amène à chacun un calamar ai ferri simplement nappé d’une tapenade maison émulsionnée dans une huile d’olive de Toscane. Sublime. Je raffole de ce plat, une spécialité reconnue de la maison.
Tout en savourant mon délice et le merveilleux vin qui l’accompagne, je parle et je parle … Laura m’écoute avec grande attention. Son regard plein de tendresse affiche une affection tellement sincère et naturelle que je me sens pousser des ailes. Je suis sous le charme. Je m’y attendais, mais je plane. Je sens qu’elle peut m’aider, qu’elle va m’aider.
Nous nous interrogeons sur la façon la plus adéquate, ou la plus naturelle, d’aborder Mathilde.
- Si elle est chez elle quand tu t’y présenteras et qu’elle ne répond pas, que feras-tu ?
- Je n’imagine pas qu’elle ne m’ouvre pas sa porte, qu’elle me laisse sur le seuil comme un malpropre … C’est quand même ma femme, non ? La moindre des choses, c’est qu’elle s’explique !
- Oui, je comprends, mais, imaginons … Tu trouves porte close deux, trois, quatre fois … Il faut tout envisager. Dis-toi bien que si elle a rompu tout contact avec toi, c’est qu’elle a une raison personnelle, bonne ou mauvaise, de ne plus jamais vouloir entendre parler de toi !
- Sans trop y croire, j’ai prévu cette éventualité. Je compte lui envoyer une lettre. J’ai essayé d’écrire quelque chose de factuel, cohérent, qui ne rabaisse aucun de nous deux, mais je n’y parviens pas. Je ne trouve pas les mots.
- Tu pourrais lui dire que tu ne te remets pas de son départ et que tes bras lui sont ouverts, que tu l’aimes toujours, peut-être même plus qu’avant, de manière différente, mais que tu ne comprends pas pourquoi elle a gardé pour elle son terrible secret, pourquoi elle ne t’a pas fait confiance …
- Oui, bien sûr, c’est ce genre de truc que je voudrais écrire. Je dois aussi lui apprendre que je suis parvenu à la faire reconnaître par sa mère. C’est quand même une grande nouvelle qui devrait la ravir … Puis-je aussi dire que c’est grâce à vous deux que je l’ai localisée ?
Laura acquiesce sans hésiter.
- De toute façon, il n’y a que par nous que tu aurais pu le savoir.
Je sors le “petit billet” de mon portefeuille et le tend à Laura.
- Voici ce qu’elle m’a laissé quand elle est partie. Elle l’avait confié sous enveloppe à Didier avec mission de le déposer dans la boîte aux lettres en mon absence. Souviens-toi, j’en ai parlé l’autre soir quand je suis venu furax…
Laura lit en silence puis me regarde avec de grands yeux ronds, incrédule.
- Alors là, je ne comprends pas. Elle dit qu’elle t’aime puis elle coupe tout contact. Si elle t’aime, elle a dû faire un terrible sacrifice pour partir. Tu crois qu’elle aurait pu dire cela si ce n’était pas vrai ? Je pense que dans ta lettre, tu devrais aborder cette phrase. …
Le repas s’éternise un peu car nous discutons encore longuement. Carmelo vient nous retrouver après le service pour le café et la grappa. Cette soirée m’a fait du bien. J’ai enfin été écouté. Je vais écrire ma lettre ce soir. Je ne peux pas ne pas l’écrire.
Nous prenons congé. Mes deux hôtes ont les yeux qui pétillent et je retiens difficilement mon émotion. Laura me tient les deux bras tandis que Carmelo pose une main sur mon épaule. A bientôt. Et merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Il est presque minuit quand je rentre et je dois partir à l’aéroport à cinq heures. Nuit blanche en perspective. Je m’installe devant le PC. Je vais écrire en traitement de texte puis je recopierai au stylo, c’est plus personnel.
Je n’hésite plus sur l’adresse, ce sera “Mathilde, ma chérie”, mais, dès l’écriture de la première phrase, je butte car j’ai énormément à dire. La difficulté réside dans la sélection de l’essentiel et la définition du message que je veux lui transmettre. Pas de blabla vide de sens, de compassion sirupeuse ni de lyrisme mélo. Surtout pas. Cette lettre doit l’interpeller si elle refuse de me voir et l’inciter à me parler. J’espère toujours que nous n’en arriverons pas là.
Le travail est laborieux. Je modifie sans cesse, j’ajoute, je coupe, j’inverse deux paragraphes, je me relis dix, vingt fois. Je me lève cent fois de ma chaise, je marche un peu, me sers à boire, me couche sur le lit, pensif et concentré, reviens me relire et encore changer un mot, un bout de phrase … Le temps passe. Trois heures du matin. Je ne suis pas entièrement satisfait mais je dois conclure. Je ne me décide pas à écrire la fin, les derniers mots. Je suis bloqué. Vais-je finir par « je t’aime » ou simplement « je t’embrasse » ? … Je déciderai à l’aéroport, avant de poster l’enveloppe. Je suis fatigué. Dans deux heures, je pars … Je recopie, d’une écriture nerveuse et hésitante.
“Mathilde, ma chérie,
J’ai écrit cette lettre pour le cas où tu refuserais de me parler car j’ai des choses importantes à te dire et je veux que tu les entendes, d’une manière ou d’une autre, peu importe la forme.
Depuis ton départ, j’ose dire ta fuite, je n’ai qu’un seul but : te retrouver. Incrédule, j’ai lu et relu cent fois le billet que tu m’as laissé. Je ne sais si tu t’en souviens. Je te rappelle tes derniers mots : je t’aime. Des mots que tu ne m’avais jamais dits auparavant … Pourquoi les avoir écrits à ce moment précis, douloureux pour toi, dramatique pour moi ? En pensée, je te vois les prononcer en me regardant dans les yeux et j’entends distinctement ta voix. Et si c’était vrai que tu m’aimes ? …
Tu te doutes que c’est grâce à Laura et Carmelo que je t’ai retrouvée. Je suis venu avec un fol espoir, je suis là, à quelques mètres de toi et tu refuses de me parler ! Pourquoi ? Tu ne peux pas me faire ce coup là. Expliquons-nous. Si tu souhaites garder ta liberté, je la respecterai. Je veux avant tout savoir et comprendre pourquoi tu es partie comme une voleuse en coupant tous les ponts, savoir ce que tu me reproches, tout ce que tu cherches en moi que je n’ai pu te donner. De grâce, parle-moi. Expliquons-nous. Pardonnons-nous.
Depuis ton départ, j’ai tout fait pour connaître et comprendre ton passé, ce que je n’avais jamais fait auparavant car j’avais abdiqué devant le mur que tu avais dressé. La médaille que j’ai retrouvée tout à fait par hasard au fond du jardin a été le chaînon manquant pour découvrir ton histoire. Je l’ai déposée dans l’enveloppe. J’imagine qu’elle te manquait et que tu seras ravie de la récupérer. C’est un premier cadeau que je t’offre.
Le deuxième cadeau que je t’apporte est pour moi incommensurable. Je suis allé rendre visite à ta maman à l’Institut. J’ai pu lui parler. Je lui ai montré deux photos de toi. La première, joli bébé sur ses genoux, entourée de Ptit Paul, Jeanjean et moi. C’était ton premier anniversaire. J’avais treize ans. C’est Thérèse Anselot qui me l’a donnée. Tante Thérèse, comme tu l’appelais. L’autre, c’est celle que je conservais dans mon portefeuille. Tu y es resplendissante. Après quelques instants d’hésitation, son visage s’est illuminé. Très émue, elle m’a embrassé. Elle avait l’air heureuse et soulagée. Elle est repartie avec les photos en les tenant fermement contre elle … Rends-toi compte, elle t’a maintenant acceptée pour ce que tu es : sa fille ! C’est merveilleux, n’est-ce pas?
Tu as retrouvé ton père. J’imagine que c’est un grand vide que vous venez de combler tous les deux. Au moment où tu liras ces lignes, je l’aurai certainement rencontré. Nous voici donc tous les quatre réunis, en quelque sorte. Maintenant, tout peut repartir. Nous sommes prêts pour une “renaissance”. Mais la balle est dans ton camp, ma chérie …
Je suis à l’Albergo Etnea à Sant’Alfio, non loin du baglio de Richard. J’y resterai le temps qu’il faudra. Je t’attends. N’hésite plus, je t’en prie, viens, parle-moi, embrasse-moi, répète-moi les derniers mots de ton billet …
Je relis encore et encore cette lettre. J’aurais pu lui dire, comme me l’a suggéré Laura, que je ne supporte pas son absence, que je me suis rendu compte que je l’aimais plus qu’avant et que … et que … Mais je ne peux pas. Tout simplement parce que je ne le ressens pas au fond de moi-même. Je ne veux pas bluffer ni la tromper sur des sentiments dont je ne suis plus sûr. Je ne veux pas non plus l’inciter à la pitié et encore moins l’accabler de remords. Si elle accepte de me revoir, j’aurai tout le loisir de m’épancher en fonction de mon ressenti du moment. J’attends de la voir devant moi. Ce sera le flash ou le clash. Il ne faut pas se leurrer. Ce qui m’importe, pour l’instant, c’est de provoquer un déclic sur des événements positifs pour l’inciter à me parler. Elle ne pourra pas s’empêcher de lire la lettre. C’est humain. Tôt ou tard, elle la lira. J’espère seulement qu’elle la découvrira à mes côtés alors que je lui aurai déjà tout raconté. J’entends sa voix envoûtante, au timbre si particulier qui m’avait séduit quand nous nous sommes rencontrés, je l’entends décortiquer les mots, s’arrêter sur une phrase, je vois ses yeux s’embuer, déposer la lettre et se jeter dans mes bras … Elle ne peut pas rester indifférente.
Tout est maintenant réuni pour que nous puissions enfin être heureux ensemble. Il ne reste plus qu’à le vouloir. Heu-reux … Ce mot ne fait pas vraiment partie de notre vocabulaire à tous les deux.
C’est le compte à rebours. Je me suis mis couler un bain. Je vais mariner jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. Mes bagages sont déjà dans le coffre de la voiture. Je me prépare un café serré.
Machinalement, je consulte ma messagerie informatique comme je le fais sans arrêt, dans l’attente inconsciente d’un message. Aurélie m’a répondu :
“François, merci pour ton message. J’espère que tu feras un bon voyage. Je pense à toi. Bisous”.
Il ne manquait plus que cela ! Ce n’est vraiment pas le moment. Elle ne dit même pas où elle se trouve ni ce qu’elle fait. “Je pense à toi” ! Vraiment pour foutre la merde. Je ne réponds pas. Mais qu’est-ce qu’elle me veut, cette turlutte ?
Je me coule dans le bain. Mon cocon. Je dois faire gaffe de ne pas m’endormir. Décollage à huit heures. Arrivée à Catane à dix heures. Prendre possession de la macchina chez Hertz puis filer à Sant’Alfio. J’arriverai pour le déjeuner. Pour la suite, j’improviserai. Je dois d’abord m’imprégner de l’endroit. Pas de précipitation. Je dois savourer le bonheur d’être là et surtout celui qui m’attend. Je n’imagine pas un seul instant un refus de Mathilde. Refus de me rencontrer, bien sûr. Pour le reste … J’ai aussi hâte de revoir Richard. J’ai de la sympathie pour lui, même si son comportement fut inacceptable pour qui ne connaît pas son histoire. Richard, c’est la pierre angulaire. Témoin central, incontournable.
Il est presque cinq heures. Je ferme les volets et j’active l’alarme. Je démarre. Une heure de route jusqu’à l’aéroport. Dans sept ou huit heures, je suis à Sant’Alfio. Un grand frisson me parcourt le dos. J’allume la radio. « Don’t give up ». Peter Gabriel et Kate Bush. Sublime. J’augmente le son et je chante avec eux.
J’ai posté la lettre à Bruxelles. Finalement, j’ai simplement ajouté « je t’embrasse » pour terminer. Mathilde devrait la recevoir d’ici deux ou trois jours. Ca me laisse un délai suffisant.
Il est dix heures quand l’Airbus se pose à l’aéroport Fontanarossa de Catane. Moins d’une heure plus tard, je suis en route pour Sant’Alfio dans une superbe petite Lancia grise du dernier cri. Le temps est magnifique. J’ai choisi d’emprunter l’autoroute qui file vers Taormina entre la mer, à droite, et l’Etna à gauche. Le volcan mythique domine toute la région et son sommet attire immanquablement le regard. Superbe et impressionnant. A Giarre, je quitte la voie rapide pour une route départementale qui, dès la fin de l’agglomération, monte par paliers dans le massif en traversant ci et là des plantations d’orangers et de citronniers. Le paysage est magnifique avec, au gré des virages, des vues imprenables sur le Monte et sur la mer Ionienne.
J’ai toujours rêvé de passer des vacances en Sicile. Maintenant, j’y suis, mais pas vraiment pour faire du tourisme. En tout cas, pas maintenant. Une sensation bizarre m’imprègne tout entier, à la fois d’émotion, d’appréhension et d’impatience. Je dois me contrôler. Raisonner. Ne pas précipiter les événements. Prendre mes marques. J’ai tout mon temps.
Comme je l’avais prévu, j’arrive à Sant’Alfio pour l’heure du déjeuner. Il fait terriblement chaud et le ciel est d’un bleu azur comme nulle part ailleurs.
L’auberge est située un peu à l’écart du village, sur la route vers Linguaglossa, non loin du fameux “Castagno dei Cento Cavalli”, mais avant de m’y arrêter, je ne peux m’empêcher de passer devant le baglio de Richard que je trouve sans problème car le chemin est fléché. Je descends de la voiture et me dirige vers l’immense bâtisse pour la voir et l’admirer en détail. Je ris à l’idée de tomber inopinément sur Mathilde, mais il est clair que je prends un risque. Que lui dirais-je, comme ça, totalement surpris ?
Après le déjeuner, j’irai à Linguaglossa et je passerai devant la bergerie. Simplement passer, sans m’arrêter. Je veux d’abord voir Richard, en “terrain neutre”, au Rifugio Citelli. J’irai aussi faire un tour là-bas, cette après-midi, en reconnaissance.
C’est, en quelque sorte, un pèlerinage que je suis en train de réaliser. C’est mon Compostelle à moi, et j’ai besoin, avant tout, de m’imprégner des endroits que je découvre. Rien qu’en passant, je suis mentalement en contact, je dirais même en phase, avec les personnages qui y sont liés. C’est une forme de mental training. C’est dans mon caractère.
L’hôtel est très convenable et l’accueil chaleureux. Je réserve pour toute une semaine. Ma chambre avec terrasse est à l’étage, face au jardin et surtout, face à l’Etna. Merveilleux paysage, grandiose.
Après le déjeuner où j’ai opté pour le buffet d’antipasti et un gouleyant vin blanc de la région, je m’affale sur le lit. Coup de massue. Je paie ma nuit blanche. Tard dans l’après-midi, je suis réveillé en sursaut par la sonnerie de mon portable. Sans mes lunettes, je ne sais pas lire qui m’appelle.
- François ? C’est moi. Tu es bien arrivé ?
A moitié endormi, je ne suis pas certain d’avoir reconnu la voix, mais un frisson me parcourt l’échine :
- C’est qui, « moi » ?
- Tu plaisantes ? Ben, c’est moi, Aurélie … Qu’est-ce qui se passe ?
- Excuse-moi. Je dormais. Je suis crevé. Où es-tu là ?
- A Cefalù.
- A Cefalù ? Mais, que fais-tu à Cefalù ?
- Je passe des vacances.
Je reste sans voix. Aurélie est à cent cinquante kilomètres d’ici !
Je reprends très vite mes esprits. Furieux, le ton de ma voix est sans ambiguïté :
- C’est un coup vache que tu me fais là …
- J’ai voulu te faire une surprise. Je pensais que tu pourrais avoir besoin de moi, me répond-elle avec cynisme.
Mon sang ne fait qu’un tour.
- Ecoute-moi, Aurélie, si tu veux réellement m’être utile, oublie-moi !
- Je ne peux pas. J’ai des choses très importantes à te dire.
Impatient d’en finir, je la presse :
- Et bien, vas-y, raconte … De quoi s’agit-il ?
- Non, pas au téléphone. Il faut qu’on se voit.
Il faut qu’on se voit ! Et puis quoi encore ? Je réplique sèchement :
- N’y compte pas. En tous cas, pas dans l’immédiat. Tu sais pourquoi je suis ici, n’est-ce pas ? Et bien, laisse-moi.
- Bien sûr que je sais pourquoi “tuèzici”. Je le sais même très bien.
- Je suis désolé de te le dire aussi crûment : fous-moi-la-paix !
- Sinon, tout va bien pour toi ? Tu l’as revue, ta Mathilde ?
- Meeeerde !
Excédé, je coupe. Elle rappelle immédiatement :
- Mais calme-toi, François. Je ne veux pas du tout te saboter. Je sais parfaitement bien pourquoi tu es là. Mais rien ne nous empêche de nous voir pour parler. Par-ler ! Et, si tu ne veux pas te déplacer, je peux venir, j’ai loué une voiture.
- De grâce, Aurélie, ne viens pas, s’il te plaît.
- Bon, j’ai compris. Salut.
Maintenant, c’est elle qui me raccroche au nez ! Mais je ne me fais aucune illusion, ce n’est pas fini, c’est une teigne, une sangsue. Qu’est-ce qu’elle me veut ? Qu’a-t-elle de si important à me dire ? Une idée funeste me traverse l’esprit : elle est enceinte. Je blêmis. Ce serait une catastrophe pour moi ! Tout bien réfléchi, ce n’est pas possible, il est trop tôt pour le savoir.
Très perturbant, ce coup de téléphone, à un moment crucial de mon existence. Je ne pense pas qu’elle bluffe. Elle a des choses à me dire, c’est sûr. Et elle n’est pas du genre à parler de ses états d’âme. Je dois essayer de ne pas trop y penser, de relativiser. Elle est peut-être jalouse ou tout simplement follement amoureuse de moi. Et j’ai l’âge de son père ! … Qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je dis si jamais elle m’annonce qu’elle est amoureuse de moi, qu’elle me veut tout pour elle, etc. etc. ? Bordel de merde !
Seize heures. Je prends une douche, enfile un polo et un bermuda et je quitte l’hôtel. J’ai envie de marcher pour me détendre et découvrir le village. Pas question d’aller courir, il fait encore beaucoup trop chaud. Peut-être ce soir, avant le dîner, ou plutôt demain matin.
Je m’arrête devant le fameux “Castagno” qui, en fait, est constitué de trois grands châtaigniers soudés formant une immense couronne. La légende rapporte que cet arbre vieux de plus de deux mille ans a protégé, un jour d’orage, la reine Jeanne d’Anjou entourée de son escorte de cent cavaliers. Peu importe l’histoire, cet endroit est unique et reposant. Je m’assois à l’ombre de ses frondaisons. Je me lève après quelques instants Il faut que je bouge. Tout en continuant ma balade, je ne peux m’empêcher de passer et repasser devant le baglio, mais pas question d’y rentrer, d’autant que j’aperçois dans la cour une camionnette avec le logo de l’établissement. Richard doit être chez lui. Je ne tiens pas à me trouver ici nez à nez avec lui ou Mathilde… Et pourtant, une petite voix intérieure me dit “vas-y, fonce” … Mais, c’est plus fort que moi, je résiste. J’ai échafaudé un scénario, je dirais même une stratégie, que je maîtrise et qui me met en confiance. La petite voix me dit “pauvre couillon”. Mais tant pis.
Il est passé dix-huit heures quand je rentre à l’hôtel. Le temps d’enfiler un maillot de bain, je plonge dans la piscine. Il y a un bail que ne n’avais plus nagé. C’est bon. Je nage comme un forcené pendant plusieurs minutes sans m’arrêter car j’ai horreur de faire trempette. Dur dur. Je suis à bout de souffle, mais quelle défonce. Je m’étale sur une chaise longue, face à l’Etna qui peu à peu prend une couleur plus sombre au fur et à mesure que le soleil décline. Magique. Les volutes de vapeur blanche qui s’échappent des cratères centraux forment un petit nuage gris blanc en surplomb, comme une auréole. Il n’y a pas ce vent. Saint Etna … Je rêve de monter au sommet. Je ferme les yeux. Tout à coup, je sens une main chaude se poser sur mon épaule. Surpris, je me retourne. C’est Aurélie.
Un grand frisson. Un de plus. Je me lève d’un bond, le cœur battant. Je m’y attendais à ce qu’elle débarque, mais pas si tôt. Je me demande si, inconsciemment, je ne le souhaitais pas. Elle est là, devant moi, très sexy en mini short blanc et fin débardeur noir légèrement marqué par les pointes de ses seins. Elle enlève ses Ray-ban et les pose dans ses cheveux. Pressentant certainement que j’allais éclater de colère, elle ne me laisse pas le temps de dire le premier mot. Elle me saute au cou, m’embrasse sur les joues et me chuchote à l’oreille qu’elle a de bonnes nouvelles pour moi. Elle me prend par la main et m’entraîne vers une table un peu à l’écart, sur la terrasse. Ses yeux pétillent, un grand sourire illumine son visage. Je résiste au charme et, sans même la saluer, j’affiche d’emblée ma mauvaise humeur :
- Comment sais-tu que je suis ici ?
- Facile, il n’y a qu’un seul hôtel à Sant’Alfio.
- C’est vrai. Bien joué.
Je râle sec, mais attendri par son regard et sa manière de m’aborder, je ne sais quoi dire. Je finis par sourire.
- Aurélie, dis-moi, pourquoi es-tu venue? Il ne fallait pas … Tu le sais. Pas plus tard que cette après-midi, j’ai encore insisté …
Elle marque un temps d’arrêt comme si elle voulait solenniser l’instant, tout en continuant à me fixer d’un regard dont je ne peux dire s’il est triste, mélancolique ou résigné. Je ne bronche pas. Elle se décide enfin à parler :
- J’ai rencontré Mathilde.
- Tu as … ?
- Oui.
- Quand ?
- Hier, chez elle …
Je tombe le cul par terre. Je me sens piégé. Je n’y aurais jamais pensé ! Malgré une grande colère intérieure, je garde mon calme mais je ne peux m’empêcher de la sermonner :
- De quoi te mêles-tu ? Pourquoi t’as fait ça sans m’en parler ? Tu n’as pas à entrer ainsi dans ma vie privée !
Maintenant c’est moi qui la fixe, droit dans les yeux. Elle baisse le regard puis le lève au ciel et marmonne :
- Je sais à quel point tu veux retrouver ta Mathilde et comprendre son passé. Je voulais simplement te préparer le terrain. Sois rassuré, je n’ai rien dévoilé à ton sujet et je ne lui ai pas dit qu’on se connaît … Je vais tout t’expliquer, te dire ce qui s’est dit et comment je l’ai abordée.
Je ne sais pas si elle est sincère, mais j’ai tendance à la croire. Ebranlé, je me lève, passe derrière elle et pose doucement les deux mains sur ses épaules. Je l’avais mal jugée. Une fois de plus. Tout comme j’avais mal jugé Carmelo. Décidément, je ne suis pas très futé pour décoder les sentiments et les comportements humains. Elle se lève et se tourne vers moi. Je l’enlace. Craignant peut-être que je cherche à l’embrasser, elle pose une main sur mes lèvres et couche sa tête sur mon épaule. Elle éclate en sanglots.
- Excuse-moi, ma petite … Je ne t’en veux pas. Mais pourquoi veux-tu à tout prix m’aider dans cette démarche ?
- Tu n’as rien compris. C’est pour toi que je l’ai fait. Peut-être même un peu pour moi aussi …
Il vaut mieux clore provisoirement cette discussion et retrouver la sérénité. Nous avons toute la soirée pour discuter. Elle m’annonce qu’elle a réservé une chambre pour la nuit et qu’elle repartira demain matin. Tout d’un coup, je me sens bien. Sa présence me rassure. Je ne serai pas seul pour dîner.
Nous revenons vers la piscine. Aurélie file dans sa chambre puis revient quelques minutes plus tard en bikini. Elle me propose de venir nager avec elle et, sans attendre ma réponse, me prend par le bras puis, dans un grand éclat de rire, me pousse dans l’eau où elle me rejoint par un magnifique plongeon. Nous jouons bruyamment comme des enfants au point que nous devenons l’attraction des clients de l’hôtel. Quand je sors de l’eau, je suis moulu. Je lui propose de prendre un apéritif au jardin avant de rentrer se changer pour le dîner.
Je rapplique avec deux verres et relance le sujet sans détours :
- Vas-y, raconte. Comment as-tu fait pour rencontrer Mathilde ?
Elle me sourit béatement. Je l’imagine toute fière du tour pendable qu’elle m’a joué.
- Sans t’en rendre compte, tu m’avais donné beaucoup de renseignements sur elle et sur l’endroit où elle se trouvait. Tu m’as même montré sa photo ! Avant-hier, j’ai pris l’avion à Lille pour Catane et j’ai loué une voiture.
Je l’interromps sèchement :
- J’ai compris. Quand tu m’as posé toutes ces questions, chez moi, le jour de ton départ, tu avais une idée derrière la tête. Tu m’as manipulé. C’est dégueulasse !
- Non, François, pas du tout, ne crois pas cela. Je ne t’ai pas manipulé. Je le jure. C’est quand on s’est quitté et que je me suis retrouvée sur la route que j’ai pensé venir en Sicile, au point d’avoir terriblement envie de découvrir le coin. Je te l’ai dit que mon voyage, c’est partout et nulle part. Donc, pourquoi pas la Sicile ?
- Et puis quoi ? Raconte ça à d’autres ! … Je veux, tu as bien entendu, je veux savoir pourquoi tu me poursuis jusqu’ici et tu te mêles de mes affaires.
Elle baisse les yeux. Je reformule ma question d’un ton cassant. Elle se décide enfin :
- Je dois vraiment répondre ? Si tu ne le sais pas, tu le sauras bientôt.
Elle a réponse à tout. Je n’insiste plus.
- Comme tu veux. Mais continue, raconte. Comment as-tu fait pour rencontrer Mathilde ?
- C’est tout simple. Quand je suis passée en voiture devant la bergerie, elle était assise dans un fauteuil sur le pas de la porte. Je lui ai fait croire que j’étais perdue et je lui ai demandé la route pour le baglio dei Castagni …
- Vachement culottée, toi, une fois de plus. Et ensuite ?
- Elle m’a dit qu’elle parlait le français, ça tombe bien, et que le propriétaire du baglio c’était justement son père … Elle m’a même proposé de m’y conduire, ce que j’ai refusé. C’est ainsi que tout a commencé. Ensuite, j’ai demandé un verre d’eau, je me suis assise, et nous avons sympathisé. Je suis restée une grande partie de la soirée. Elle est super sympa. Et belle, avec de la classe. Je comprends que tu y tiens …
Elle s’arrête brusquement de parler. “Un ange passe”. Elle reprend en me faisant remarquer qu’il est temps de se préparer pour le dîner. Une fois de plus, elle me file entre les doigts. Nous rentrons chacun dans notre chambre. Rendez-vous dans une demi-heure.
Quand je redescends, Aurélie est déjà attablée, un peu à l’écart, sous un immense platane. Elle a revêtu une petite robe décolletée noire et s’est légèrement maquillée. Avant de m’asseoir, je lui pose un baiser sur le front. Elle me regarde attendrie mais n’émet aucun geste. Elle me dit simplement “tu es gentil”.
Le serveur distribue les menus. Je n’ai pas très faim. Je suis impatient que tout cela finisse. J’aurai aimé passer devant chez Mathilde après la piscine, en catimini, avec peut-être une chance de l’apercevoir, assise sur le pas de sa porte. Peut-être que je me serais arrêté, que j’aurais couru vers elle. Peut-être … En fait, je ne sais pas. L’arrivée d’Aurélie a tout chamboulé. Maintenant, je suis piégé. Fait comme un rat. Je regarde cette jolie jeune femme assise devant moi et je pense à l’autre qui se fiche certainement de moi. Le monde à l’envers. Comment tout cela va-t-il finir ? Ai-je bien fait de m’accrocher à Mathilde, de venir la retrouver ici alors qu’elle m’a complètement largué ? Je m’attends à une grande désillusion. Elle aura quand même ma lettre pour réfléchir … J’en ai marre.
Aurélie me rappelle soudainement à l’ordre en m’enserrant les chevilles entre les siennes comme c’est devenu son habitude. Avec un sourire malicieux, elle me lance :
- A quoi tu penses ?
- Tu t’en doutes. Dis-moi vite ce que Mathilde t’a raconté.
Le serveur interrompt brusquement notre conversation. Nous commandons chacun un choix d’antipasti et un poisson grillé ainsi qu’une bouteille de Planeta Alastro, un excellent vin blanc de la région d’Agrigente que j’ai autrefois découvert chez Carmelo. J’attends fébrilement la suite du récit. Je suis enfin sur le point de savoir. Aurélie paraît vouloir jouer avec mes nerfs mais c’est plutôt moi qui perd patience. Je la presse gentiment. Elle me fixe du regard. Le temps me semble interminable.
- Mathilde m’a tout raconté. C’est moi qui ai commencé à parler de ma vie, ou plutôt d’une vie qui pourrait être la mienne. J’ai inventé …
Je l’interromps :
- Comme tu as tout inventé avec moi.
Son regard durcit et la réponse fuse, catégorique et sans appel :
- Non, François, pas avec toi. Avec Mathilde, c’était stratégique. Le but était de la faire parler.
- Bon, d’accord. Excuse-moi.
- Je continue. Je lui ai demandé un verre d’eau et elle m’a proposé de m’asseoir à l’ombre, auprès d’elle. Petit à petit, le courant est passé entre nous et nous avons sympathisé. Rencontrer une francophone, quelle aubaine ! J’ai très vite compris qu’elle ressentait un immense besoin de parler et, surtout, de se livrer. Parler à une inconnue, c’est anonyme, c’est finalement facile, un peu comme chez un psy … Elle m’a expliqué qu’elle était arrivée en Sicile il y a seulement deux semaines après avoir tout plaqué, sa maison, son mec, son travail et tout le reste. Tout. « Je suis partie comme une voleuse et j’ai disparu dans la nature » m’a-t-elle dit textuellement. Elle voulait rayer son passé de la carte et enfin vivre auprès de son père qu’elle venait de trouver après des années de recherches. Maintenant c’est le grand amour entre eux. Il lui a proposé de travailler chez lui, au baglio ou au rifugio dont il a la gérance.
- C’est donc bien la quête effrénée de ses parents qui l’a déstabilisée. Mais, bon Dieu, pourquoi m’a-t-elle tenu à l’écart ?
- Minute, papillon. Elle m’a raconté sa vie, ses années passées dans des institutions publiques parce que abandonnée par sa mère et née de père inconnu. Je te passe les détails sur son parcours sentimental avant qu’elle te connaisse. Là aussi, elle a été ballottée de déceptions sentimentales en ruptures. La course à pied, que lui a fait découvrir un des ses amants, a été un remède moral pour elle. Tu sais de quoi je parle.
- Elle t’a parlé de notre rencontre ?
- Oh oui. Elle avait repéré tout à fait par hasard ton nom dans les classements. Elle voulait à tout prix te connaître parce que tu pouvais peut-être la renseigner sur ses parents, voire l’aider à les retrouver. Surtout son père. Quand enfin elle t’a repéré, elle s’est imposée à toi et vous ne vous êtes plus quittés …
- … Jusqu’à ce jour funeste. Ok, maintenant, je pige … Elle n’a jamais voulu m’expliquer toute cette histoire. Mais pourquoi s’est-elle cassée sans prévenir ? Elle te l’a dit ?
- Oui, indirectement. Elle n’était pas heureuse. Elle ne l’a jamais été, qu’elle m’a dit. Elle ne te reproche rien de particulier, t’es un chouette mec, pour elle, mais sans plus. Elle n’a jamais ressenti de l’amour venant de toi alors qu’elle en avait tellement besoin. Elle a suivi des séances de psy qui n’ont rien fait d’autre qu’aggraver son mal … Cela m’a fait sourire.
- Je m’y attendais. C’est donc foutu … Si elle m’avait parlé dès le début comme elle l’a fait avec toi, j’aurais compris son mal, je l’aurais peut-être aimée autrement … La recherche commune de ses parents aurait pu créer un fameux lien entre nous. J’aurais dû insister … C’est vrai que nous avons vivoté sans amour véritable. Au début, c’était l’amour physique et notre passion commune, la course à pied, qui nous unissaient … Un peu court. Nous ne nous sommes jamais impliqués dans les sentiments et questionnements de l’autre. Ni elle ni moi. Notre relation n’a été que superficielle. Je ne m’en rendais pas compte. Quel gâchis …
Aurélie a bien senti que je suis meurtri. Elle me regarde avec tendresse et pose sa main sur la mienne comme j’ai fait tout à l’heure en posant les miennes sur ses épaules. A quoi pense-t-elle en ce moment ? Si elle tient à moi, elle est aussi concernée. Je lève les yeux, je lui souris. Cette petite bonne femme m’irradie. J’en frissonne. Elle répond à mon sourire et lève son verre. Nous trinquons.
- Je ne suis pas sûre que ce soit foutu, comme tu dis. Mathilde regrette la façon dont elle a agi avec toi mais elle ressent une profonde gêne qui l’empêche de revenir en arrière.
- « Voilà pourquoi votre fille est muette » … Mais cela ne signifie pas qu’elle m’aime, et encore moins qu’elle souhaite revenir vivre avec moi.
Aurélie ne répond pas. Sur ces entrefaites, une jolie serveuse arrive avec un grand plateau couvert de petites assiettes garnies de hors-d’oeuvre. Il y a, entre autres, les fameuses sarde a beccaficco.
Les antipasti sont succulents et la gravité du sujet de notre conversation n’empêche nullement les commentaires dithyrambiques sur la gastronomie sicilienne, mais je suis taraudé par les propos de Mathilde qui me laissent un goût amer, signe avant-coureur de l’échec que je sens venir à grands pas.
- Une dernière chose. A-t-elle parlé de sa mère ? …
- On a fini par se tutoyer. Je lui ai demandé “et ta maman, elle est en Belgique ?”. Non, qu’elle m’a répondu, elle est morte. Morte quand j’avais trois ans.
- C’est fou, c’est terrible … Il y a quelques semaines, trois ou quatre, je ne sais pas au juste, elle s’est décidée à aller voir sa mère à Ambroise Paré. C’est le directeur qui me l’a dit. Tiens-toi bien, la visite ne lui a pas été autorisée car Agnès aurait déclaré devant témoin ne jamais avoir eu d’enfant alors que des tests ADN prouvent avec certitude que Mathilde est sa fille ! “Je n’ai pas voulu risquer une crise” qu’il m’a dit ce psy à la con. Mathilde a seulement pu entrevoir sa mère à travers une vitre et à son insu. Tu imagines son désarroi ? Je la comprends quand elle dit que sa mère est morte. Je réagirais comme elle.
Le rouge me monte aux joues. Les yeux me piquent. Aurélie pose à nouveau sa main sur la mienne, mais, cette fois, elle joue gentiment avec mes doigts. Elle est avec moi, elle ressent ce que je ressens. Un fluide invisible nous relie. Elle est merveilleuse d’humanité.
- Tu ne m’avais pas dit que tu avais enfin rencontré Agnès … C’est dramatique ce que tu racontes là.
- Oui, mais ce que tu ne sais pas encore, c’est que je suis parvenu à lui faire reconnaître que Mathilde était sa fille. En quelques minutes, avec seulement du tact et deux photos !
- Super ! Mais, je rêve ? Mathilde n’a pas pu voir sa mère, tandis que toi, un étranger à la famille, pas de problème !
- J’ai bluffé. Je devais trouver un moyen coûte que coûte pour la voir.
- Tu as donc tout inventé … Comme moi avec Mathilde ! Un partout !
Nous rions. C’est vrai ce qu’elle dit. Je lui raconte ma visite dans le détail, le zombie que je découvre, l’infirmière qui grogne, les photos, Agnès qui retourne à sa chambre en les serrant dans ses mains …
On nous apporte le poisson. Pesce spada ai ferri. Le vin est sublime. Les yeux d’Aurélie brillent de plus en plus. Je l’observe qui manipule le couteau et la fourchette du bout des doigts avec beaucoup de délicatesse et de raffinement. Ses mains sont fines et soignées avec des ongles parfaitement manucurés. Ce détail me frappe. Je ne l’avais pas remarqué auparavant. Sous des abords débridés frisant parfois l’impertinence, cette femme a de la classe. Elle me fascine. Ayant perçu que je la regarde, elle relève la tête. pour me dire avec le plus grand sérieux: “Tu me trouves à ton goût ?”. Je ne réponds pas. Je lui souris.
Je me dois de lui parler de la lettre :
- J’ai prévu le cas où Mathilde refuserait de me voir.
Elle relève la tête, curieuse et intéressée.
- Je lui ai écrit une lettre que j’ai postée ce matin à l’aéroport à Bruxelles. Elle la recevra dans deux ou trois jours. Ainsi, quoi qu’il arrive, elle saura. J’ai emporté le brouillon. Je te le laisserai lire. Je lui dis, entre autres choses, que grâce à moi sa mère l’a reconnue et que c’est le plus beau cadeau que je puisse lui faire. Je termine en disant que la balle est dans son camp et que c’est à elle de décider de la suite, mais que je l’attendrai le temps qu’il faudra, ici, à l’Albergo Etnea. Maintenant, avec tout ce que tu m’as rapporté, la donne est différente. Je n’attendrai pas son bon vouloir … Si le fil est coupé, je n’insisterai pas …
- Et si le fil n’est pas coupé ?
- N’en parlons pas maintenant, s’il te plaît …
Elle insiste et me lance un “tu l’aimes encore ?” qui me va droit dans l’estomac. Je lui fais de gros yeux.
- Pourquoi tu me redemandes ça ? Tu m’as déjà posé cette question et tu m’as fâché tout rouge.
- Tu as vraiment l’air très fâché.
Elle n’arrête pas de sourire. Sourire éclatant de naturel et de fraîcheur. Je ne peux m’empêcher de rire.
- Je sais que c’est LA question. Mais je n’ai pas de réponse. Vraiment pas. Tu dois bien t’en douter … Demain, j’essayerai de rencontrer Richard. J’espère qu’il sera au rifugio. Je suis curieux de savoir si Mathilde lui a parlé de moi. Ensuite je foncerai chez elle. Ainsi la boucle sera bouclée. Je suis au km 41 du marathon.
Sans transition, je propose une petite balade dans le village. J’ai envie de marcher. Le ciel est étoilé et il fait très doux. Nous partons bras dessus bras dessous, tout comme lors de notre promenade au bord de l’étang. Je me sens beaucoup mieux. Je suis prêt. Serein. Tout peut m’arriver, j’assumerai.
Nous marchons en silence jusqu’au Castagno dei Cento Cavalli puis nous rejoignons les petites rues de la cité. Piazza del Duomo, Chiesa Madre, Chiesa del Calvario et enfin le baglio. Nous nous asseyons sur le muret de l’autre côté de la route, un peu en retrait. Aurélie est nerveuse. Elle craint de rencontrer Mathilde en ma compagnie. Nous repartons en silence. Soudain elle s’arrête et se plante devant moi en me présentant ses lèvres. Je ne résiste pas. Je l’enlace. Une frénésie nous transporte tous les deux. Après quelques instants d’intimité, nous repartons sans un mot, mon bras sur son épaule et le sien autour de ma taille.
Nous passons encore un long moment à la terrasse de l’hôtel à discuter de tout et de rien. Le temps n’existe plus mais il est l’heure d’aller se coucher. Je l’embrasse tendrement. C’est fou ce que j’ai envie d’elle. Je lui souffle à l’oreille qu’elle compte beaucoup pour moi. Elle ne répond pas mais elle me sourit. Nous rentrons chacun dans notre chambre.
Il est presque neuf heures. Le téléphone sonne. C’est Aurélie. Sa voix est douce. Elle me fixe rendez-vous dans une demi-heure pour le petit-déjeuner.
Je n’ai quasiment pas dormi. Quelques périodes de somnolence, c’est tout. Elle n’est pas venue me retrouver durant la nuit, respectant ainsi mon intimité et je lui en sais gré. Par respect pour elle, j’ai fait de même. Nos attouchements et le baiser d’hier sont pourtant lourds de sens. Nous sommes maintenant indissociables, tant par l’esprit que par le corps.
Quand j’arrive à la terrasse, la belle est déjà attablée, à la même place qu’hier. Pimpante dans un superbe ensemble blanc, les lunettes de soleil calées comme un diadème dans sa chevelure bouclée. Elle se lève et m’embrasse sur la joue. Sourire crispé. Le trouble se lit sur son visage. C’est une épreuve pour elle aussi. Je lui demande si elle a bien dormi. Elle fait non. Impossible de sortir un mot. Je pose ma main sur la sienne, elle la retourne et m’enserre les doigts. Je la sens vibrer. Je la regarde avec tendresse.
- Ma jolie, merci pour ce que tu as fait pour moi. Je n’oublierai jamais.
Le regard ailleurs, elle marmonne, presque tout bas :
- Difficile à vivre, ce moment …
- Je sais.
La jolie petite serveuse d’hier soir nous invite à passer au buffet.
Nous mangeons en silence. Silence lourd comme le temps de ce matin. A la fin du repas, elle se décide enfin à parler :
- Je vais m’en aller. Je n’ai plus rien à faire ici.
- Reste encore un peu avec moi. Nous avons tout le temps.
- Non, je préfère partir maintenant. C’est mieux ainsi.
Ses yeux brillent. Elle retient ses larmes. Je ne sais plus où regarder. Je sens que je vais abdiquer, plonger sur elle et l’emporter. Elle prend les devants, file à sa chambre et revient quelques minutes plus tard avec son bagage.
- Voilà. Ca y est. Bye bye. Ciao, comme on dit ici.
Je l’accompagne jusqu’à sa voiture. Une petit Lancia grise, comme la mienne. Je la rassure, je lui promets de lui téléphoner tout à l’heure quand j’aurai rencontré Richard et aussi, bien sûr, quand j’aurai parlé à Mathilde. Je la tiendrai informée heure par heure. Elle m’embrasse sur les joues, les mains posées sur ma poitrine puis, en un éclair, entre dans sa voiture et démarre en me faisant un grand geste du bras à travers la fenêtre. Alea jacta est.
A onze heures, je quitte l’hôtel. Avant de monter au rifugio, je fais un crochet jusqu’à Linguaglossa. Je veux voir la bergerie, repérer l’endroit. C’est une jolie demeure très bien restaurée avec un jardin arboré tout autour. Mathilde doit être absente car il n’y a pas le moindre signe de vie. Je continue jusqu’au village puis je fais demi-tour pour repartir vers Sant’Alfio. Je ralentis en passant devant chez Richard. La camionnette n’est pas dans la cour. J’ai une chance de le trouver là-haut.
Le trajet est long jusqu’au Rifugio Citelli. Environ dix kilomètres. La route étroite monte en lacets dans la campagne puis traverse des bosquets mêlés de feuillus et de sapins entrecoupés par des stigmates de lave ancienne. Au loin l’immense tète noire du volcan est perdue dans un amoncellement de nuages. Le temps est à l’orage. Le paysage change de couleur et de lumière à chaque instant. Splendide. J’essaie de me détendre en écoutant de la musique. J’ai emporté quelques CD. Lisa Gerard, Peter Gabriel, Neil Young. J’arrive enfin à mille huit cents mètres d’altitude. Le bâtiment est au bout de la route qui finit en cul de sac, au bord d’un grand parking. La camionnette est là.
C’est dingue, mais j’ai peur d’entrer ! Le stress me pompe tout mon influx. Mon coeur s’emballe. Je téléphone à Aurélie. Elle est sur le point d’arriver à Taormina. Elle me rassure. Je dois y aller. Elle m’embrasse …
Je ne tergiverse plus. J’entre. La grande salle rustique est meublée de bric et de broc, style local scout. Une télé criarde passe en boucle les éruptions de l’Etna dont la fameuse de 2002. Il n’y a pas de client. Richard se tient derrière le comptoir. Il est tout à fait comme sur la photo. Je me dirige vers lui et déballe une phrase toute faite du style “scusi, non parlo bene l’italiano” à laquelle il répond avec cette pointe d’accent ardennais que je connais bien:
- Pas de problème, cher monsieur, je parle le français. Que désirez-vous ?
- Je voudrais une bière, s’il vous plaît.
Tandis qu’il me sert, je continue :
- J’ai l’impression de vous connaître. Excusez-moi si je me trompe, mais n’êtes-vous pas Richard Couson ? J’ai connu un Richard Couson dans ma jeunesse. Je devais avoir dix ou douze ans. Il était le vicaire de la paroisse.
Un peu surpris, il acquiesce d’un signe de la tête.
- Moi c’est François. François Raguse, le petit-fils de Dorothée. Dorothée et son inséparable « mademoiselle Mathilde », la chorale, le « haute-contre », le foot en soutane … Ca te dit ? … Tu te souviens ? …
Je n’ose pas prononcer “Agnès”. C’est trop tôt. Il marque un temps d’arrêt puis me répond avec un grand sourire en agitant son index pour bien marquer que maintenant, ça y est, il se souvient :
- François ! Le petit-fils de Dorothée … Maintenant, j’y suis ! Ton père, c’était Alex, c’est bien ça ? Ca fait longtemps. Quarante ans … Mais, Bon Dieu, que fais-tu ici ?
Sa question ne me surprend pas, elle est tout à fait naturelle, mais elle a le mérite de révéler que Mathilde ne lui a pas parlé de moi. Je réponds avec le plus grand sérieux :
- Je suis en vacances dans la région. En préparant mon voyage, j’ai découvert ton site web. Très chouette. Je t’ai immédiatement reconnu, malgré les années.
Il me répond par un sourire. Impatient, je poursuis :
- Mais, dis-moi, toi, comment as-tu abouti ici ?
Il toussote, se sert une pinte pour trinquer avec moi et se lance :
- C’est une très longue histoire. J’ai quitté la Belgique il y a environ quarante ans. Au cours d’un voyage en Italie, je suis tombé baba d’une Sicilienne. Nous nous sommes mariés ici, à Sant’Alfio, son village natal. Tu as vu sur le web que nous avions trois grands enfants ?
Il commence par le positif. C’est normal. Evoquer cette période de sa vie ne doit pas trop le réjouir. Je l’asticote un peu :
- Oui, j’ai vu … Trois enfants. Une belle petite famille …
- Oh là là, oui ! Ils sont tous les trois merveilleux.
Je le sens un peu gêné, peut-être même crispé. Nous ne sommes que nous deux, il ne peut donc pas se débiner, d’autant qu’il doit bien se douter que je connais ses turpitudes. Sans transition, je lui dis en riant :
- Tu te souviens comment, nous les jeunes, on te surnommait ?
Il fait signe que oui et répond en riant : “fleur de couillon” et aussi “Couson couillon” … Il termine son verre et nous en ressert un. Le courant passe. J’insiste :
- Quand tu as quitté la paroisse, ça a fait un raffut d’enfer, chez les cathos comme chez les autres. J’étais trop jeune pour comprendre, mais je me souviens très bien. Chez moi, on ne parlait que de ça …
- « Ça », comme tu dis, ce fût un drame pour moi. J’étais devenu prêtre par vocation. Pour aider mon prochain, surtout. Et on m’enlève mon sacerdoce ! J’ai dû quitter dare dare la paroisse. Viré par l’évêque …
- Je sais. Pour une histoire de femme.
- Plutôt une histoire de cul. Un moment d’égarement. Il n’y avait aucune affinité amoureuse ni même spirituelle entre nous… C’était uniquement sexuel. Baiser ! Elle faisait le ménage chez moi, j’ai été tenté et voilà … De mon temps, on ne nous préparait pas à la sexualité, surtout pas les séminaristes. Le sujet était tabou. La femme en tant que sexe, c’était le diable ! Pour des jeunes en pleine santé, tu imagines, difficile à résister au diable …
Je commence à comprendre. J’alimente le sujet :
- Quand tu as quitté le village, qu’est-ce qu’on a pu dégueuler sur toi. Ma grand-mère et mon père n’étaient pas les derniers. Fallait se faire bien voir de monsieur le curé.
- Je m’en doute. Les bigots étaient manipulés. Du jour au lendemain, le curé m’a convoqué chez lui. Il y avait l’évêque et le bourgmestre. Tu te rends compte ? Même le bourgmestre ! Un grand catho, juge au tribunal, je ne sais plus son nom. J’ai dû faire ma valise dans l’heure, ou presque, et j’ai été envoyé à l’abbaye de Clervaux, chez les bénédictins. Je devais disparaître. J’ai prévenu mes parents par téléphone. Tiens-toi bien, ils le savaient déjà alors qu’ils n’étaient pas du coin !
On y arrive. Je le presse :
- Et Agnès ? Et la petite ? …
Il change de couleur et marque un temps d’arrêt avant de reprendre :
- Je n’ai jamais plus vu Agnès, mais, surtout, je n’ai jamais vu la petite. Tu entends bien : jamais ! C’est Thérèse Anselot qui m’a prévenu – par lettre – de la naissance et du prénom : Mathilde, comme sa tante. Elle s’était renseignée pour connaître l’endroit de mon exil.
- C’est terrible, ce que tu dis là. Je ne me permettrais pas de te juger, Richard, mais … tu n’as jamais essayé de voir ton enfant ?
Il se renfrogne. J’y suis peut-être allé un peu fort, tant pis, il va me la déballer son histoire. Je veux tout savoir. Tout.
Il avale une grande gorgée en regardant ailleurs puis avoue :
- Non, pas à cette époque. Je n’avais pas osé le dire à ma femme, Rosalia. Avouer que j’avais un enfant hors mariage, et du temps où j’étais prêtre en plus … Tu imagines le scandale. Etre catholique ici, c’est pas comme chez nous … On ne rigole pas avec ça. Déjà que j’étais défroqué … Mes beaux-parents n’appréciaient pas. La pression familiale est terrible chez les Siciliens. Et puis, cet enfant, c’était du pur virtuel pour moi. Il n’existait pas réellement ! Je ne l’avais jamais vu ! Difficile à comprendre, hein ? …
Il s’arrête un instant et se frotte les yeux. Je n’insiste pas. Silence total.
Il se reprend :
- Excuse-moi. C’est la première fois que j’en parle à un étranger … Ça fait drôle …
- Oui, je comprends.
- Et toi, François, tu as des enfants ?
- Non, ma femme n’en a pas voulu.
- Tu es marié?
- Pas vraiment. J’avais une compagne depuis douze ans et elle s’est cassée il y a quinze jours, sans prévenir. Volatilisée !
Richard me regarde avec compassion. Situation surréaliste. A quoi je joue ?
- C’est l’heure de la collazione. Mange avec moi, qu’il me dit. Ne t’étonne pas, c’est frugal. Il n’y a que des salades, des charcuteries et des pâtes …
- Ok, vas-y pour des pâtes. Et un verre de pinard, si tu en as.
Il appelle la jeune fille qui se trouve en cuisine, passe la commande et revient avec une bouteille de rouge. Nous nous asseyons l’un en face de l’autre au moment où des randonneurs arrivent. Notre conversation est interrompue. Richard n’est plus qu’un feu follet entre notre table, le bar et la cuisine. Pendant qu’il s’affaire, j’ai le temps de gamberger. Je vais bien devoir lui dire qui je suis, lui parler de Mathilde. Je ne peux plus traîner car je ne veux pas lui donner l’impression qu’il est manipulé.
Il revient quelques minutes plus tard avec deux grandes assiettes et se rassied.
- Rigatoni alla norma. Tu connais ?
Bien sûr que je connais. Aubergine, tomate et pecorino. J’adore les pâtes. Mais je suis ailleurs.
- Richard, pardonne-moi, je t’ai bluffé …
Il me regarde, interrogateur.
- Bluffé ? Mais à quel propos ?
- Ma compagne … c’est Mathilde.
Il recule sur sa chaise et se cale contre le dossier en me fixant droit dans les yeux, les deux mains posées sur le bord de la table.
- Tu … tu es le mari de ma fille ? … Depuis douze ans ?
Je prends une voix neutre, un peu solennelle :
- Oui. Mathilde est ma femme, ou était, si tu préfères. Je suis venu ici en Sicile pour la retrouver.
Il se prend la tête entre les mains et élève la voix :
- Bon Dieu ! …Elle ne m’a jamais parlé de toi. Elle m’a toujours prétendu être célibataire. Je t’assure. Célibataire ! …
Cramoisi, le Richard. Le cul par terre. Machinalement, il nous ressert à boire.
Je tente de le rassurer :
- Ecoute, Richard, pas de panique. Cela ne m’étonne pas du tout. Je m’en doutais. Je m’y attendais. Ce n’est pas le principal. Le principal, c’est que vous soyez réunis, maintenant.
Il enfile son verre d’un trait.
- Elle est arrivée il y a deux semaines avec seulement quelques bagages. Sa venue était prévue depuis longtemps, mais elle ne parvenait pas à franchir le pas. Elle m’a demandé si je pourrais lui trouver du travail. J’ai de quoi l’occuper ici. Le baglio marche du tonnerre et j’ai besoin de personnel pour le rifugio … Mais pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? …
- Elle a toujours été très secrète.
- Tu la connais mieux que moi …
Il sort son portable de l’étui.
- Je vais lui téléphoner.
- Non, Richard, s’il te plaît, pas maintenant. Elle ne sait pas que je suis en Sicile. Je ne l’ai pas prévenue. Il y a des choses que je voudrais comprendre avant. Sache qu’elle ne m’a jamais rien dit de concret sur son passé. J’ai tout appris par moi-même après qu’elle se soit volatilisée, sauf une chose : comment t’a-t-elle retrouvé ?
Il revient à lui :
- Il y a un peu moins d’un an, elle a placé une annonce dans un journal et sur internet. Un de nos clients belges l’a lue et lui a téléphoné, sans savoir le pourquoi de cette annonce.
- Elle n’avait pas dit qu’elle recherchait son père ?
- Non. Début de cette année, elle m’a écrit. Elle me demandait si j’étais le père de la fille d’Agnès Clermont, née en Belgique le 10-05-65. Ni plus ni moins. Trois lignes. J’ai failli ne pas répondre ou dire non. J’ai attendu plusieurs jours avant de me décider. Elle m’avait reconnu sur le site web. Elle ne m’avait jamais vu avant mais l’intuition, et aussi, bien sûr, des traits de ressemblance … J’ai bien dû en parler à Rosalia, puis aux enfants …
- Et comment ça s’est passé avec eux ?
- Elle a été accueillie à bras ouverts. Je te l’ai dit, ils sont merveilleux.
- Et avec toi ? …
- Il a fallu que je m’habitue à l’idée que c’était ma fille. Au début, nous étions tous les deux terriblement crispés. Maintenant, je revis, et elle aussi.
Nous prenons le café. Richard apporte la grappa. Je n’en bois pas car j’ai le tournis avec ce que j’ai déjà bu depuis que je suis ici.
Il insiste pour téléphoner à Mathilde. “Tu vas voir”, qu’il me dit, “je vais arranger ça”. Brave gars, comme je l’ai toujours connu.
Il sort son portable, cherche le numéro dans le répertoire, appuie sur le bouton et m’adresse un grand clin d’œil complice.
- Allo, Mathilde, ma chérie. Tu vas bien ? Où es-tu, là ? … Auprès de Rosalia … Ecoute-moi une seconde. J’ai une surprise pour toi …
Il me tend le téléphone. Je n’ai plus le choix.
- Mathilde ? …
- …
- Mathilde, c’est moi. François …
Je l’entends s’effondrer en larmes. J’ai la gorge nouée. J’ai franchi le Rubicon. Je me sens soulagé.
- Mathilde, il faut qu’on se voit. Maintenant. Je ne peux plus attendre.
- …
- Mathilde ! … S’il te plaît … dis quelque chose !
- François … Je vais tout te dire … Tu peux venir. Papa va t’expliquer où j’habite. J’y serai dans dix minutes.
- J’arrive.
Richard a tout entendu. Un peu sonné, il ne dit mot. Avant de partir, je dois quand même lui parler d’Agnès :
- J’apporte malgré tout une bonne nouvelle. J’ai rencontré Agnès. J’ignore si tu le sais, elle est colloquée depuis des années …
- Oui, Mathilde me l’a dit, mais la bonne nouvelle, c’est quoi ?
- En toute modestie, grâce à moi, elle a enfin reconnu qu’elle avait une fille.
Il sourit et soupire d’aise. Je lui raconte ma visite en quelques mots car le temps presse. C’est lui qui conclut :
- Super, ce que tu as fait. Mathilde va être heureuse. Elle va enfin pourvoir retrouver sa mère aussi. Je voudrais voir sa tête quand tu vas lui annoncer.
Je deviens nerveux. Je ne tiens plus en place. Il faut que je parte. Richard m’envoie une grande tape dans le dos. “Vas vite, et bonne chance”.
Dehors il tombe des cordes. L’orage gronde. Je cours jusqu’à la voiture et je m’empresse d’appeler Aurélie. Elle répond à la première sonnerie. Elle attendais mon appel. Je lui raconte tout. Je lui dis que je vais rompre avec Mathilde, que je vais le lui dire maintenant, droit dans les yeux. Je sais, c’est déjà fait pour elle, mais je vais lui montrer que je ne suis pas une andouille ni une marionnette, que c’est dégueulasse ce qu’elle m’a fait, et que … et que … Je m’emballe … Je ne sais même plus si Aurélie m’écoute … Je ne peux décrire ce que je ressens. Une seule chose est maintenant sûre pour moi et je le hurle au téléphone : Aurélie, je t’aime ! Je t’aime ! Reviens vite ! J’ai les larmes aux yeux.
Elle me répond d’une voix douce :
- François, j’attendais ce moment, j’étais sûr qu’il arriverait. Je t’attendrai à l’hôtel. Va vite, maintenant. Mon amour … je t’embrasse …
Je démarre en trombe mais j’ai le temps d’apercevoir Richard qui me regarde par la fenêtre. Il a dû téléphoner à Mathilde pour l’avertir que je partais. Je dois vite reprendre mes esprits. Je ne peux pas être agressif ni désagréable avec elle. Mais je serai ferme. Pas question de reprendre la vie commune. Je n’ai plus d’yeux que pour Aurélie. Je ne me pose plus de questions. Je me sens heureux … Les kilomètres défilent … Malgré la pluie j’accélère, je roule comme en rallye … Je suis pressé … J’ai enfin décidé, enfin, … Je vais être heureux … je suis heureux … Je …
A 17 heures, François n’était toujours pas arrivé. Après avoir essayé en vain de le joindre sur son portable dont elle avait conservé le numéro, Mathilde téléphone à son père pour lui faire part de son étonnement.
Richard a un pressentiment. Il part immédiatement vers Sant’Alfio. Peu avant d’arriver au village, au lieu-dit « Incrocio dei Fidanzati », c’est le choc. Une ambulance. Les pompiers, la police, et quelques curieux tenus à distance. Un tas de ferraille est encastré dans un châtaignier. Un corps couvert d’un linceul est étendu sur le bord de la route. Renseignement pris auprès d’un policier, le passager était seul. C’est un touriste belge.
Aurélie a appris la nouvelle en début de soirée alors qu’elle attendait patiemment François à l’hôtel. Elle ne s’était pas inquiétée de l’heure puisqu’il devait se trouver chez Mathilde. Deux carabinieri sont arrivés. Ils avaient trouvé dans son portefeuille la copie de la réservation.
François Raguse est décédé le 25 août 2005 à 15h30 au volant de sa voiture. La mort fut instantanée.
Auteur : François Collette (2005/2006
Mathilde m’a quitté. Elle est partie hier tout comme elle est apparue dans ma vie, il y aura bientôt dix ans. Sans prévenir.
Quand je suis rentré de mon travail vers 18 heures, la maison était à moitié vide. Ne restaient que la table de la cuisine et deux chaises, une partie du salon et la chambre d’ami avec mes vêtements. Le bureau, notre bureau, était intact.
Je reste sans voix. Sur la route, j’eus un pressentiment fugace, indicible, mais je ne sais pas pourquoi. En me garant dans l’allée de la maison, rien de particulier n’a attiré mon attention. Sa voiture n’était pas là, sous les arbres, mais quoi de plus naturel. C’est en entrant dans la cuisine par la porte du garage que ce fut le choc. Le vide. Mais pas un message, rien. Le vide absolu. Je compris enfin la réalité que je me cachais depuis longtemps. Cela devait finir ainsi dans un couple où le dialogue était absent depuis toujours.
On ne refait pas l’histoire, mais c’est un peu ainsi qu’a disparu ma mère, il y a plus de trente ans, quand elle a quitté mon père. Nous vivions chez mes grands-parents paternels, dans une jolie bourgade bien pensante, plus exactement dans la grande maison de ma grand-mère qui, bigote autoritaire, régnait en maître sur toute la maisonnée, sans partage ni concessions. Une sainte femme, à l’entendre.
Ce jour-là, un dimanche, nous rentrions de la messe, mon père, mes grands-parents et moi. Je savais que ma mère allait fuir avec son amant et qu’elle ne serait plus là à notre retour de l’église, vers les onze heures. Elle me l’avait dit la veille pour me rassurer et je savais où elle partait se réfugier. Mon père, lui, ne s’y attendait pas, mais je n’ai jamais su s’il disait vrai. Sa fureur fut plus forte que son désarroi car il savait qu’il était cocu, et sa première réaction fut de la faire rechercher par la police ! Comme une criminelle. Sa réputation était en jeu de même que celle de ses parents, de sa mère surtout, face au fameux « qu’en dira-t-on ».
Je fus pressé de questions pour que je dise que je savais et surtout où elle se trouvait. A douze ans, ému, traumatisé mais stoïque, je gardai ce terrible secret qui m’avait été confié par ma mère.
2
Je reste plusieurs minutes assis sur la cuvette du WC.
Je rêve, ou quoi ? Mathilde ? Où est-elle ? Pourquoi s’est-elle cassée ainsi sans rien dire ? Hier soir encore, nous sommes allés au restaurant dans un climat qui, s’il n’était pas amoureux, n’en était pas moins convivial et complice. Nous avons bien mangé, bien bu aussi. Peut-être même un peu trop. Quelle mouche l’a piquée ? Où est-elle ?
Fébrilement, je l’appelle sur son portable. Messagerie. « Bonjour, laissez un petit mot sympa et Mathilde vous rappellera dès que possible ». Je coupe. Je ne veux pas laisser de message. Je la veux en direct. Les messages non désirés ou gênants, on n’y répond pas. Pourquoi a-t-elle fait ça, bordel de merde, qu’est-ce qui lui a pris de me quitter sans prévenir ? Mon dieu, faites quelque chose.
C’est le vide. J’ai le vertige. Les murs tournent autour de moi. Juste le temps de me lever pour me tourner vers la cuvette et vomir. Tout résonne dans ma tête. Mes oreilles sifflent. Je m’écroule, mon front se cogne sur le rebord de la cuvette. Je meurs.
A demi inconscient, je revois comme si c’était hier cette journée du dimanche où ma mère est partie. J’avais douze ans. Ma petite sœur, huit.
Notre mère est partie, n’en pouvant plus de cette vie sous l’autorité d’une mégère et l’asservissement d’un époux tout dévoué à la cause de celle-ci. Mon grand-père, petit homme affable mais colérique, n’avait pas du tout droit au chapitre. Il éructait de temps à autre, mais c’était, je crois, pour se convaincre « qu’il ne se laissait pas faire ». Nous, les enfants, subissions dramatiquement en spectateurs impuissants, les disputes, les hurlements, les empoignades même car la violence n’était jamais bien loin. Les faibles, comme mon père, sont coutumiers de la violence pour se faire respecter. J’essayais parfois de m’interposer quand les coups pleuvaient, en hurlant « Papa, arrête, tu vas la tuer ». Ma petite sœur se cachait dans un coin du jardin.
Pendant ces moments de guerre civile, Dorothée, ma grand-mère, priait. Monsieur le curé était appelé à la rescousse pour venir exorciser ce mal personnifié : ma mère, la rebelle, la cause du mal.
Tout se brouille dans mon esprit, mes yeux sont remplis de larmes. Je somnole. Sensation bizarre. Où suis-je ? Où es-tu, Mathilde, ma Mathilde ? Ne me laisse pas seul. Un goût de sang dans la bouche. Gorge serrée. Respiration difficile. Douleur au front. Douleur dans la poitrine. Mes bras, mes jambes ne bougent plus. Sensation de piqûre. Je sens que je pars.
Je me sens tout à coup apaisé, envahi par une douceur et une euphorie comme j’en ai toujours rêvé. Une jambe, je ne peux dire laquelle, me démange, me gratouille, mais je n’en souffre pas. J’aperçois Mathilde, de dos. Ca y est, je ne rêve pas, la voici. Elle est là, devant moi. Je tends le bras. Elle accélère le pas. Je vais la toucher. Mathilde ! Arrête-toi, je suis là. C’est François… Elle se met à courir. J’enchaîne. Mathilde … ! C’est moi, François ! S’il te plaît, arrête, … c’est moi … !
Je suis dans un bois, le bois où nous sommes tant de fois aller courir ensemble. Mais elle ne m’entend pas. J’accélère … Je tends le bras … Ca y est, je l’ai … Non … Je hurle … Mathiiiilde … ! Ma-thiii-lde … ! Arrête ! Mais qu’est-ce que tu fais … ? Elle repart de plus belle… Elle commence à s’essouffler, je le sens… Moi aussi… Ma gorge brûle… J’ai très soif… Je vais la rattraper… ! Ca …, ça y est !!! Je la dépasse ! A perdre haleine, je me retourne et fais barrage de mon corps en tendant les bras. Haletant. Pulsations 180.
- Mais, mon petit François, pourquoi me poursuis-tu ainsi ?
- Qui ? … qui êtes-vous ?
- Je suis Mathilde, Mademoiselle Mathilde. Tu ne me reconnais pas ?
Mon sang se glace. Je me souviens. Mademoiselle Mathilde ! Ma maîtresse d’école quand j’avais huit ans ! On l’appelait respectueusement Mademoiselle car elle était restée jeune fille toute sa vie. C’était une sainte femme, une grande amie de ma grand-mère Dorothée, assistante du bedeau et, surtout, confidente de Monsieur le Curé. Elle avait aussi été l’institutrice d’Alexandre, mon père, qui la vénérait.
Dorothée, Mademoiselle Mathilde, Monsieur le Curé. Trio infernal.
J’ai des frissons. Ma jambe picote de plus en plus. J’entends des bruits et des murmures autour de moi, sans pouvoir les identifier. Le bruissement de la forêt, peut-être ? Mais non, des gens parlent, ou chuchotent, je n’entends pas bien. Je ne parviens pas à bouger. Mathilde a disparu. Ma jambe me brûle, soudain …
Je reste abasourdi. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de poursuivre ainsi Mademoiselle Mathilde dans le bois ? Je ne comprends pas. Je m’assois sur une souche de hêtre pour reprendre mon souffle. Quelque chose de désagréable me gratte la gorge, à dégueuler. Et puis, toujours ces murmures incessants. Et aussi ce « bip » qui n’arrête pas. C’est le bruit de mon cœur ? Je ne parviens pas à me concentrer. Où suis-je ? Où est Mathilde ? J’en suis sûr, je l’ai vue. C’était elle. Son parfum m’enivre.
« Et alors ? ». Je lève la tête et entrouvre les yeux. Dorothée, ma grand-mère, est devant moi, menaçante, sa canne levée. Mon père se tient discrètement derrière elle et ne dit mot. Il fixe la canopée d’un air indifférent.
- Qu’as-tu fait, petit crapuleux ? Ah, le Bon Dieu à une longue verge ! Il te punira ! Tu iras en enfer. Je ne t’ai pas élevé comme ça ! Que vont penser Mademoiselle Mathilde ? Monsieur le Curé ? Et l’abbé Richard ?
Je reste sans voix. Ma grand-mère ! La garce ! Mais qu’est-ce qu’elle fout ici avec mon père ? Dans mon bois. Mon bois ! Ils sont morts depuis longtemps, non ?
- Mais …, grand-mère, je n’ai pas poursuivi Mademoiselle Mathilde …
- Tais-toi ! Rentre à la maison !
J’ai très froid. De grands frissions me traversent l’échine. Mes yeux se brouillent. Et toujours ces murmures autour de moi. Je n’en peux plus. Difficile de respirer. Et cette foutue gorge qui me gratte. Et de nouveau des picotements dans le dos. C’est comme si on m’aspirait tout entier. Pulsations 180. J’ai peur et pourtant il n’y a personne autour de moi … Je flippe. Je vais pêter les plombs … Que se passe-t-il ?
Incapable d’encore marcher, je me couche dans les feuilles. J’ai vraiment très froid mais je sue à grosses gouttes … Je tente de me raisonner. Mon souffle est sous contrôle. Je sens que je m’endors. Je tombe dans le néant … Petit à petit, une grande douceur m’envahit. J’ai toujours froid mais, bizarrement, une sensation de chaleur envahit mes mains croisées sur la poitrine. J’ai l’impression qu’on me chuchote à l’oreille, qu’on me touche, aussi, mais je ne vois que la cime des grands hêtres et je n’entends que le bruit de leur feuillage … Je plane …
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Je me sens tout à coup serein, apaisé. Je suis sur un nuage. Je n’ai plus ces picotements à la jambe mais la gorge me gratouille toujours. Faudra que j’aille consulter.
Je ne sais pas si je rêve, mais il me semble qu’on me parle. Et pourtant, il n’y a personne ici au milieu du bois … Un faible murmure. C’est très lointain, mais cette voix ne m’est pas étrangère. Et puis, maintenant, j’ai bien chaud aux mains. Je sens que ça va être une belle journée. Le jour se lève. Une douce odeur d’humus embaume l’air. Il fait déjà chaud … J’entends les oiseaux. D’abord un merle puis des pinsons. Je vois le soleil au milieu des frondaisons. C’est rigolo, l’abbé Richard, le jeune vicaire de la paroisse, …je m’en souviens très bien, maintenant. Les mauvaises langues l’appelaient « Richard Fleur de Couillon ». Je n’ai jamais su pourquoi. « Tu es trop jeune » qu’on me disait. « Ce n’est pas pour les enfants ».
Beau garçon, il dénotait d’avec Monsieur le Curé, personnage austère avec son regard d’aigle cerclé de petites lunettes rondes. Celui-là, je le retiens car il m’a joué quelques tours de cochon ! Richard, lui, était sympa. Très sympa. Grand échalas dans une soutane trop large pour lui, toujours chaussé de gros godillots à clous, on le remarquait se démener comme un beau diable (!) lorsqu’il jouait avec les jeunes. Au foot, il était imbattable … Il organisait aussi des réunions pour les jeunes à la cure. Il occupait la partie gauche du presbytère. Je m’en souviens comme si c’était hier …. J’y suis allé quelques fois avec ma petite sœur et il nous avait même montré sa chambre.
Sa bonne s’appelait Agnès. Elle était la nièce de Mademoiselle Mathilde. Agnès la nièce … C’est marrant. Ca chante, Agnès la nièce … A-gnès, la nié-ce …Je la vois encore, grande blonde filasse avec les dents en avant, mais surtout des gros nénés. Pour la moquer, maman disait qu’elle avait « les dents frites » et pépé ajoutait « et des gros poumons » … Elle était aussi boniche chez nos voisins qui disaient qu’elle sentait l’étable parce qu’elle transpirait beaucoup. A l’époque, je devais avoir dans les douze ans. Richard, notre vicaire, à peu près le double. Tous les paroissiens l’appréciaient beaucoup, les jeunes surtout, et les membres de la chorale n’étaient pas peu fiers d’avoir parmi eux un « haute-contre » qui, paraît-il, avait fait «l’académie de musique ». Il avait une voix haut perchée comme une fillette. Il paraît que c’est ça, un haute-contre. Au début, tout le monde riait. Mademoiselle Mathilde et ma grand-mère l’aimaient beaucoup. Mon père était plus réservé et n’en parlait pas. Maman et mon grand-père étaient de ceux qui l’appelaient « Fleur de Couillon ». Quand pépé, en mangeant sa soupe à grand bruit, osait moquer le clergé, il s’en prenait toujours à Richard car il n’aurait jamais osé dire un mot de travers sur Monsieur le Curé. Dorothée se levait alors comme une furie et éructait : Jean ! On n’entendait plus que le bruit de l’aspiration de la soupe, exercice où pépé et papa étaient très forts.
Je rêvasse, bouche bée, toujours couché dans les feuilles et perdu dans mes pensées. Mathilde ? Je ne comprends toujours pas … Où est-elle ? Pourquoi m’a-t-elle quitté comme ça ? … Dès que j’y pense, pulsations 180 … Mais … mais …, nom de dieu ! Qu’est-ce ce truc !? Je suis couvert de fourmis, et des grosses, en plus. Partout ! Paaartout ! … Sur et sous mes fringues ! … Y en a par-tout ! Aaaaaah !!! …. Pris de panique, je me lève d’un bond et je me jette dans une immense ornière remplie d’eau boueuse. Je me vautre dans l’auge comme un sanglier, je bois la tasse, me débats, tousse, crache, éructe « bordel de meeeerde ! » … La forêt s’est tue quelques instants. Le silence. Je me relève et m’ébroue comme un labrador …
Mais où suis-je ? Je grelotte. Trempé jusqu’à l’os. Je me mets à marcher comme un automate. Où suis-je ? Je suis perdu, et pourtant, c’est mon bois … Je tremble. Grand frisson puis vapeurs … Je marche sans savoir ce qu’il faut faire. Au milieu d’une clairière, j’aperçois un mirador pour la chasse, un « pirch » que mon père disait, pour l’affût au brocard ; le chasseur s’y poste et attend que le gibier se pointe. Comme au tir de la fête foraine. Je grimpe. Il y a une bouteille d’eau et quelques pommes blettes. J’avale tout. J’ai la dalle. Je crève de faim. Et de soif, surtout. Pas le courage de me déshabiller pour faire sécher mes vêtements au soleil. Je m’effondre tout poisseux. J’entends qu’on me chuchote à l’oreille. C’est la même voix que tout à l’heure, toujours aussi faible. Je la connais, cette voix, mais c’est qui ? C’est quiiiiiiiii ? …
Je pue. Je pue la boue, l’auge, le sanglier. Je reste assis contre la paroi du mirador, sans plus aucune réaction. J’ai mal partout. Courbaturé, moulu. Je ressens une profonde lassitude. Je ne vois plus clair. J’ai le bourdon. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? … Où suis-je ?… Mes vêtements me collent à la peau et se croûtent. Mon visage me tiraille. Il me faudrait une bonne douche. Une douche … C’est comique, mais c’est sous la douche que Mathilde et moi nous nous sommes rencontrés. Tout d’un coup, je me sens mieux.
C’est incroyable. Il y a dix ans, quasi jour pour jour. Nous venions tous les deux de courir un marathon. Nous ne nous connaissions pas. Jamais vus.
Le hasard a voulu que nos vestiaires soient contigus avec une salle de douches commune. Moi, j’étais dans le dernier vestiaire « hommes » et elle, dans le premier vestiaire « dames ». On s’est donc trouvés ensemble, entre mecs et gonzesses, complètement à poil, à nous savonner et nous rincer en toute sérénité. Sourires en coin. Je ne sais par quel miracle, puisque nous nous étions vus entièrement nus, mais Mathilde m’a retrouvé lors la remise des prix, une heure plus tard. Une beauté sauvage aux cheveux toujours humides s’est approchée de moi, enjôleuse aux yeux bleus, sourire craquant. Bellissima !
- François ? … Tu me reconnais ? … Non ? Allez, … la douche …
- … Mais oui … Mais, comment vous, enfin, tu, … comment sais-tu que je suis François ? … que j’étais dans les douches avec toi ? … On se connaît ? Comment t’appelles-tu ? …
Pas d’explication mais son regard mutin en disait long sur le mystère qu’elle avait décidé d’entretenir. Peut-être qu’elle bluffait. Je ne sais pas … En tous cas, elle ne cachait pas sa joie d’être arrivée parmi les premières dames et surtout, d’avoir amélioré son temps. « Et toi, quel temps t’as fais ? T’es avant moi, alors ? » . Eh oui, ma jolie, mais quelle importance ? … Une étincelle a jailli et le ciel m’est tombé sur la tête. Sais pas pourquoi, mais j’étais subjugué. Par sa beauté, son côté malicieux, impétueux, ma!s aussi par sa voix dont le timbre et la tessiture me rappelaient celle d’une présentatrice d’Arte qui me fascinait.
J’étais venu en voiture, elle en car avec son club. Elle est repartie avec moi et nous avons passé la nuit ensemble. Chez elle. J’avais quarante-deux ans. Elle trente. Nous étions libres tous les deux. Elle adorait Moravia. J’ai découvert « L’ennui ». Je sublimais « Mort à Venise » et elle adorait Mahler … Et puis voilà qu’elle me plaque !!! Mais pourquoi ??? Terrible rancœur. Je retombe. Quelle merde ! Je pue. Ma jambe me fait mal. Tout mon corps me gratte. Œuvre des fourmis, sans doute … J’entends des voix. C’est faible. Impossible à décoder … Y a plus qu’à se flinguer.
Je dois partir. J’peux pas rester là à glander sans réagir. Mais quand finira donc ce voyage au bout de la nuit ? … Je vais marcher droit devant jusqu’à ce que je trouve un point de repère. On n’est pas en Alaska. C’est pas si grand, ici.
Je descends prudemment l’échelle du pirch car certains échelons sont vermoulus et ce n’est pas le moment de se pèter le tromblon. Je suis raide. Ma jambe gauche – maintenant je peux la distinguer – me travaille. C’est chiant. Le ciel s’est couvert et il se met à pleuvoir. Aubaine. Je ne cherche pas à m’abriter. Je reste debout, les bras écartés. Je repense à la couverture du « Voyage » de Céline en Livre de Poche, 1ère édition. C’est tout à fait ça. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la signification de cette illustration. Et question d’illustrer Céline, je préfère de loin Tardi. Génial, Tardi …
Je marche sous l’averse les bras tendus devant moi comme un somnambule. Comme sur la couverture du bouquin. C’est con. Grandguignolesque. J’sais pourquoi je fais ça. Si ma mère me voyait ! Paire de claques assurée. J’écarte les bras et je me mets à tourner en ondulant et en chantant, comme un Derviche Tourneur. Complètement tapé. J’ai des crampes. Je laisse tomber. Mais qu’est-ce que je fous ici, bordel de meeeerde ?
- François ? …
- … ?
- François ! C’est Richard … Je cherche Agnès. Tu ne l’as pas vue, par hasard ?
- … Richard ? … Richard qui ?
- Ben l’abbé … Fais pas le con. Je cherche Agnès. Tu ne l’as pas vue ?
T’es sûr ? …
Je sors le grand jeu en pointant un doigt agressif vers ce comique en soutane venu de je ne sais où et je hurle : « Vade retro, Satanas !!! », « et vite !… Allez ! Casse-toi ! T’es pas Richard ! … Il est mort, Richard ! ».
Ce couillon tourne les talons et s’enfuit en marmonnant je ne sais quoi. Un grand frisson me parcoure l’échine. J’ai les jetons. Richard. Agnès. Qu’est-ce … ? Qu’est-ce qu’il lui voulait ce trouduc à Agnès ?
Je me pince. Je suis toujours bien vivant. Le soir tombe. Il faut que je parte, maintenant. Je pressens quelque chose, mais je ne peux dire quoi. Toujours cette voix “off” … De plus en plus perceptible, mais je ne la reconnaîs toujours pas. J’ai comme l’impression que quelqu’un m’appelle. Je ralentis l’alllure car j’éprouve des difficultés pour respirer. La gorge me gratte. Et puis cette foutue guibolle …
Je marche depuis la tombée de la nuit. Assoiffé. Je m’arrête au bord d’un ruisseau pour me désaltérer. Je n’en peux plus. J’ai peur de m’allonger et de ne pas pouvoir me relever. Peur des apparitions, des fantômes, aussi. Tout mon passé … L’orage gronde au loin. Une nouvelle fois, la pluie me tombe d’un seul coup sur le râble. Je suis transpercé. J’ai froid. J’ai faim. Je continue ma route. Mon caractère obstiné, sans doute. Ou instinct de conservation. Droit devant … J’ai enlevé mes chaussures car j’ai des cloques. Je marche pieds nus. Je n’ai envie que d’une chose : dormir dans un lit …
Le jour se lève.
J’aperçois enfin une bâtisse au loin. Je ne jubile même pas. Ca doit être une apparition, une de plus … Et pourtant, au fur et à mesure que j’approche, elle est bien réelle. Superbe propriété, grande maison blanche au toit de chaume, au milieu d’un parc illuminé de toutes parts. Comme l’étoile des Rois Mages. J’arrive à la grille. Elle s’ouvre avant même que j’aie pu poser la main sur le parlophone. Je palpite. Grand frisson. Incrédule, j’avance dans l’allée et je gravis lentement les cinq marches du perron. La porte s’ouvre. Une jeune dame s’avance, souriante. Je suis ébloui par la lumière. Je cligne des yeux.
- François ! Entre vite, on t’attend …
- Mais ? … Où suis-je ? Qui êtes-vous ? … On se connaît ?
- Tu ne me reconnais pas, François ? … Je suis Agnès … Agnès ! …
- Agnès ? … A-gnès ? … Mais, que fais-tu ici ? … Comment vas-tu depuis tout ce temps ? …
- Allez, viens vite, quelqu’un t’attend avec impatience.
Interloqué, sans aucune réponse à mes questions, je suis Agnès dans un dédale de corridors. Elle s’arrête. Ouvre une porte. N° 431. « Entre », qu’elle me dit, puis elle disparaît.
- François ! Viens vite, mon chéri… Mais où étais-tu ? … On te cherche depuis deux jours …
C’est Mathilde. Assise sur le lit, bien calée dans les oreillers, vêtue du kimono de soie que je lui ai offert quand elle est venue s’installer chez moi. Elle parle, mais ne bouge pas. Ton monocorde, sans passion. Sourire enjôleur et carnassier. Je voudrais tant dire, hurler mon soulagement, ma joie, mais c’est l’aphasie totale. Incapable de sortir un son. Je reste planté là. Je rêve? … Maintenant j’y suis ! La voix, c’était elle. Mathilde. Une voix de sirène …
Elle se lève, féline. S’approche de moi. Le kimono glisse sur ses épaules et tombe. Je chavire. Elle me prend par la main, sans un mot et me guide vers la salle de bain. Une immense baignoire ronde dans un décor de rêve. Senteur de jasmin. Bruit de vagues. Elle me déshabille, lentement, sans un mot. Je pue. Odeur de boue, de sang, d’urine. Elle entre dans la baignoire. « Viens » … Je reste debout sous une fine pluie d’eau tiède. Mathilde me savonne. Partout. Ses doigts effleurent ma peau. S’attardent, parfois, ou glissent d’un trait pour revenir. Je suis bien. Elle me parle maintenant doucement à l’oreille … « J’ai envie de toi » … Je me coule dans l’eau parfumée. Elle s’empale. Son corps ondule, se cabre. Cris, chuchotements, spasmes … Jouissance. Et puis, tout à coup … « Que faites-vous là !!! ». « Pas de ça chez moi !!! ». Dorothée est entrée par je ne sais où. Le curé se tient à côté d’elle, une étole mauve sur les épaules. Il tient une grande croix dans une main et un goupillon dans l’autre. L’attirail des enterrements et de processions… Dorothée hurle, éructe, sa canne levée, et se précipite pour nous bastonner … Je me couvre la tête avec les bras … Nooon ! Grand-mère, nooon ! … Je ne le ferai plus ! Juré, promis …
J’ouvre les yeux. Je suis couché dans la chambre d’ami. Tout en sueur. Les draps sont souillés. Du sang, du sperme. J’ai pissé, déféqué, vomi. Puanteur indescriptible. Mais que s’est-il passé ? … Je me lève avec difficulté. Ca me cogne dans la tête. Nausée. Immense soif. Je me regarde dans la glace. Une plaie au milieu du front, le pif en poire … Désarroi total. J’ai vieilli de dix ans. À côté de l’évier, un tube de somnifères …
La maison est à moitié vide. Mathilde est vraiment partie.
Où est-elle ? Pas un mot, pas une trace. Son téléphone est coupé. Peut-être a-t-elle changé d’opérateur ? Pas de courrier électronique, pas de courrier tout court ! J’ai consulté le home bank qui nous est commun. Pas la moindre opération bancaire depuis une semaine ! Rien ! Volatilisée ! Les gens secrets sont vraiment imprévisibles. Bien joué, Mathilde ! Et toujours cette envie de dégueuler. De la bile. Toute ma bile. Au propre comme au figuré. J’enrage. L’effarement puis le traumatisme a fait place à la colère. J’ai été trahi ! Difficile à supporter, la trahison. Ca bourdonne, ça bouillonne dans ma tête. J’avale deux aspirines. Et cette puanteur de merde, de pisse, de vomi ! Je flanque les draps à la poubelle et je vais bazarder cette saloperie de matelas, j’veux plus voir ça …
J’ouvre les fenêtres toutes grandes. L’air est vif. Le ciel est lumineux. Je m’enivre. Une petite famille passe dans le chemin montant au bois. Maman s’arrête, admire le jardin fleuri, et les rideaux, les beaux petits rideaux en dentelle que nous avons ramenés autrefois de Bretagne. Les enfants taquinent le chien tandis que papa fait pipi au coin du bosquet… Ils sont heureux, du moins, il me semble. Sans soucis, en tous cas … C’est chouette de voir des gens heureux, insouciants, relax, unis, …
Je me plonge dans un bain moussant. Je marine longuement. Un délice. Je repense avec nostalgie à la scène interrompue par Dorothée, la garce, la sorcière. Mais ce n’était qu’un rêve qui se termine en cauchemar. Je sens que je m’endors, je vois ma belle, je la sens, je la respire … Du bout des doigts, j’effleure sa peau perlée de gouttelettes, je lui chuchote à l’oreille que je l’aime, je l’embrasse dans le cou, je me noie dans ses cheveux mouillés … Je vibre …
Mathilde a toujours été très secrète depuis que nous nous sommes rencontrés, lors de ce fameux marathon. Je suis sûr qu’elle me connaissait avant de se planter devant moi, ce jour-là, à la réception d’après course. Le hasard fait quelque fois bien les choses mais était-ce vraiment le fruit du hasard ? A maintes reprises, je lui ai rappelé notre rencontre « fortuite ». Me connaissait-elle avant ? Me suivait-elle avant de porter son estocade pour me coloniser ? Depuis quand, et surtout, … pourquoi ? Car elle m’a bien colonisé, pour finir par me plaquer ! Le lendemain de notre rencontre, sans hésiter, elle est venue habiter chez moi. Jusqu’à hier.
Ce questionnement ne m’a jamais quitté car je n’ai toujours pas de réponse. Elle a toujours esquivé le sujet, le plus souvent avec un large sourire mais parfois avec une certaine irritation. Mathilde, je ne la connais pas. Je ne connais pas sa famille. « Je suis orpheline, sans famille, pas de frère, pas de soeur » qu’elle ne cesse de dire sur un ton qui coupe toute velléité d’en savoir plus. Je ne connais pas beaucoup plus son entourage ni les détails de ses activités, alors que nous vivons sous le même toit depuis dix ans et qu’elle reçoit à longueur de journée dans notre bureau. Ecrivain public ! Ca en voit des gens, ça en vit des choses, des petits bonheurs, des petits malheurs, des emmerdes, des conflits … Peu vu ses relations, ses amis. Elle n’a jamais rencontré les miens non plus, d’ailleurs. Il est vrai que je n’ai pas d’amis. Même pas un. Quelques copains collègues, oui, mais pas d’amis. J’en ai eu, il y a bien longtemps, mais je ne sais si la rupture est de leur fait ou du mien. Tout compte fait, c’est certainement du mien. Je ne ressens aucun besoin d’avoir des amis. Aucun. Du moins, c’est ce que je me dis. Une force invisible me retient. Avatar de mon enfance. Je n’ai jamais entendu de mes parents que « tu dois », « tu ne peux pas », « je ne veux pas te voir avec cette fille ou ce garçon», « ces gens ne sont pas fréquentables » … Un jour, je devais avoir huit ou neuf ans, ma mère m’a envoyé une terrible paire de claques parce que j’avais osé ramener un petit copain de l’école pour goûter ! … Ca doit être ça. Un avatar de mon enfance.
Mathilde doit traîner un terrible boulet. Son enfance est un mystère. On n’en parle pas. Chappe de plomb. Secret défense. Elle est terriblement secrète sur le sujet, mais pas du tout introvertie. Au contraire, elle est enjouée, entreprenante, impétueuse, sauvage même. Exigeante, aussi, sans concessions. Parfois très capricieuse. Femme enfant. Enfant femme.
Quand nous nous sommes rencontrés, elle avait trente ans. Elle avait connu beaucoup d’hommes, quelques femmes aussi. Des aventures sans lendemain, d’après ce qu’elle m’a toujours dit. Jamais fixée, jamais liée. Elle aimait le sexe et le clamait. Mais fidèle, pas libertine. Je ne pense pas qu’elle m’ait jamais trompé, mais sait-on jamais ? Il est vrai qu’elle avait – et elle a toujours – tout pour séduire : l’intelligence, la beauté, de l’entregent et une extrême gentillesse naturelle. Elle aime les gens, pour ce qu’ils sont. Ca, c’est bien. Très cultivée, aussi. Autodidacte. Son métier, sans doute. Elle lit beaucoup et adore la peinture, surtout l’art abstrait. Particulièrement les Delaunay. Robert et Sonia. Leur histoire n’a plus aucun secret pour elle. Moi, les Delaunay, j’aime bien mais je préfère l’art plus brut, les couleurs éclatantes, éblouissantes, l’art plus douloureux, le brut de brut, le pied de nez au convenu, aux conventions, à l’académique. J’ai toujours été ainsi depuis que j’ai viré ma cuti vers mes vingt ans. Un peu anar, contestataire de l’ordre établi. Un peu grande gueule, aussi. Comme mon pépé.
Je gamberge mais je reprends vite mes esprits. Je dois faire quelque chose. Déclarer sa disparition à la Police ? Mais que pourront-ils faire, les flics ? Elle est majeure ! C’est sa liberté. De quel droit la ferais-je rechercher ? Je ne suis pas comme mon père, moi. Tout le monde a le droit de claquer la porte et de disparaître, de mourir, aussi, sans le demander, à personne. Je n’ai qu’une seule chose à lui reprocher, c’est de l’avoir fait sans prévenir, sans que je puisse m’y préparer. Je n’irai pas à la Police, mais je ne vais pas attendre, attendre son bon vouloir, pour autant qu’elle le veuille …
Ses archives professionnelles ! Je vais commencer par là ! Elle a écrit tant et plus pour des dizaines de personnes, des formalités, des réclamations, des lettres d’amour, de rupture, des demandes de renseignements, des recherches. Je devrais bien trouver une piste, un tout petit quelque chose qui m’aide … Mais il y a plus urgent. Je dois vite aller acheter un matelas.
Je passe au crible tous ses fichiers informatiques. Ils sont tous classés en deux sections, par thème et par client. Il y a de tout. C’est fou ce que les gens peuvent lui demander ! Le simple fait d’écrire une lettre à l’administration, ou à une personne haut placée, ou même à des parents ou amis est parfois une véritable épreuve, surtout pour les personnes âgées, les non francophones, les gens en déshérence … Voici une rubrique « recherche parentale ». Il y a plusieurs lettres. Toutes au nom d’un certain Didier. Il recherche sa mère biologique, le pauvre, depuis plus de trois ans, si je lis bien. Toute son enfance en orphelinat, puis à dix-huit ans, seul dans un meublé, sans boulot. Rien qui m’intéresse dans cette histoire. Je vois aussi que Mathilde rédige les mémoires de certaines personnes. Je me souviens avoir entendu dire que des personnes âgées souhaitaient laisser un patrimoine immatériel à leurs enfants et petits-enfants. Plutôt chouette. Plus loin, ses fichiers personnels, ses comptes, son courrier, mais certains nécessitent un mot de passe.
Ca peut prêter à sourire, mais tout ça me fait repenser au jour où nous sommes allés acheter le PC, il y a environ deux ans. Mathilde travaillait sur une vieille bécane qu’elle avait rachetée à une copine, bien avant notre mise en ménage. Et elle y tenait à sa bébête ! C’était presque son enfant. C’est d’ailleurs avec des pieds de plomb qu’elle a accepté de s’en défaire. Mais, pendant des mois, la vieille machine est restée sur le bureau, à côté de la nouvelle, sous prétexte qu’elle n’avait pas transféré tous les fichiers. Elle la conservait comme un véritable tabernacle. Maintenant, elle est à la cave car Mathilde a interdit qu’on la jette aux ordures. « J’en aurai peut-être encore besoin » … Bon, ben, si ça l’amuse …
Didier. Elle m’en a parlé quelque fois de ce Didier, un jeune mec livré à lui-même, un vrai sans famille. Ni père ni mère. Mais c’est sa mère qu’il recherche. Je m’en souviens, maintenant. Je l’ai vu quelque fois à la maison. Un petit blondinet, un peu crade, à la voix fluette, le regard fuyant. Il doit être timide, pas faux cul. Paraît qu’il bafouille quand il doit expliquer. Il doit être traumatisé, le p’tit gars. C’est le service social de la commune qui l’a envoyé car Mathilde est la seule à faire ce métier dans la région. C’est un assidu, d’après ce que je vois. Faudrait peut-être que je le rencontre. Il en sait peut-être des choses, le Didier.
Jeudi soir, la veille du « jour », nous sommes allés au restaurant. Le « Taormina ». C’est un des meilleurs siciliens que nous connaissons. Spécialité, les « sarde a beccafico », un antipasto de là-bas préparé à partir de sardines marinées, farcies de mie de pain, de pignons, de raisins secs, de sucre et de jus de citron. C’est Mathilde qui m’a invité. Elle a même voulu payer, alors que c’est toujours à charge du ménage quand nous allons au restaurant. Nous sommes des habitués du Taormina. La cuisine y est merveilleuse et Carmelo, le serveur, est d’une prévenance inégalable, surtout à l’égard de Mathilde qu’il prétend être d’ascendance italienne ! Il est vrai que ses cheveux noirs et ses yeux de braise lui donnent un petit air méditerranéen. Il en fut persuadé quand, un soir, elle lui répondit en italien.
Repas classique et rituel pour l’endroit. Un marsala ambra dolce en apéro, les sarde puis des spaghetti alle vongole, le tout accompagné de Corvo bianco. Nous étions détendus, nous parlions de tout et de rien, comme bien souvent. Rien d’important, rien de marrant, non plus. Du banal. Et pourtant, nous en avons des choses à dire. Mais nous n’avons jamais beaucoup parlé. Subitement, au moment du café, Mathilde me parut soucieuse, perdue dans des pensées. Elle me dit tout de go : « Pourquoi tu ne cherches pas à revoir ta mère ? Tu sais où elle habite » …
- Parce que je n’ai aucune envie de la revoir, répondis-je sans ambages en insistant sur « aucune ». Ni plus ni moins.
- … Et ta sœur ? … Elle ne t’a rien fait, elle …
Je restai bouche bée. Mais de quoi elle se mêle, la guêpe ?
- Ecoute, Mathilde. C’est mon problème. Je n’ai de conseils à recevoir de personne à ce sujet. Tu ne peux pas comprendre … Mais pourquoi tu me demandes cela ici, maintenant ? … Tu ne parles jamais de ma mère et voila que … Pourquoi tu me demandes ça ? Hein ? …
Elle esquissa un sourire convenu, mais ne répondit pas. Je sentis que quelque chose la perturbait. Figée, elle enchaîna : « J’ai soif. S’il te plaît, sert-moi un verre de vin ». Silence. Ses yeux brillaient. Elle baissa le regard, ce que je ne l’avais jamais vue faire. Nous sommes restés un long moment face à face sans dire un mot, évitant le regard de l’autre. La fin du repas fut triste. Carmelo, lui aussi, avait remarqué que Mathilde n’était pas bien. Il se contenta d’un simple « molto gratie, buona sera » quand nous sommes partis …
Au retour, elle ne prononça pas un mot durant tout le trajet, alors qu’elle est toujours très volubile quand elle a bu quelques verres. Elle paraissait abattue. Maintenant, je comprends pourquoi …
A peine rentrés, elle alla prendre sa douche et me proposa de la rejoindre, mais je n’en avais nulle envie. Je n’aspirais qu’à une chose, dormir. J’attendis qu’elle ait terminé avant de pénétrer dans la salle de bain. Quand je l’ai rejointe au lit, pas un baiser, pas un bonsoir. Il me sembla qu’elle dormait, mais sa respiration n’était pas celle d’un dormeur. Je me suis couché et m’endormis aussitôt.
Je pars courir quelques kilomètres. Je dois absolument m’entraîner. Besoin physique et mental. Dans le cas présent, une catharsis. Et puis, Berlin, c’est bientôt, il faut que je sois au top. Nous y sommes inscrits tous les deux, ce sera notre troisième participation. Je peine un peu, mal aux pattes, un gros poids sur l’estomac, mais je continue car je sais qu’après quelques minutes, c’est la plénitude, l’euphorie.
Je pense. Je n’arrête pas de penser quand je cours. Et cela m’aide souvent à décider. Rien ne me perturbe, je suis seul à seul avec moi-même … Demain, c’est lundi. Le bureau. Les collègues. Vais-je leur dire ? Leur raconter ma nuit infernale ? Je ne le pense pas. J’en suis même sûr. Je n’ai pas envie de déballer ma vie privée et encore moins mes ennuis. Dire que Mathilde m’a plaqué, c’est avouer une défaite. Je n’aime pas les défaites. Elle non plus d’ailleurs. La course à pied a forgé nos caractères. Marathonien, ce n’est pas rien, ce n’est pas le petit joggeur du dimanche ! Il faut des tripes, du mental ! L’entraînement exige de la persévérance, de l’abnégation, de la foi. Courir par tous les temps, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse pétant chaud, qu’on soit mort crevé ou pas, il faut courir. Tous les jours, ou presque. Il faut aussi, bien sûr, endurer la souffrance. Et les privations. Mais que c’est beau ! J’en frissonne … La course de fond est une thérapie. Quand on court, on oublie tout. L’esprit se vide du négatif. J’en ai fait l’expérience des dizaines de fois, durant ma vie tumultueuse … Je le répète, une catharsis …
J’ai maintenant atteint mon rythme de croisière. J’avale les kilomètres. Je plane, je vole. Courir dans les bois, c’est fabuleux … Je dégouline sous mon K-way. Je sens que je vis … Mais où est-elle ? Pourquoi est-elle partie ? Cette question m’obsède. J’ai besoin d’elle. Je l’aime. Je ne comprends pas mais je finirai bien par le savoir. Et pourquoi m’a-t-elle parlé de ma mère ? Comme ça, alors qu’elle sait que ce sujet est tabou ? …
Je rentre. J’ai couru deux heures et je me sens beaucoup mieux. J’avale goulûment une bouteille de Spa et je mets couler un bain. J’adore mariner dans un bain. Quand j’ai le temps, j’y passe des heures. Je m’y sens bien, dans un cocon. Je suis dans un pays ami. Je lis ou je fais de mots croisés et puis je m’endors. La cerise sur le gâteau pour Mathilde et moi, après l’entraînement, c’était de partager un bain, délicieux moment de tendresse et d’érotisme. Se câliner longtemps, s’aimer, s’assoupir collés l’un à l’autre dans l’eau tiède parfumée. Rituel immuable et fusionnel. Mais c’est bien loin, maintenant. La reverrai-je jamais ? …
Quand je suis seul, sortir de mon bain est chaque fois une épreuve. Je quitte un lieu chaud, un giron rassurant en quelque sorte, pour affronter la fraîcheur de la pièce, donc la rigueur de la vie. M’essuyer, me sécher m’emmerde ! Je ne sais pas dire pourquoi, mais c’est ainsi depuis tout petit. Je me souviens, quand j’étais gamin, c’était ma grand-mère qui me donnait le bain. Elle s’était appropriée cette fonction maternelle mais je n’ai jamais su si elle l’avait usurpée de ma mère ou si celle-ci avait démissionné par manque d’intérêt pour moi, son fils, car elle s’occupait beaucoup de ma petite soeur. Je revois aussi les bains de mer où je sortais de l’eau en grelottant. Bobonne, c’est ainsi que je l’appelais, m’essuyait vigoureusement avec des serviettes rêches et rugueuses sentant la naphtaline. « Ne bouge pas, arrête de gigoter ». En fait, c’est elle qui me secouait dans tous les sens en me frictionnant. « Lève les bras ». « Arrête de jouer avec ton sifflet, c’est un péché ; tu fais de la peine au Bon Dieu » … Ces mots, ces gestes, me reviennent souvent à l’esprit. J’en souris, mais il doit m’en être resté des traces.
La maison est bien vide. Mais c’est surtout l’absence de ma belle qui me tue. Vide absolu. Après l’euphorie de la course dans les bois, je ressens maintenant une immense tristesse. Est-ce ma faute si elle est partie ? Mais pourquoi ne m’a-t-elle pas mis en garde, alors ? Pourquoi n’en a-t-on jamais parlé ? … Pas le moindre signe. Volatilisée … Dur dur … Je me ressers un troisième Ricard. J’ai la tête qui tourne. Je me couche sur le parquet de la salle à manger, les yeux fixés au plafond. Je suis vraiment seul, maintenant. Personne à qui parler, à qui me confier … Je n’ai pas d’enfant. Nous n’avons pas d’enfant. Mathilde n’en a jamais voulu …
Le téléphone sonne. Je me lève d’un bond. Je palpite … Je décroche … « Monsieur Raguse ? François Raguse ? » … ? … « Nous avons le plaisir de vous informer que vous avez gagné un séjour pour deux personnes à Majorque. Il vous suffit de venir chercher votre billet à la conférence que nous organisons le 30 de ce … ». Je raccroche sans attendre la fin. Merde ! Meeeeerde !!!!!
La nuit est tombée. Elle est tombée sur ma vie aussi. Je pense. Je pense en permanence. Je réfléchis sans arrêt. Mais, sans repère ni indice, par où commencer ? Didier ? A tout hasard, il faudra que je lui parle. Je vois à peu près où il habite. Je ne sais pas pourquoi je me focalise sur Didier. Un pressentiment. Dans les dossiers de Mathilde, un autre m’a frappé, aussi : Marie-Agnès. Mais il est verrouillé, celui-là. Il n’est pas classé dans un thème particulier. Simplement Marie-Agnès.
Il faut que je mange. Ca tiraille maintenant. Je n’ai pas fait de courses. Il n’y a plus grand-chose. Des pâtes, quelques tomates, une croûte de parmesan.
Je me ressers à boire. Du vin blanc, cette fois. Paraît que c’est la boisson des alcolos, le vin blanc. On verra bien … Finalement, je n’ai pas faim. Je me ressers à boire. Je me couche dans le canapé. Plombé. Je gamberge. Demain matin, lever à cinq heures …
Je me réveille en sursaut dans le canapé. Trois heures du matin … C’est le téléphone. Trois ou quatre sonneries. Le temps de m’en rendre compte et c’est passé. Le numéro appelant est anonyme. Peut-être une erreur. Ou … Je ne réagis même plus. Dans deux heures, je dois me lever.
J’ai la tête qui tourne et l’estomac en délire. Tout ce vin, hier soir, après les Ricard … J’avale un Perrier. Je rote, je pète. Ca dégage … J’étouffe, il fait irrespirable. J’ouvre toute grande la porte-fenêtre et je sors sur la terrasse. La nuit est étoilée, l’air est frais. Je m’étire comme un chat. Je respire, hume avec délice ce mélange d’odeurs d’herbe mouillée et d’eau. L’étang reflète la lune et les lumières de la route. Pas un remous sur la surface, excepté quelques « ploc » qui forment des cercles ondulants, traces éphémères de poissons qui moucheronnent. Je me sens bien au bord de l’eau. C’est mon enfance. Je suis né au bord d’une rivière. J’y ai vécu. Je ne me lasserai jamais de cet endroit, écrin de verdure foisonnant bordé d’immenses saules et d’aulnes. Les bernaches du Canada font la java, tout au bout du plan d’eau, au pied de la colline où commence le bois. Elles vivent intensément, celles-là, actives la nuit comme le jour. Mathilde adore aussi cet endroit. Elle passe de longs moments à observer les oies et les regarder passer en escadrille au dessus de la maison en cancanant à tue-tête.
Je me demande si je ne vais pas prendre quelques jours de congé. Ma présence n’est pour l’instant pas indispensable au bureau. Je préviendrai vers huit heures. J’ai besoin de dormir, de récupérer mon influx. De toute façon, le bureau, je m’en balance complètement. Plus rien ne m’intéresse. Mathilde est partie. Ma vie n’a plus de sens. Je dois la chercher et la retrouver. Je veux savoir. Surtout pourquoi … Envie de me jeter à l’eau. Ou plutôt de me pendre, car j’ai horreur de boire la tasse.
Le jour se lève … J’ai en mémoire la scène finale du chef-d’œuvre de Marcel Carné où Jean Gabin se barricade dans sa chambre tandis que la foule massée au pied de l’immeuble hurle son nom et attend l’hallali. Le jour se lève. Merveilleux moment, pourtant. Renaissance perpétuelle. L’étang s’anime. Cacophonie concertante chez les oiseaux. Le vent se lève à l’ouest. Annonce de pluie. Tout n’est jamais que fin et recommencement. Je me couche dans le hamac tendu entre deux sapins. Il fait frisquet mais je reste, stoïque. Je me recroqueville, ça tient chaud. Position fœtale. Haute protection … Une fois de plus, je pense, au bord de l’endormissement. Les yeux mi-clos, je fixe le sol. Une petite chose scintille là, à quelques centimètres, au pied des thuyas. Qu’est-ce, ce truc ? … Je descends du hamac pour mieux distinguer. C’est une médaille ronde dorée avec un motif religieux. Au revers : « Agnès 20-9-1942 ».
« Agnès 20-09-1942 ». C’est à qui, cette médaille ? Elle n’est pas là depuis longtemps puisque j’ai taillé les thuyas il y a quelques semaines. Si elle s’y trouvait déjà, j’aurais dû la voir … Qui d’autre que Mathilde aurait pu … Elle vient souvent rêvasser dans le hamac. Mais quel rapport ? … Elle ne m’a jamais parlé d’une quelconque Agnès … Et encore moins d’une Agnès de plus de soixante balais. Moi j’en ai connu une, dans ma jeunesse. La gouvernante de l’abbé Richard, notre vicaire. « Richard fleur de couillon » – comme l’appelaient les mécréants – l’avait mise enceinte. Les langues de vipère disaient engrossée. Parce que, pour les bons paroissiens de l’époque, un abbé qui « fornique » ne peut qu’ « engrosser ». Comme une bête. Charité chrétienne.
Je devais avoir douze ou treize ans. Quand la nouvelle s’est répandue dans le bourg, le beau Richard a disparu illico presto sur ordre de Monseigneur l’Evêque. Disparu ! Vite fait ! Et remplacé aussi vite fait par un autre abbé, vieux cancrelat malingre et voûté, puant le cigare et autres relents. De brave garçon sympa aimé de tous, le pauvre Richard était devenu subitement un satyre. Une bête. Et il fallait isoler cette bête du troupeau de bigots, bourgeois cathos et autres hypocrites de tous bords, mais surtout des enfants ! … Eradiquer le symbole du péché et le noyer le plus vite possible dans l’oubli. Vade retro, satanas !… Le nouveau vicaire, avec son physique à la Docteur Petiot, ne risquerait pas de séduire les donzelles, lui.
Je me souviens de « l’affaire », du « scandale ». Les ragots allaient bon train, surtout chez les bouffeurs de curés. Richard en prenait pour son grade, critiques ou quolibets selon l’appartenance idéologique, mais Agnès, elle, avait immédiatement été bannie de la société bien pensante. Sans appel. Mon père et ma grand-mère n’étaient pas les derniers à la vouer aux gémonies. En revanche, nos voisins l’avaient gardée à leur service, du moins au début. Je me rappelle maintenant l’avoir vue quelques fois se promener seule en poussant un landau. Je ne me souviens pas si c’était un garçon ou une fille. Agnès Clermont, qu’elle s’appelait, maintenant ça me revient …
Mathilde aussi est une Clermont … De là à imaginer qu’elle est la fille d’Agnès, donc de Richard, il n’y a qu’un pas … À moins d’une fameuse coïncidence, comment pourrait-il en être autrement ? Agnès doit avoir plus de soixante ans, maintenant. Elle pourrait très bien être sa mère. Surtout que Mathilde est née dans ma région natale … Voila peut-être son secret. Mais ça n’explique toujours pas pourquoi la Mathilde Clermont est arrivée dans ma vie aussi mystérieusement. Pas plus que la raison de sa disparition.
Il va falloir que je rencontre Didier. Didier Ortega. Il en sait peut-être des choses. Un gars qui recherche sa mère, ça peut créer des liens quand soi-même on est à la recherche de ses origines.
J’ai téléphoné à Didier sur son portable. Messagerie ! Mais bon dieu, à quoi sert un portable si ce n’est pas pour l’avoir en permanence avec soi ! … J’ai inventé un truc pour qu’il me rappelle. J’ai dit que Mathilde voulait le voir pour le suivi de son dossier mais qu’elle avait dû partir dare-dare à l’étranger et qu’elle m’avait laissé le soin de le contacter car « elle avait de bonnes nouvelles » … Ca me permettra de savoir illico s’il en sait des choses ou pas. Mais il ne faut pas qu’il vienne ici, à la maison à moitié vidée de ses meubles. Comment vais-je aborder le sujet, car je dois bien lui dire que j’ai un peu menti au téléphone ?
J’étais aux toilettes quand il m’a rappelé. Sans téléphone, bien entendu. Message : « Monsieur, je ne vois pas de quoi vous parlez ». Bordel de merde, ça commence bien ! Je rappelle :
- Allo, Didier ? C’est François Raguse … On s’est mal compris … Il faut que je vous vois absolument. C’est personnel. Je vous expliquerai …
- Y a un problème ?
- Oui. Mathilde ne pourra plus s’occuper de votre dossier.
- Mais, il est clôturé, mon dossier …
Une chaleur intense me monte au visage. Je ne sais plus quoi dire à ce gamin. Il est sérieux ou il joue avec ? … Pauvre con ! Il m’emmerde avec ses commentaires à la con ! … Mais je garde mon calme :
- Didier, j’aimerais te rencontrer le plus tôt possible. C’est très important …
- Pour vous ou pour moi ?
- … Pour nous deux.
- Sans blague … J’vous dis que mon dossier est clôturé.
- Didier, écoute-moi bien. J’ai un gros problème et tu peux certainement m’aider. Mathilde a toujours été très serviable, très gentille, très efficace avec toi. Tu me dis justement que ton dossier est terminé. Tu nous dois bien ça … Alleeez … Je ne plaisante pas … C’est très urgent.
- …
- Didier ? …
- Oui, j’écoute.
- Je t’invite au resto. Où tu veux …
Sa réponse fuse :
- OK, au Taormina.
- Tu connais le Taormina ? … Tu y es déjà allé ?
- Oui, bien sûr.
Mais qu’est-ce qu’il est allé foutre au Taormina, ce bourrin ?
- Monsieur ? …
- … D’accord. Ce soir ? …
- Bof, oui.
- Je passe te prendre à 19 heures.
A 19 heures pile poil, je suis devant l’immeuble. Pas le temps de descendre de la voiture, il vient à ma rencontre. Jeans à trous, tee-shirt d’un blanc douteux et Perfecto. Pas très frais, comme toujours.
- ‘Soir, M’sieur.
- Bonsoir Didier. Appelle-moi François. Merci d’avoir accepté …
- …
- Donc, tu connais le Taormina … Tu y es allé souvent ?
- Quelques fois, mais il y a longtemps.
- Mathilde et moi, nous y allons quasi toutes les semaines. La cuisine est authentique et Carmelo est super sympa. Tu aimes la cuisine italienne ?
- Surtout quand on me l’offre.
- Ah bon … Si j’ai bien compris, on t’a chaque fois invité ?…
- Ben, oui. J’ai pas d’blé pour aller au resto, moi.
- Ta copine ? Des connaissances ? Des parents ? …
- …
Mais qu’il me dise qui l’a invité, ce con ! …
- Aimes-tu les calamars ? Ils sont fantastiques, ici, simplement grillés, servis juste avec un filet d’huile d’olive… Comme là-bas …
- …
- Tu aimes les pâtes ?
- Ben oui, comme tout le monde.
- … T’es pas très gastronome, toi …
Pas de réponse. Il est très mal à l’aise, ça saute aux yeux. Je dois le faire parler. Il en sait, des choses, maintenant j’en suis certain.
- Didier, j’ai comme l’impression que ça t’emmerde, mon invitation …
- …
- Ne te gêne pas. Dis ce que tu penses … Je ne t’en voudrai pas.
- Je sais de quoi vous allez me parler …
- Bien sûr puisque je te l’ai dit au téléphone. Ca t’ennuie qu’on parle de Mathilde ?
- …
Je n’en tirerai plus un mot avant qu’on soit à table.
J’avais pris la précaution de réserver car le lundi, c’est souvent complet. Carmelo accourt, prévenant, comme toujours. Une scène de bel’Antonio qu’il joue à la perfection devant chaque client. La classe, pour ceux qui aiment. « Buona sera », courbettes et amples gestes en prime. Il m’énerve, aujourd’hui, Carmelo. Didier m’a mis en rote avec son attitude à la con.
- Je vous installe ici, vous serez bien pour discuter.
- Merci. C’est gentil.
- Prego, Signori.
Il sait donc que l’on va discuter ! Mais très très discret : pas d’allusion à l’absence de Mathilde. Inquiétant, tout ça. Lui aussi doit savoir.
Carmelo apporte les apéros. On passe commande. Ici, on mange à l’italienne. Pas question d’avoir des pâtes avec le plat. Les pâtes, c’est avant. Primo piatto . Je le rappelle à Didier. « Je sais, j’suis déjà venu » qu’il me répond.
- Sans indiscrétion, Didier, tu es déjà venu ici avec qui ? …
- Ca vous tracasse ?
- Oui.
- Et si j’vous dis que ça ne regarde que moi ?
J’insiste, catégorique :
- Allez, dis-moi !
Il me regarde droit dans les yeux, comme pour m’affronter :
- Avec Mathilde.
Je ne réponds pas. C’est bien ce que je pensais.
- Y a un problème ? Vous êtes jaloux ? …
Je ne bronche pas.
- A quelle occasion ? Il y a longtemps ?
Il m’explique que Mathilde l’a invité il y a quelques semaines, peu après qu’il se soit adressé à elle pour ses démarches. Elle voulait en savoir plus sur ce qui le poussait à rechercher sa mère, lui qui est né sous « X » dans un hôpital de banlieue.
- Elle t’a parlé d’elle, de nous ?
- D’elle. Seulement d’elle. Et aussi de ses parents.
- OK, mais quoi ? … Dis-moi !
- Ben, ses parents, elle voudrait les retrouver. Vous le savez, non ? Elle ne connaît pas son père. Il paraît qu’il est musicien et …
Je ne savais pas qu’elle voulait retrouver ses parents. Il me l’apprend. Je l’arrête :
- Je ne sais pas si tu le sais, mais Mathilde est partie vendredi sans prévenir. Disparue ! Volatilisée ! Tu te rends compte ? …
- …
- Tu peux m’aider, tu dois m’aider, Didier !
Après un moment d’hésitation, il accouche :
- Je sais qu’elle est partie. J’ai vu un camion de déménageurs devant la maison, en passant à vélo.
- Tu ne t’es pas arrêté ?
- Non, je ne l’ai pas vue. Seulement le camion.
- Elle t’avait prévenu qu’elle allait se casser ?
- Non. Je ne la connais pas plus que ça. J’suis pas intime avec elle, moi … .
Je repousse mon assiette. Estomac noué. Palpitations. Mes yeux s’embuent. J’ai envie de tout plaquer. J’aimerais être seul, à l’instant. Carmelo nous observe du coin de l’œil. Il passe et repasse devant notre table, mine de rien. Sait-il aussi, lui, l’amoroso de Matilde ?
- Didier …, si tu sais des choses, s’il te plaît, dis-les moi … Tu n’as pas été étonné de voir des déménageurs devant la maison ? Comme par hasard quand tu passes à vélo ! … Tu as un vélo, toi ? Il me semblait que t’avais une mob … Il était quelle heure ? C’était le matin ?
- Autour de dix heures. J’avais pris le vélo de ma copine. Ma mob est nase.
- Mais que faisais-tu à dix heures du matin à vélo en pleine campagne ?
- Je me baladais.
- Ah oui, sous la flotte ? Il a plu toute la journée, vendredi.
- …
Il se fout de ma gueule, le petit con !
- Je vais te le dire, moi, ce que tu faisais par là ! Tu allais lui dire au revoir ! Tu étais bien au courant et tu voulais la voir une dernière fois. C’est bien ça, n’est-ce pas ?
- …
- Alors ?
- Oui.
Décontenancé, il sort une enveloppe froissée de sa poche.
- Elle m’a remis ceci pour vous.
C’était donc ça. Elle n’a même pas eu le courage ni la délicatesse de me laisser un mot à la maison ou un courriel, un SMS … Il a fallu qu’elle passe par ce corniaud !
Je saisi l’enveloppe et la fourre en poche sans la regarder comme s’il s’agissait d’un objet honteux. Je suis absent. Tétanisé. J’ai l’impression que tout le monde me regarde, m’épie. Le bel’Antonio passe et repasse, faussement discret comme dans La Cena d’Ettore Scola. Mais il écoute et observe. Didier me fixe du regard, interrogateur:
- Vous ne l’ouvrez pas ?
- Non, pas ici …
- Je pensais …
- T’occupe ! … Qu’est-ce qu’elle t’as dit ?
- Rien.
J’ai les boules. Je me penche par dessus la table et hausse le ton, au mépris des voisins :
- Te fout pas de moi, Didier ! Qu’est-ce qu’elle t’as dit ?
Ce petit merdeux commence sérieusement à me pomper !
- Mais rien, j’vous dis. Simplement « Au revoir, Didier. Veux-tu remettre cette enveloppe à François, il va certainement t’appeler ».
- Et tu ne lui as posé aucune question ? Tu ne t’es pas étonné qu’elle parte avec les meubles ?
- Si, bien sûr, mais elle n’a pas voulu répondre. Elle pleurait.
- …
- Je vous jure que c’est vrai.
- Bon. Je paie et on s’en va.
Silence tout le trajet de retour. Je le débarque devant chez lui. Il n’en mène pas large non plus. Je ne tiens plus. J’allume le plafonnier et ouvre fébrilement l’enveloppe. Juste quelques mots à l’encre bleue :
François, mon chéri,
Je suis partie vers d’autres cieux.
Je n’ai pas osé t’en parler. Tu étais si loin de moi …
Je t’expliquerai.
Ne m’en veux pas.
Je t’aime …
Mathilde
Et elle dit qu’elle m’aime, en plus ! Elle se fout de ma gueule ! J’éclate en sanglots. J’explose. Je lis et relis. La belle écriture, appliquée, ronde, renforce le sens de ses mots. Ce n’est pas écrit à la hâte, sur le coin d’une table, dans un état second. Non. C’est réfléchi, mûrement réfléchi. C’est tout à fait elle, bien dans sa tête, bien dans ses pompes. Mais que faire ? …
La rue est déserte. Je démarre lentement. J’aperçois Didier à sa fenêtre, à moitié dissimulé par le rideau. Je donne trois coups de klaxon pour bien lui montrer que je l’ai vu, ce voyeur à la con. Je rage. A l’entrée du bois, je m’arrête. Je suffoque, j’ai chaud. Je dois prendre l’air, marcher. La nuit est douce. Je m’enfonce sous le couvert de la hêtraie.
J’erre sans but précis depuis plus d’une heure. On n’y voit pas grand-chose, mais je connais les chemins. Pas un bruit, sinon quelques grondements d’orage au loin. Très loin. Tout est loin pour moi en ce moment. Je pense. Je pense toujours quand je marche, comme quand je cours. En fait, je gamberge. Sur tout et sur rien. Mais ce soir, bon dieu, quelle tuile en plus du reste ! … Demain, il va falloir aller courir. Berlin, c’est dans moins de trois mois … Est-ce que Mathilde y sera ? Nous y sommes inscrits tous les deux. J’imagine que je tombe pile sur elle. L’inverse de notre rencontre. Ce serait une fameuse surprise. Mais je rêve … Je suis épuisé. Pas physiquement, c’est mental.
J’arrive au « pirch », un mirador en planches pour la chasse à l’affût. Chaque fois que j’évoque ce mot, je pense à mon enfance. Quand j’étais gamin, mon père et moi allions fréquemment nous promener en forêt. J’étais un véritable coureur des bois. Je connaissais les moindres recoins de la forêt de Staneux à quelques encablures du bourg. En octobre, pendant la période de brame, nous allions en pleine nuit écouter les cerfs appeler leurs belles et défier leurs concurrents. Nous nous installions sur un pirch à proximité d’un superbe hêtre plus que centenaire, le « Betchou Fawe » – le Hêtre Pointu – et attendions. Au premier brame, hurlement rauque et puissant, je tremblais de peur. Il surprend comme une sirène et il véhicule un mystère car, la plupart du temps, on ne voit pas l’animal. Ca vous prend aux tripes, le brame. Mon souvenir s’estompe. Mathilde recolonise mes pensées. Et ce Didier, et Carmelo aussi. Bande de faux-cul ! … Le Carmelo, faudra que je lui parle. Et sérieusement ! Son comportement est sans équivoque. Je suis convaincu : il sait, il savait ! Faux-cul ! J’ai la rage en moi, mais aussi beaucoup de tristesse et d’amertume.
Je grimpe sur le mirador et m’assied, essoufflé, contre la paroi. Je passe souvent à proximité, mais je n’ai jamais été tenté d’y monter. C’est complètement idiot, mais un je-ne-sais-quoi m’a toujours retenu. Ce soir, j’ai envie … Je transpire à grosses gouttes. Qu’est-ce que je fout ici en pleine nuit alors que j’habite à quelques minutes ! Il est une heure du matin … Je respire à fond. Petit à petit, mon souffle se régule. Self-contrôle. C’est purement émotionnel, le souffle, chez moi. Je sens que je m’assoupit. A demi conscient, j’entend ma grand-mère, la sorcière, me couvrir de honte. « C’est le bon Dieu qui t’as puni ! Je t’avais bien dit de ne pas traîner cette fille-là ! ». La garce ! Elle devait bien la connaître, ma Mathilde. La petite-nièce de son amie, l’autre garce, l’institutrice. Qu’est-ce qu’elle a pu dégueuler sur Agnès et le vicaire et aussi sur la petite, « enfant du péché » !
Un immense coup de tonnerre me sort de ma torpeur. Grand frisson de trouille. Ca surprend. Le vent s’est levé et en quelques secondes, c’est le déluge. Ici je suis un peu à l’abri, mais je décide de partir. L’orage en plein bois, c’est impressionnant. J’ai déjà couru plusieurs fois sous l’orage. C’est un peu dangereux, mais tonique, vivifiant. Il produit des ions qui apaisent. C’est bien connu. Je me lance. Je rentre à pied à la maison, c’est plus court. J’irai reprendre la voiture dans la journée.
Je suis trempé, lessivé, mais l’orage m’a tonifié. Maintenant, je me sens mieux. Les ions m’ont ôté toute envie d’aller me coucher. Je passe sous la douche, enfile un survêtement – j’adore cette douceur molletonnée – puis je me sers un très très grand pina colada et m’installe dans un transat sur la terrasse. Waaw, j’ai besoin d’euphorie. Le ciel est maintenant dégagé. Une douce odeur de verdure monte du sol. J’ai laissé le billet de Mathilde dans la voiture. Peu importe, je le connais par cœur. « Je suis partie vers d’autres cieux » … Que veut-elle dire par là ? Elle est en Belgique, à l’étranger ? « Je t’expliquerai » …, donc, c’est clair, elle va me contacter. Méthode Coué. Ce qui me frappe, c’est le « je t’aime ». Comme je la connais, ce ne sont pas des paroles en l’air. Donc, si elle m’écrit qu’elle m’aime, c’est vrai, j’ose la croire. Mais, alors, pourquoi est-elle partie à la sauvette, comme une voleuse ?
Deux hulottes accompagnent mes pensées. Une est dans un arbre à quelques mètres de moi. L’autre répond au loin. Voila un héron avec son cri rauque qui pousse une gueulante. Du style, vos gueules, vous m’empêchez de dormir ! Puis un canard enchaîne, relayé par les bernaches qui ne sont jamais en reste et bientôt c’est toute la fanfare de l’étang qui s’y met.
C’est merveilleux. Toute la gent ailée est réveillée. Puis, tout d’un coup, le silence. Comme si un chef d’orchestre invisible avait dit « stop ». Il n’y a plus que le bruit de l’eau qui s’écoule par la bonde. Je ne me lasse pas de cet endroit. Mathilde non plus ne s’en lassait pas et pourtant, elle est partie. Combien de soirées n’avons-nous pas passées sur cette terrasse. Les soirs d’été, après le dîner pris sous l’auvent, nous restions à table sans lumière et discutions de tout et de rien, à voix basse, jusqu’à la nuit tombée. Mais, c’est vrai, nous n’abordions pas les problèmes qui, petit à petit, s’insinuent dans la vie d’un couple. Etait-ce par pudeur, pour faire l’autruche ou pas insouciance, je ne sais pas. Et pourtant, j’étais demandeur. Mais, à chaque fois, Mathilde restait de marbre. Figée. Bloquée. Cette attitude avait le don de me mettre de mauvaise humeur et même en colère, parfois. J’avais alors tendance à devenir impétueux, harcelant. Surtout quand j’avais bu quelques verres au cours du repas. Et l’ambiance tournait à eau de boudin.
Mais il y a eu de bons moments. Il nous arrivait souvent de faire l’amour, sur le transat ou dans le fauteuil à bascule. Référence charnelle à un film des années 80 qui nous avait fasciné tous les deux, « Péril en la demeure » je crois, avec Nicole Garcia et Christophe Malavoy. Nous avions établi un rituel et je feignais toujours la surprise. Mathilde s’asseyait sur moi, sans dire un mot. Son regard et son sourire valaient tous les mots. C’était prémédité car elle était nue sous sa jupe. C’était sa manière de me faire comprendre qu’elle avait envie. On ne se déshabillait pas au début, ou à peine. Tout était scénarisé. Après la jouissance, elle restait longtemps cramponnée à moi, la tête contre mon épaule. Nous étions fusionnés. Mais peu de mots. Parfois un je t’aime. Rien d’autre. Finalement, je ne sais toujours pas si elle me faisait l’amour par amour ou par pulsion.
Quel dommage que nous n’ayons jamais parlé de notre vie de couple, de nous, en fait. Je ne le répèterai jamais assez … Il faut que je la retrouve, même contre son gré. Je l’aime.
J’ai passé le reste de la nuit sur la terrasse, simplement couvert d’un plaid. J’ai toujours aimé être en symbiose avec la nature. C’est ma seule compagne maintenant. Il est six heures, le jour se lève. Comme tous les jours, moment magique. Une légère brume couvre l’étang mais des reflets de soleil apparaissent déjà ci et là. Il va faire beau.
Quand j’étais jeune, pendant les vacances scolaires, je me levais souvent aux aurores pour aller à la pêche. Le vélo était prêt dans la cour avec les cannes attachées au cadre et la besace fixée avec de gros élastiques sur le porte-bagages. Je devais avoir dix ou douze ans. Pas besoin de réveil. Horloge interne. Je me levais prestement, m’habillais en vitesse sans me laver et accourais chez P’tit Paul. Il était toujours en retard. Je sifflais un coup entre mes doigts et, par miracle, la lumière apparaissait dans sa chambre. C’était le signal. Dix minutes plus tard, nous partions au lac de Warfaaz … Paul Anselot était mon voisin mais surtout mon copain. On l’appelait P’tit Paul quand il était gamin et il a toujours conservé ce sobriquet. Ca sonne bien, P’tit Paul. C’est chez ses parents qu’Agnès faisait le ménage, en plus de celui de Richard … Je ne la vois plus très bien Agnès. Je me souviens vaguement d’une grande fille timide, ni belle ni laide, discrète, effacée même. Les parents de P’tit Paul devaient être satisfaits de ses services puisqu’ils l’ont gardée pendant et après l’affaire. Le drame, diront certains.
P’tit Paul ! Tout compte fait, je m’adresserais bien à lui. Il devrait savoir ce qu’il est advenu d’Agnès. Je sais qu’il est prof de math. Mais où ? Il y a plus de vingt ans que je l’ai vu. C’était à une réception des anciens scouts. A tout hasard, je vais consulter l’annuaire du téléphone sur internet. Il faut que je le contacte pour retrouver Agnès. Faudrait aussi retrouver Richard. Ca fait deux pistes à creuser.
J’ai faim. C’est bon signe. Faut dire que je n’ai quasi rien mangé depuis vendredi. Hier au resto, ce couillon m’a coupé l’appétit. Et puis la lettre. Ca m’a complètement scié. Je vais filer à vélo chez le boulanger. Il ouvre à sept heures. Je dois aussi passer à la librairie. Mathilde y passait tous les jours. Yolanda – Yoyo pour les clients - causait souvent avec elle. Une fameuse pipelette, celle-là. Elle ragote sur tout. Mathilde, qui n’a pas son pareil pour écouter, enregistrait ces potins de village et les considérations politico-culturo-poeple de la buraliste et se marrait en silence. C’est ainsi que la vie au village et l’histoire de la famille royale n’avaient plus aucun secret pour elle.
En toute logique, Yoyo doit savoir que Mathilde est partie, même si on habite en dehors du bâti. Un camion de déménagement devant chez les Raguse, ça ne trompe pas ! Surtout que la voiture de François, elle est toujours là et gnagnagna … Il va falloir l’affronter.
Il n’y a pas de client dans la boutique. Yoyo règne derrière son comptoir. Grande sauterelle fanée aux cheveux filasses tirés en chignon, tablier bleu à fleurs de ma grand-mère et cigarette au bec. La soixantaine dégénérée par l’alcool, les anti-dépresseurs et la nicotine. Elle m’aborde de front avec un grand sourire aux dents jaunes. L’aubaine ! Enfin ! Le voilà, le cocu ! ….
- Bonjour François, tu vas bien ? … On ne te voyait plus … Mais maintenant que Mathilde …
- Quoi, Mathilde ? répondis-je aussi sec, bien décidé à ne rien dévoiler.
- … Ben, elle est partie en Sicile, non ?
- … ?
Une baffe ! Je suis estomaqué mais n’affiche aucune réaction. En Sicile ! Et si c’était vrai ? Elle sait beaucoup de choses, la pie … Le rouge me monte aux joues.
- Tu me l’apprends, Yoyo. Tu dois être la seule à le savoir !
Elle marque un temps d’arrêt. Puis, commerçante avant tout, elle enchaîne de sa voix rauque de fumeur :
- Excuse-moi, François. Je comprends que c’est difficile pour toi, mais au village, tout le monde le sait. Momo a vu le camion en allant au bois …
- … Et qui t’a dit qu’elle est en Sicile ?
Victoire, une vieille cliente, vient d’entrer avec son cabas et son bichon maltais. Madame Cabas, comme on l’appelle au village. Elle se mêle à la conversation :
- C’est beau la Sicile. J’ai vu beaucoup d’émissions à la télé. Il paraît que les Siciliens, y ont tous un parent en Belgique …
Je comprends qu’elle n’a pas compris les propos de Yoyo. Celle-ci m’envoie un clin d’œil complice.
- Victoire, je vois que vous êtes pressée. Passez avant François. Il a le temps, lui …
Stratégie. Je ne suis pas dupe. La commère, elle veut en savoir plus, alimenter sa benne à ragots afin de pouvoir commenter « l’affaire », elle, la star du cancan. Je l’imagine questionnée à longueur de journée sur François et Mathilde qui ceci, qui cela et broder, fantasmer, au point de créer sa propre histoire … Elle reprend, en chuchotant, alors que nous sommes à nouveau seuls dans le magasin :
- Crois-moi, mon p’tit François, une belle femme jeune qui fout le camp comme ça sans rien dire, c’est qu’elle a un autre. Un bel Hidalgo. C’est italien ça, un Hidalgo ? …
- Non, Espagnol. Peu importe.
Je n’ai qu’une envie, m’enfuir de cette boutique de merde, mais je pressens que Yoyo doit en savoir plus.
- Qui t’a dit qu’elle était partie en Sicile ? Qu’irait-elle faire là ?
- …
- Tu en as dit trop ou pas assez, Yoyo. Qui t’a dit ça ? …
Elle a compris que je ne bluffais pas. Devant à mon insistance agressive, elle marque le pas, réfléchit quelques secondes et, baissant le regard, sort cette merveilleuse connerie:
- Secret professionnel !
- Secret professionnel ! Tu rigoles ? Tu avances des salades puis tu te retractes. Je suis concerné, non ? Qui t’a dit ça ?
Solennelle, dans son nuage de fumée :
- C’est un client qui me l’a dit. Je n’en dirai pas plus.
Pauvre conne ! J’ai failli partir sans rien acheter et claquer la porte, mais je me suis ressaisi. Je dois la ménager. J’aurai peut-être besoin d’elle. Je prends Libé et je paie.
- Allez, salut Yoyo. Sans rancune. Si tu en apprends, n’hésite pas, dis-moi tout. A demain …
Mais, bordel de merde, qu’est-ce qu’elle peut bien foutre en Sicile ? Et avec qui ? C’est pas possible ! … Encore un coup de massue.
Je pédale comme un dératé pour rentrer à la maison, la baguette et le journal sous le bras. Je suis déchaîné. Je serre les dents. C’est mon côté impulsif. Mais rouler à vélo avec une seule main sur le guidon dans une montée, ça coince. C’est bête, j’aurais dû demander un petit sac. J’ai l’esprit tellement encombré que je ne pense plus du tout aux choses basiques. Je cale dans le raidillon après l’église. Je suis obligé de mettre pied à terre.
Je râle ferme. Devoir mettre pied à terre ! C’est comme marcher pendant un marathon. J’ai horreur de baisser pavillon. C’est valable pour tout. J’en ressens une terrible gêne. Une fois, à l’entraînement, je m’étais claqué à quelques kilomètres de la maison au point de ne plus pouvoir courir. Et bien, quand j’apercevais des promeneurs au loin, je me remettais à galoper au prix de vives douleurs mais surtout au risque d’aggraver le traumatisme ! Je ne voulais ab-so-lu-ment pas que des gens me voient en piteux état, même des inconnus ! Je sais, c’est con. J’ai toujours refusé l’échec et encore plus l’image qu’il pouvait donner de moi. J’ai horreur de l’aveu d’impuissance. Je m’accroche, je m’obstine. A défaut, je me cache. Question échec, avec Mathilde, je suis servi. Je me bloque à l’idée de me montrer au village car j’ai crainte de paraître « le pauvre type». Certainement à tort, mais je suis très mal à l’aise. J’ai l’impression que tout le monde me regarde comme une bête curieuse. Ca c’est tout moi … Je ne comprends d’ailleurs pas comment j’ai pu affronter Yolanda. Mais je ne le regrette pas car il le fallait. La mégère, elle me parle comme si j’étais cocu ! Cocu, sa sonne bien, c’est un mot porteur, qui fait mouche ! Elle rêve ! Ca lui ferait certainement plaisir. Un cocu de plus au village ! François Raguse ! Vous ne le saviez pas ? Sa femme s’est tirée en Sicile avec un hidalgo (!). Bouffonne ! … Je l’emmerde. Les larmes me montent aux yeux. De rage. Comme si Mathilde pouvait m’avoir trompé ! … Pas elle …
Le temps d’élucubrer ces quelques états d’âme, j’arrive à la maison. Le facteur est déjà passé. Il a laissé un avis d’envoi recommandé au nom de Mathilde Clermont … Nom de Dieu, juste quand je ne suis pas là ! Il me connaît, Lucien. Je l’aurais baratiné et il m’aurait certainement remis l’enveloppe. Quoique … Lui aussi sait. Au village, tout le monde sait.
C’est quoi ce recommandé ? Je dépose mes achats sur le seuil – la baguette est en piteux état - et remonte sur ma bécane. Je dois le retrouver, Lucien. Il doit être du côté des Mélèzes. Je dois avoir ce pli ! Il me le faut !
J’arrive au hameau et aperçois sa mob devant chez Michaux. Il a laissé tourner le moteur. Je suis essoufflé car la route monte pendant plus d’un kilomètre. Le voila qui sort.
- Lucien. Bonjour. Tu es passé alors que j’étais parti au village … Tu as un recommandé pour Mathilde ?
Le facteur me toise en souriant et, sans la moindre hésitation, me tend l’enveloppe. Elle vient du Ministère des Affaires Sociales.
- Signe là, répond-il en me tendant son carnet. C’est peut-être important. Mathilde ne viendra quand même pas le chercher, hein …
- Merci Lucien. C’est sympa. Dis-moi, c’est quoi cette histoire de Sicile ?
- C’est Yolanda qui te l’a dit ? …
- A ton avis ? Qui d’autre ? J’imagine qu’elle le chante sur tous les toits … C’est vrai ? … On en est certain ? … C’est le cocu qui te le demande.
- Cocu, c’est toi qui le dit. Je ne sais pas d’où elle tient cela. Je t’assure. Tu sais, moi, les ragots … Peut-être Momo ? … Il a tendance à fantasmer, le mec à Yoyo. Surtout à propos de Mathilde …
- D’accord, mais tu es bien placé pour enregistrer. Si tu apprends des choses, s’il te plait, préviens-moi … Je compte sur toi, Lucien.
Un clin d’œil complice, et il s’en va. Brave type. Sa femme l’a quitté il y a quelques mois pour un militaire. Les ragots, il connaît. Je fais demi-tour et je fonce, grisé par la descente. Waaaw. Première satisfaction. Je place mes jalons. Faut s’accrocher, coco.
Je rentre, pressé de lire la missive. Ministère des Affaires Sociales. Je ne tiens plus.
Chère Madame,
Concerne : CLERMONT Agnès – dossier 05-191/BR.ST/2513/C.A.
Veuillez nous excuser pour le long délai mis à vous répondre.
Le test ADN auquel vous vous êtes soumise à notre demande confirme bien votre filiation avec Madame Agnès Clermont, nonobstant la déclaration de votre naissance effectuée par un mandataire de la précitée en date du 12-05-65, avec la mention : père inconnu.
Madame Agnès Clermont, en résidence sous régime de collocation depuis le 1 septembre 1968 à l’Institut Psychiatrique Ambroise Paré de Granville – En – Fagne, a, devant deux témoins assermentés, persisté dans ses déclarations antérieures, à savoir, ne jamais avoir eu d’enfant.
Compte tenu de la fragilité psychologique de cette personne, la direction de l’Institut refuse au stade actuel de la contraindre à vous rencontrer.Vous avez la possibilité de réintroduire une nouvelle demande dans quelques mois.
Veuillez agréer, Chère Madame, l’expression de notre profonde considération.
Voila. Mathilde est la fille d’Agnès. Donc, de Richard. Je n’en suis même pas surpris, mais, d’une certaine manière, je suis soulagé. C’est la piste à suivre. Qui a bien pu faire colloquer Agnès ? A vingt-cinq ans ! C’est dingue ! La pauvre, elle est dans ce bordel d’institution depuis plus de trente-cinq ans ! Et sur base de quoi ? Il faut une décision de justice, pour colloquer ! Elle n’était pas folle ! Est-ce un crime d’avoir un enfant avec un curé ? C’est le clergé, je mets ma main à couper, ce sont ces foutus curés de merde avec la bienveillance complicité d’un juge catho. Bande de salauds ! A l’époque, la magistrature était un bastion du Parti Catholique, c’est bien connu. A dégueuler, une fois de plus … Et la pauvre petite, Mathilde, à trois ans, elle s’est retrouvée où ? J’explose. Je hurle ma rage. Pas mon désarroi. Ma rage.
Les choses sont maintenant limpides. Je ne vois actuellement aucune autre hypothèse. Mathilde est partie à la recherche de son père ou tout simplement le retrouver. Ses fichiers informatiques devraient m’en apprendre plus. Il faut que je trouve le ou les mots de passe. Je pense aussi au vieil ordinateur qui est dans la cave. Celui que Mathilde refusait d’envoyer aux ordures. Faudra contacter P’tit Paul. Je dois éclaircir le mystère Agnès. Mais si, réellement, Mathilde est en Sicile, qu’est-ce qu’elle y fait ? Et, surtout, où est-elle ? Je crois que je l’aime encore plus qu’avant.
Le contenu de la lettre me taraude. Mais d’abord il faut penser à des choses plus terre à terre. Me sustenter, récupérer ma voiture, aller courir et téléphoner au bureau. Je n’ai pas l’intention d’aller bosser. Je me convaincs aisément que, d’un point de vue psychologique, je n’en suis pas capable. Argument spécieux. Il me faut minimum trois bonnes semaines. Si mon patron trouve à redire, je lui expliquerai pourquoi j’ai besoin de prendre immédiatement le reste de mes jours de congé. Si j’étais malade, il devrait bien s’en accommoder. Je dois agir vite.
Depuis quand Mathilde a-t-elle entrepris ses démarches et, surtout, qu’est-ce qui l’a motivée au point de tout plaquer comme ça et de disparaître de ma vie ? Je n’en sais rien. Je n’imagine rien. Parler de sa famille a toujours été un tabou ! Secret défense ! Elle s’est toujours débinée. Je la taquinais parfois, prêchant le faux pour savoir le vrai, mais c’était peine perdue. Pas folle, la guêpe. Toujours sur ses gardes. Mais je ne l’ai jamais harcelée. Il y avait entre nous une convention tacite de ne jamais aller trop loin pour ne pas envenimer notre quotidien. C’était réciproque : elle s’interdisait de me questionner sur ma mère et ma sœur. Nous nous forcions à croire que ces sujets étaient tout à fait accessoires, ce qui n’est bien entendu pas vrai du tout. A mon grand désespoir, Mathilde n’a jamais voulu avoir d’enfant. C’était son choix, mais j’en ai beaucoup souffert. J’imagine qu’elle aussi. Maintenant je comprends.
Je vais faire décoder ses mots de passe. Il y a des logiciels pour cela, sur Internet. Résultat garanti en quelques minutes, au pire en quelques heures. Pour trouver P’tit Paul, c’est plus compliqué. Je ne vois pour le moment aucune solution. En revanche, je me demande si, moi, je ne vais pas aller voir Agnès. Une vieille connaissance du temps de mon enfance, seule, sans famille … ça devrait marcher. Les toubibs accepteront-ils ? Ca vaut le coup de tenter. Il faut forcer la main. Forcer le destin.
Je dévore ma baguette, nature, avec un verre d’eau du robinet … Le frigidaire est désespérément vide. J’ai oublié d’aller faire des courses. Je suis complètement perturbé dans mon quotidien. Je veux tout faire à la fois. Les idées foisonnent … Je dois impérativement structurer mon emploi du temps, gérer le stress, l’inquiétude, mes états d’âme. Je vais aller courir.
On sonne à la porte. Mon sang ne fait qu’un tour. Je n’attends personne … Par une fenêtre j’aperçois une voiture de flics. Souffle coupé. Je pressens la catastrophe …
- Messieurs ?
- Bonjour. Inspecteurs Robin et Callut. C’est bien ici qu’habite Mathilde Clermont ?
- Oui, bien sûr … Je suis son conjoint. Entrez, je vous en prie.
J’arrive difficilement à parler. Gorge serrée. Je bafouille. Mon cœur s’emballe.
- Madame n’est pas là ? …
- Non … Il y a un problème ?
- Peut-être. On lui a volé sa voiture ? …
Incrédule :
- Volé sa voiture ? … Euh, non. A ma connaissance, non …
Le grand blond précise :
- Elle a été retrouvée abandonnée, portières ouvertes, sur un parking de supermarché à Neuves-Maisons, en France, près de Nancy.
Je reste pantois. Terrifié.
- Sa voiture ? … Nancy ? … Qu’est-ce pour une histoire ? …
Les flics me toisent. Regard interrogateur, suspicieux. Je ne peux plus tourner autour du pot. J’explique que vendredi, Mathilde m’a quitté. Partie sans prévenir. C’est en rentrant du boulot que … Des gens du village ont vu … Certains disent que …
- Et vous êtes sans nouvelle, enchaîne le moustachu qui prend note, passablement dubitatif.
- Aucune nouvelle. Je vous assure. Aucune. Son téléphone est fermé. Pas d’opérations bancaires. Rien. Vous imaginez ? …
Les yeux me piquent. Foutoir de merdre.
Les flics sont repartis. Très sympas. Un peu compassés, même, quand je leur ai raconté mon histoire. Ils ont pris note de ma déclaration et je l’ai signée sans même l’avoir relue. Persiste et signe. Faut toujours un PV, chez les flics. De quoi justifier leur emploi du temps, c’est normal. Et puis, on ne sait jamais … Tout ce que vous avez dit peut toujours se retourner contre vous. Le grand blond, volubile, abondait dans mon sens mais j’ai senti le moustachu plus réservé. Ils m’ont demandé, pour la forme, si je déposais plainte contre X pour la disparition de Mathilde ! … Déposer plainte alors qu’elle est partie de son plein gré !
Ce qui m’a impressionné, c’est la voiture de police dans l’allée du jardin. Ca fout toujours un peu la trouille de voir se pointer les flics, surtout quand c’est chez soi. J’ai immédiatement pensé à l’accident, à la mort. Au suicide. Finalement, le fait qu’on ait retrouvé la bagnole près de Nancy, ça pourrait confirmer que Ma’ était bien en route pour l’Italie. Ce n’est qu’une supposition. Je gamberge mais, c’est peut-être un stratagème : organiser sa disparition. C’est bien connu, des quantités de gens ont fait le coup. Ils parquent leur caisse dans un endroit fréquenté. Quand tout le monde est parti, il ne reste plus que la voiture au milieu du jeu de billes. Le soir, la nuit, une patrouille de flics passe. Inspection du véhicule. Constat. Portières ouvertes. Papiers de bord emportés … Classique. Entre-temps, la personne a pris un taxi ou le bus (c’est plus anonyme) et s’est carapatée à la gare la plus proche avec son petit baluchon … Ni vu ni connu. Cinéma, mais pourquoi pas réalité ? …
Mon tempérament a ceci de positif : après un coup de bambou, ou de massue, c’est selon, je parviens généralement à faire la part des choses. J’ai cette aptitude à me détacher du contexte émotionnel – même s’il est prégnant – pour m’attacher à la raison. Je retrouve très vite une sérénité suffisante pour gérer un problème. Il n’y a plus que le problème qui « existe ». Je m’isole de mes émotions, je me blinde. En l’occurrence, le problème « Mathilde », c est de la retrouver. Et aussi, mais c’est lié, retrouver ses parents. Agnès et Richard. Je me doute qu’elle regrette, non pas la quête de ses origines, mais la manière et les éléments qui l’ont contrainte à agir ainsi.
Je vais aller courir. Moment propice à la réflexion, au ressourcement. J’en profiterai pour reprendre la voiture en fin de parcours. Mais avant, décoder les mots de passe et téléphoner au patron. Et aussi, chercher à retrouver P’tit Paul. Dès que possible, je file à Ambroise Paré. Je me pointe à l’accueil avec un bouquet de fleurs et demande à voir Agnès. Si je téléphone, on va m’éconduire, c’est sûr. Donc j’irai. Il faut forcer le destin. Je dois parler à Agnès. Je vais les baratiner tous jusqu’à ce que je la rencontre. Par précaution, je laisserai un petit mot avec les fleurs au cas où je ne pourrais la voir dans l’immédiat. Il faut être réaliste, ce ne sera pas facile.
Je cours depuis une heure. Déjà une bonne douzaine de kilomètres. Dur dur le début car c’est, prise à froid, une longue montée ininterrompue vers le hameau des Mélèzes, juste à l’entrée du bois. C’est la deuxième fois que je me la tape aujourd’hui. Il commence à pleuvoir. Pluie fine et douce. J’adore courir sous la pluie. Je respire mieux et je me sens en symbiose avec la nature. Mathilde, elle, n’aime pas la pluie. Je me demande si elle va faire Berlin … Si je pouvais la retrouver avant … Je la sens à mes côtés, j’entends son souffle cadencé, le frottement de ses bras sur son K-way, je perçois sa foulée rapide, aérienne, légère, évitant les ornières comme un cabri … Sensation bizarre … Je n’arrête pas de penser à elle. C’est maintenant que je me rends compte de la place qu’elle tient dans ma vie et à quel point j’y suis attaché. Mais pourquoi ce silence, bon dieu ? C’est cela qui crée le doute … Qu’ai-je bien pu faire ? … Je dois retrouver P’tit Paul … Mais au fait, il y a ses parents ! C’est plutôt eux que je devrais interroger … Je n’y avais pas pensé … Je sais où ils habitent, pour autant qu’ils y soient encore. J’aperçois la voiture. J’accélère, je pique un sprint. Ca déménage. Grand frisson orgasmique. Je suis trempé, dégouline de partout … Je marche un peu pour finir en douceur. Décontraction, étirements, mon rythme cardiaque s’apaise. Je me sens bien. Je me sens d’attaque. Il faut que je rentre vite.
Didier a laissé un message sur le portable. Il me demande de le rappeler, sans autre détail. Je file d’abord consulter l’ordinateur. Un mot de passe est décodé : « maman42 » … Il en reste deux. Le programme tourne toujours. Mais tout est clair quant à ses démarches. C’est fou. Elle m’a tout caché. Elle a tout gâché. Je ne m’étonne même plus.
J’appelle Didier. D’emblée, il me remercie pour le resto d’hier. Ce n’est quand même pas pour me dire cela qu’il a laissé un message ! J’insiste, pressant :
- Merci Didier, mais encore ? Dis-moi …
D’une voix fluette, presque murmuré :
- Carmelo, il sait des choses …
Je m’en doutais.
- Carmelo ?
- Oui … J’ai vu et entendu Mathilde lui parler discrètement.
- Il y a longtemps ?
- Quelques semaines, je ne sais plus exactement.
- Bon, d’accord, Didier, mais comment sais-tu qu’elle parlait de ses parents ?
- Ils parlaient à voix basse près du comptoir en m’observant discrètement. J’ai entendu « Richard ».
- Tu es sûr ?
- Ben oui, sinon je l’dirais pas … Richard, c’est son père, non ? …
- D’accord. Tu as peut-être bien raison. En tous cas, merci. Si ta mémoire revient, n’hésite pas. Tu seras toujours le bienvenu. Mais pourquoi tu me dis ça, et maintenant ?
- J’ai réfléchi. Mathilde m’avait demandé de rien dire à personne. Surtout pas à vous. Mais je n’aime pas voir les gens malheureux. Je sens bien que c’est par amour que vous la cherchez. Pas par vengeance, sinon j’aurais rien dit. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas, elle a tant fait pour moi. Si vous la retrouvez, ne dites pas que c’est moi …
- As-tu parlé à d’autres ? A Yolanda, par exemple ?
- C’est qui, Yolanda ?
- La libraire. Tu ne sais pas ? …
- J’vais jamais à la librairie, moi.
- T’es vraiment chouette, Didier. Mais, dis-moi, l’enveloppe ? Elle t’avait bien dit de me la remettre personnellement ?
- Non. Je devais la déposer en votre absence dans la boîte aux lettres.
Difficile d’ignorer que Mathilde a bien utilisé – ou manipulé - Didier et, plus que certainement, Carmelo. Mais pourquoi un tel secret envers moi ? Ils se sont donné le mot, ces crétins ! Je ne pige pas. Mais, surtout, ce qui me fait mal, c’est cette défiance de Mathilde envers moi. En tous cas, c’est ainsi que je le ressens. Très difficile à admettre. L’a-t-elle réellement voulu ou est-ce son tempérament frondeur qui l’a conditionnée ? Ou quelqu’un, quelque chose dont je serais à ses yeux coupable, un évènement ? L’absence de communication sur certains sujets, voire l’incommunicabilité, n’explique pas tout. Cette question ne me quitte pas. Didier a déjà donné. Je dois absolument parler à Carmelo. Ce soir, j’irai au Taormina, c’est mieux que lui téléphoner. Il ne faut pas l’effaroucher ni le bloquer. Surtout pas. L’omerta, il connaît. J’imagine que Mathilde lui a fait son cinéma, au Bel’Antonio. Quand elle veut quelque chose, elle est irrésistible. Il doit lui plaire, le Carmelo. Et elle a certainement dû le lui faire sentir. Pauvre con ! Il a une femme ravissante …
Les démarches à accomplir sont nombreuses. Tout s’emballe. Il va falloir gérer. D’abord rencontrer les parents de P’tit Paul ainsi qu’Agnès … Je veux savoir ce qu’il s’est passé après la naissance de Mathilde et pourquoi Agnès a été internée. Et, bien sûr, retrouver Richard. Là, c’est plus compliqué. Au stade actuel, je n’ai aucune piste. Si je parviens à localiser Ma’ en Sicile, j’y file direct – Palerme ou Catane – et je loue une voiture. Mes trois semaines de congé devraient suffire, mais il faut aller vite, sinon je prendrai une semaine sans solde ; mon patron est d’accord sur le principe. Je dois la retrouver. C’est devenu « le » but.
Les trois mots de passe sont enfin décodés. Je parcoure fébrilement l’ensemble des fichiers. Je vais trop vite, pas moyen de me concentrer. Je voudrais tout savoir, maintenant, immédiatement ! L’excitation est à son comble. Tout s’embrouille. Il faut que je me calme. Première constatation : elle a bien conduit son enquête, la petite. Car il s’agit bien d’une enquête. Le début remonte à plus de six mois. Tout est bien répertorié aux noms de « Richard » et « Agnès ». Le problème, c’est qu’il n’y a que la copie des lettres qu’elle a envoyées. Rien n’a été fait par courriel, bordel ! Je n’ai donc pas les réponses … Je vois qu’au tout début, elle a même écrit à l’Evêché ! Elle demande simplement ce que Richard Couson est devenu quand il a dû quitter la paroisse. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu lui répondre, ces faux-cul ? … Il y a des dizaines de lettres, tant pour Richard que pour Agnès. Je vais devoir analyser toute cette littérature. Maintenant je survole rapido. C’est surtout les destinataires qui m’intéressent. Voici deux lettres au consulat de Belgique à Palerme. Mais, à nouveau, que lui ont-ils répondu ? Dans la première, elle demande si son père est bien installé en Sicile comme elle croit le savoir. Dans la seconde, elle s’étonne de la réponse et insiste : tous les Belges à l’étranger sont en principe connus de l’ambassade ou du consulat ! …
Pour Agnès, je retrouve toute la correspondance qui a généré la réponse du Ministère des Affaires Sociales. Nom de dieu, si je pouvais savoir tout ce que ces gens lui ont répondu ! Le mystère « Sicile » reste entier.
Je survole aussi les fichiers de la bécane que j’ai ramenée de la cave, mais, de prime abord, il n’y a rien sur le sujet … Ni rien sur son déménagement. Foutoir !
Dix-neuf heures tapantes. J’entre au Taormina, le couteau entre les dents. La salle est encore vide. Laura, l’épouse de Carmelo, est occupée à sa mise en place derrière le bar. J’espère qu’il est là, cet enfoiré ; c’est pour lui que je viens. Je garde mon calme malgré le stress. J’ai peur de ne pas me contrôler et de brûler toutes mes cartouches d’un seul coup. Laura, bellissima et radieuse comme à l’accoutumée, me salue gentiment. Nous échangeons quelques mots banals quand mon homme se pointe, les bras chargés de nappes et de serviettes. « Francesco, quale sorpresa ! … Come va ? ». Le faux-cul ! Ah, pour une surprise, c’est une surprise ! Il le sait. Je le déteste, ce type. Je vais l’avoir ! … Sa voix chevrote, chancelle, passe du grave à l’aigu et inversement comme celle d’un adolescent en pleine mue. C’est la panique. Il n’a pas l’air du tout à l’aise. Mon arrivée inopinée l’a vachement déstabilisé. Bien joué ! Maintenant il va devoir assumer. Laura continue sa mise en place, imperturbable. Elle doit aussi être au parfum, ils s’entendent comme cul et chemise.
Je l’entreprends sans aménité, d’un ton ferme et décidé. Impossible de lui parler gentiment :
- Bonsoir, Carmelo. Je n’ai pas réservé. C’est pourquoi je viens tôt …
Sans un mot, il dépose lentement son linge sur une desserte et, en me tournant le dos :
- Tu es venu pour me parler de Mathilde … Je m’y attendais.
Il n’ose même pas affronter mon regard. Laura ne bronche pas.
- Oui, mais aussi pour manger, Carmelo. Tu peux m’installer là au fond ? Je voudrais avoir la paix.
- Certamente. Prego, Francesco …
Bien que maniant parfaitement la langue française, Carmelo s’ingénie toujours à intercaler des mots d’italien dans ses phrases, de même qu’il a pris l’habitude d’italianiser mon prénom. Je pensais que c’était pour faire couleur locale. La plupart des clients aiment ça. Mais non. C’est par amour pour sa culture et son pays, qu’il m’a dit un jour. Pourquoi pas …
- Carmelo, s’il te plaît, dis-moi tout.
Toujours fuyant :
- Ma, tout quoi ?
- Ne fais pas l’idiot ! … Tu sais où est Mathilde.
- …
Je me lève agressif, le fusille du regard, le pointe du doigt, hausse le ton en détachant bien les syllabes:
- Carmelo, si tu ne me dis pas ce qu’il est advenu de Mathilde, je te casse la figure et je ne mets plus jamais les pieds chez toi ! C’est clair ? …
Pas fier. Sa lèvre inférieure tremble. Il voit que je ne plaisante pas.
- Calme-toi, Francesco. On va discuter. Je te le promets …
Des clients viennent d’entrer. Aubaine. Il s’enfuit pour les accueillir. Laura a vu la scène. Elle s’approche avec un sourire crispé :
- François … Comment dire … Carmelo a simplement voulu aider Mathilde … Son père, qu’elle cherche depuis plus de vingt ans, vit en Sicile … Elle nous a demandé des renseignements sur la région de Catane. Nous pensions que vous saviez … Elle ne vous a pas dit … ?
- Elle n’a pas dit quoi, Laura ? …
- Et bien, … qu’elle voulait s’y installer …
- S’y installer ? En Sicile ? Donc … y vivre ? …
Laura se rend vite compte qu’elle s’est piégée. Elle pique un fard, tourne les talons et file vers le bar.
Mathilde voulait s’installer en Sicile pour retrouver son père … Tout est dit. Je suis soulagé, en quelque sorte, car c’est la confirmation de toutes ces bribes qui sont arrivées jusqu’à moi. Enfin une vérité ! Au forceps. Il a suffit d’une toute petite phrase prononcée par mégarde …
Je suis partagé entre plusieurs réactions mais le ressentiment est largement occulté par la matérialité des faits. Les faits sont le fondement de mes démarches pour la retrouver et comprendre toute cette histoire qui me dépasse. Et je suis loin de tout savoir. Je voudrais être seul pour ruminer tout ce que j’ai sur le cœur. Pourquoi m’a-t-elle fait ce coup la ? J’ai l’appétit coupé mais je ne vais pas m’en aller; je crois qu’ils sont mûrs pour parler.
Sensation bizarre que de se retrouver attablé seul au restaurant, perdu dans ses pensées. Laura, le visage fermé, ne cesse de me lorgner. Je suis très mal à l’aise, encore sous le coup de l’émotion. Je regarde autour de moi, l’air faussement détaché, et observe distraitement la salle qui se remplit. Deux jeunes tourtereaux qui se tiennent la main par dessus la table, un couple de petits vieux retraités, une femme seule qui s’attable d’autorité dans un coin face au mur et déballe un journal … Et Carmelo qui virevolte entre les tables. A chaque fois, je revois La Cena d’Ettore Scola. Je me demande si Carmelo ne s’en est pas inspiré. Il passe et repasse, toujours affable et même obséquieux avec certains. Il se fait son cinéma en permanence. C’est marrant. Je ris tout bas à le voir ainsi. Quel comédien ! …
Il doit être terriblement perturbé ou rempli de remords car il me sert un marsala avec un clin d’œil complice puis m’apporte un antipasto sans avoir pris de commande :
- Ce soir, tu es notre invité. Je crois que ceci te plaira. Spécialité de la mia mama. « Salsiccia al ceppo », une petite saucisse de porc au fenouil faite à la main comme à Linguaglossa … Tu connais Linguaglossa ? …
Je ne suis pas d’humeur à accepter son invitation :
- Merci, Carmelo, c’est très sympa, mais il n’y a aucune raison que je sois ton invité … Je suis venu pour te parler de Mathilde ! J’attendrai le temps qu’il faudra, jusqu’à la fin du service. Je veux savoir. Compreso ?
- Francesco, je te promets qu’on parlera après le service. On y passera la nuit si tu veux, mais fais nous plaisir, accepte l’invitation … Tu sais, je n’ai pas voulu te faire du mal …
Il s’étrangle, tourne les talons et repart vers Laura sans plus dire un mot. Je suis ému aux larmes. Je crois que je l’ai mal jugé. Carmelo et Laura, ça fait plus de vingt ans que je les connais. Ils étaient jeunes mariés et venaient tout juste d’ouvrir le Taormina.
Laura s’approche et s’attable en face de moi. Elle a retrouvé son sourire craquant :
- François, je peux ? … Je vais dîner à vous … D’accord ? J’ai demandé à ma fille de me remplacer.
Laura est d’une beauté intériorisée. Presque mystique. Elle paraît avoir retrouvé sa sérénité mais je la sens dissimuler un profond malaise. Elle me regarde avec ces yeux doux, douloureux même, d’une mère qui a perçu le désarroi d’un enfant :
- Il y a quelques mois, Mathilde a commencé à parler de son père à mon mari. Je ne sais pas dire exactement quand. A moi, elle n’a jamais rien dit … C’était toujours avec Carmelo qu’elle parlait … Elle avait appris que Richard s’était installé en Sicile, mais elle ne savait pas où ni ce qu’il y faisait. Ne me demandez pas comment elle a su qu’il était en Sicile, nous ne le savons pas. Pas plus que nous ne savions que vous n’étiez pas au courant de ses démarches. Je vous le dis très franchement, François, elle nous a manipulés. Je suis très déçue … On n’agit pas comme ça … Et je râle sur Carmelo qui est tombé dans le panneau !
Son regard noir se perle. Elle tapote nerveusement la table de sa main droite en se mordillant la lèvre inférieure et lève les yeux au ciel comme pour éviter que je perçoive des larmes. C’est curieux, elle m’a toujours vouvoyé mais en souhaitant que je dises « tu » …
- Merci de me parler aussi franchement, Laura. Je n’en attendais pas tant. Je ne vous en veux pas, à aucun des deux. Tu sais où elle se trouve ?
- Oui. Mon frère lui a loué une petite maison de vacances à Linguaglossa.
- Le pays de la saucisse au fenouil ? … Elle l’a louée meublée, puisque c’est une maison de vacances. Tu peux me donner son adresse ? C’est où, exactement, Linguaglossa ?
- Linguaglossa, c’est un gros village sur les pentes de l’Etna, non loin de Taormina. Quinze, vingt kilomètres, tout au plus. C’est de là que proviennent nos familles à Carmelo et à moi.
Je parle maintenant d’une voix douce, sur un ton de confidence :
- Tu crois que Richard habite dans le coin ? J’ai vu que Mathilde avait écrit deux fois au consulat de Belgique à Palerme. La deuxième fois, elle s’étonnait qu’il ne soit pas répertorié puisque, en principe, tous les Belges à l’étranger sont connus de l’ambassade … C’est bizarre, ça, non ? …
- Peut-être qu’il a pris la nationalité italienne ? … Dès lors, …
- C’est vrai. Ca se pourrait. Ton frère habite en Sicile ?
- Oui. Il y est retourné il y a plus de dix ans, maintenant. Il est exploitant forestier dans le massif.
- Il pourrait peut-être se renseigner auprès de la mairie. Il existe bien un registre national ? On devrait pouvoir le localiser.
- Oui, c’est une possibilité. Comment il s’appelle, Richard ?
- Richard Couson. 05-10-1940.
Mathilde a trouvé son pigeon en la personne de Carmelo, l’éternel amoroso de toutes les jolies femmes. Et Didier, quel rôle il a joué dans toute cette histoire ?
- Didier, tu le connais, ce garçon ?
- Celui avec tu es venu dîner ? Non, pas du tout. Je l’ai vu ici quelques fois le midi avec Mathilde. Ils donnaient l’impression de parler affaires. Rien d’équivoque à mes yeux.
- Et la marchande de journaux, Yolanda ?
- Je sais qui c’est, mais je ne la connais pas. Je préfère d’ailleurs ne pas la connaître. Nous achetons nos journaux ailleurs.
Carmelo est à la bourre en salle. Comme d’habitude. Ni plus ni moins. Il pourra ainsi sans mentir justifier son absence totale depuis que Laura s’est attablée en face de moi. Il n’est pas venu une seule fois à notre table ! C’est un gars de la cuisine qui a fait le service. Bien joué, une fois de plus. J’imagine qu’il est soulagé de ne pas avoir été forcé de parler de toute cette histoire et très satisfait d’avoir laissé sa femme se débrouiller sans lui. Mais l’acteur, c’est lui ! A-t-il bien dit à Laura tout ce qu’il sait, toute la vérité, ou seulement ce qui l’arrange ? Elle a dit : « nous » avons été manipulés, mais ne l’a-t-elle pas été tout simplement par son marin puisqu’elle dit ne jamais avoir parlé à Mathilde ? Je ne veux pas lui faire un procès d’intention, mais ça me turlupine. Je ne me contenterai pas de la version de madame Scapuso. Je vais le faire accoucher, le Carmelo.
Je n’ose pas dire que Richard était prêtre ni qu’Agnès était sa gouvernante, ni, surtout, qu’Agnès est enfermée depuis plus de trente ans dans un asile psychiatrique pour je ne sais quelle raison, mais ces mots me brûlent les lèvres. Je veux en savoir plus mais sans dévoiler la vie personnelle ni le vécu dramatique de Mathilde. Je n’en ai pas le droit, surtout pas par vengeance. Je dois m’y prendre délicatement, pas à pas, sans avoir l’air d’y toucher. Et puis, Laura est très émotive. Je ne veux pas non plus la harceler, ce que je ferais volontiers avec son Carmelo car, lui, c’est une anguille.
- Est-ce que Mathilde a dit pourquoi elle recherchait son père ? A-t-elle parlé de sa mère, de son enfance ?
- Je n’en sais rien. Je vous ai dit, tout à l’heure, qu’elle ne m’a jamais parlé personnellement … Faut le demander à Carmelo. Moi, ce que je sais, c’est que mon frère Massimo lui loué sa petite maison. Vous avez de quoi écrire, je vais vous donner l’adresse : via Vignazza à Linguaglossa, numéro 44. Si vous y allez, vous trouverez aisément, c’est une ancienne bergerie sur la route de Castiglione Di Sicilia, au milieu des vignes. Mais, vous, François, vous devez savoir ce qui s’est passé avec ses parents ? … Nous demanderons à Carmelo après le service. Je vous ressers du vin ? Vous prendrez bien un dessert ?
- Non merci, Laura, je prendrai plutôt un café, ristretto …
- Va bene.
Elle s’éclipse. Carmelo arrive en trombe :
- Ca va pour le mieux ? Laura t’a expliqué ? …
- Oui, Carmelo, Laura m’a tout dit. Mais n’oublie pas que tu m’as dit qu’on parlerait toute la nuit s’il le fallait. Je te le répète, j’attendrai le temps qu’il faudra ….
Laura revient s’attabler avec deux cafés. Je lui dis que Carmelo va bientôt venir nous retrouver. Elle esquisse un sourire que je ne parviens pas à décoder. Pensive, elle tourne machinalement la petite cuiller dans sa tasse, le regard ailleurs. Qu’il y a-t-il derrière ce sourire ?
Je suis impatient. Je pense que Laura l’est aussi car, au fil de mes questions, elle m’a paru se rendre compte qu’elle était bien loin de tout savoir. Elle a fait confiance aux dires de son mari. Ce problème n’en était évidemment pas un pour elle jusqu’au moment où elle a constaté que cette histoire n’était pas qu’une péripétie et que j’avais personnellement été piégé, peut-être par son époux.
Les derniers clients s’en vont et j’espère que Carmelo ne va pas encore se défiler. J’insiste auprès de Laura pour qu’elle n’oublie pas de demander à son frère de rechercher les coordonnées de Richard. Elle m’assure qu’elle fera le nécessaire dès demain.
Carmelo arrive avec trois cafés et une bouteille de grappa. Enfin. Il s’assied à côté de Laura et pose son bras sur son épaule. Elle se tourne vers lui avec attendrissement et lui donne un baiser la joue. Ils sont unis, ces deux-là. Je le laisse souffler, évacuer la tension de la soirée. Je ne veux pas le brusquer car, tout à l’heure, j’y suis allé un peu fort. Je suis impulsif, trop parfois, je le sais, mais je ne parviens pas toujours à me contrôler quand quelque chose m’obsède ou me phagocyte. Je le regrette souvent, après coup. Nous parlons du restaurant et des difficultés du métier qu’ils pratiquent en famille depuis des lustres. L’atmosphère se détend. Je les admire tous les deux, des gens courageux et entreprenants. J’ai toujours aimé cette mentalité de travailleur, de gagneur. C’est la première fois en vingt ans que nous discutons ensemble autour d’une table. Il a fallu cette histoire. J’ai perdu toute agressivité envers Carmelo mais je maintiens le cap. C’est le moment ou jamais d’enfin tout savoir. Je pense qu’ils vont m’aider.
- Carmelo, parle-moi franchement. Qu’est-ce que Mathilde t’a raconté ? Qu’attendait-elle de toi ?
Il s’étire sur sa chaise en bâillant, rassuré par ma manière de l’aborder.
- Tout d’abord, Francesco, je te jure que je n’ai pas voulu te couillonner ni te faire du tort. J’ai été embarqué dans cette affaire sans me rendre compte des conséquences pour toi ni même les imaginer. Mathilde m’a simplement dit qu’elle devait aller retrouver son père en Sicile et elle m’a demandé si je ne connaissais pas quelqu’un qui pourrait lui louer une maison pour quelques mois dans la région de Catane.
- Elle t’a dit pourquoi elle devait aller le retrouver ? Elle devait ou elle voulait ?
- Devait ou voulait, je ne sais plus. J’ai peut-être mal compris, mais une chose est sûre, elle ne m’a pas dit pourquoi. D’ailleurs, pourquoi me l’aurait-elle dit ? … Ce n’est quand même pas anormal que quelqu’un me demande des renseignements sur la Sicile …
- Oui, c’est vrai, tu as raison, Carmelo, mais pourquoi précisément la région de Catane ? C’est dans ce coin qu’habite son père ?
- Je n’en sais rien. Je n’ai pas posé la question. Elle m’a seulement demandé pour la casa …
- Alors, elle ne t’a pas parlé de son père ? Ni de sa mère, de son enfance ?
- Non, je t’assure.
- Et sur moi, elle n’a rien dit ? Ca ne t’a pas étonné ? …
- Si. Je lui ai même dit dans la conversation «Francesco, il part aussi ? ». Elle a changé de sujet. Je me souviens très bien de ce moment. Elle a regardé ailleurs et j’ai compris que cela ne me regardait pas. Je l’ai raconté à Laura et nous avons contacté Massimo pour savoir si sa bergerie était libre. C’est tout.
- Elle t’a dit quand elle partait ?
- Oui, forcément, car il me fallait une date pour Massimo. Je me suis posé beaucoup de questions, mais, mets-toi à ma place, Franco, ces histoires privées, ça ne me regarde pas.
Je veux bien croire qu’il n’en sait pas plus, Carmelo, mais, peut-être à tort, j’en doute toujours un peu car c’est un comédien. Dans ces conditions, je dois leur expliquer à tous les deux ce qui se cache derrière cette histoire.
- Je vais vous confier des choses très personnelles, surtout pour Mathilde. Il faut que ça reste entre nous. Je vous fais confiance, à tous les deux …
- Vous avez notre parole, François, répond Laura sans hésiter.
- Mathilde est née soi-disant de père inconnu. Richard était prêtre. Il était le vicaire de la paroisse et Agnès était sa gouvernante. Quand Agnès s’est retrouvée enceinte, l’évêque a retiré Richard illico presto et personne dans le bourg n’a su ou n’a voulu savoir où on l’avait envoyé, le pauvre. Ni vu ni connu ! Disparu ! Le passe muraille ! …
Ils écoutent attentivement. Carmelo ouvre des yeux ronds, incrédule, tandis que Laura essuie une larme. Laura, c’est la mamma …
- A l’âge de trois ans, Mathilde a été retirée à sa mère qui a été placée dans un institut psychiatrique. Colloquée, Agnès, mais je ne sais pour quelle raison ni qui l’a fait interner. J’ai découvert cela sur le PC après avoir décodé les mots de passe … J’ai ainsi appris qu’elle avait entrepris de nombreuses démarches pour les retrouver l’un et l’autre. Au stade actuel, je n’en sais pas plus. Sauf qu’Agnès prétend ne jamais avoir eu d’enfant alors que les tests ADN prouvent bien que Mathilde est sa fille. Qu’est devenue Mathilde après l’internement sa mère ? … Mystère. Elle n’a jamais rien voulu dire …
Carmelo et Laura me regardent bouche bée, de plus en plus interloqués.
- Elle a emporté la moitié des meubles. Mais ce qui est inquiétant, c’est que sa voiture a été retrouvée abandonnée sur un parking de supermarché près de Nancy. C’est les flics qui m’ont prévenu ce matin … Ils sont passés à la maison. Vous vous rendez compte de ma surprise. Voir débarquer les flics qui me demandent, comme ça, de but en blanc, s’ils peuvent parler à Mathilde Clermont …
Mes hôtes sont abasourdis. Je les ai bien observés en leur déballant tout ça, rien dans leur comportement ne me permet de dire qu’ils savaient. En tous cas, pas Laura.
- Didier Ortega, tu le connais, toi, Carmelo ?
- Non, je l’ai vu une fois ou l’autre ici, le midi, avec Mathilde. Je pensais que c’était un client. Pourquoi, il est concerné ? …
- En quelque sorte, oui. Mathilde s’en est servie comme messager. Elle lui a remis une enveloppe avant de partir pour qu’il la dépose dans la boîte aux lettres en mon absence, mais lorsque nous sommes venus ici, hier ou avant-hier, je ne sais plus, il n’a pas résisté et il me l’a donnée. Sinon rien, silence radio. … C’était un client de Mathilde. Il recherche aussi ses parents. C’est peut-être lui le catalyseur …
- …
- Et Yoyo ?
- Yolanda, la marchande de journaux ? Pas plus que ça.
C’est bien ce que m’a dit Laura.
- C’est quoi, «pas plus que ça » ?
- Ben, je sais que c’est une sale garce qui dit tout et n’importe quoi sur tout le monde … Laura te l’a peut-être dit, nous ne sommes pas clients. Elle nous a salis, il y a longtemps. Jalouse de notre réussite …
Laura acquiesce avec un sourire discret en hochant la tête. Elle boit les paroles de son mari et le regarde avec tendresse.
Je n’insiste pas car notre discussion ne peut pas tourner à l’interrogatoire. S’il y a d’autres éléments, je finirai bien par les connaître. Je dois tisser des liens avec eux, en faire des amis. Je change de sujet. Nous discutons ainsi plusieurs heures de tout et de rien et la grappa commence à faire de l’effet. Il est trois heures. Je suis euphorique. Je me sens bien. Braves gens. Il faut que je rentre. On s’embrasse. Laura me serre dans ses bras comme si elle voulait dire «nous sommes avec toi ». Sa main effleure mon cou et je sens sa poitrine contre la mienne. Sensation bizarre.
J’ai besoin de marcher. Je rentre à pied. Du Taormina, il y a un petit kilomètre le long de la nationale jusqu’au village. A cette heure, pas de trafic … Je marche au milieu de la route car la nuit est noire et je ne vais plus très droit. Tout se brouille dans ma tête. La grappa, sans doute. Je pense à Laura, son parfum, la douceur de son regard, sa main dans mon cou et la pointe de ses seins sur ma poitrine … Je l’imagine dans mes bras …
Le fait de rentrer à pied m’a complètement réveillé, je dirais même dégivré. Je marche allègre, je me sens bien, presque dispos ; l’effet de l’alcool s’est dissipé. J’ai passé une excellente soirée, sur le plan culinaire d’abord, car ils avaient mis les petits plats dans les grands, mais surtout sur le plan relationnel : j’ai découvert des braves gens, généreux et honnêtes, et il me semble qu’ils me considèrent maintenant comme un ami. J’avais mal jugé Carmelo et je le regrette. Mais aussi, j’ai marqué des points dans ma recherche de Mathilde et de son histoire. Je sais maintenant où elle habite. Bientôt, ce sera le tour de Richard …
Je n’arrête pas de gamberger. Un sentiment bizarre me poursuit depuis quelques temps. Je sens de plus en plus que je veux la retrouver non par amour, mais plutôt par esprit de défi. C’est devenu un challenge, une recherche de succès pour effacer une défaite, la défaite d’avoir été plaqué sans préavis ! L’absence de nouvelle de sa part, son silence et l’impossibilité de la contacter développent en moi une grande pugnacité. Ce n’est pas une traque, mais ça y ressemble. Je me demande de plus en plus si je l’aime toujours, si je l’ai jamais réellement aimée, d’ailleurs. C’est valable pour elle aussi. M‘aimait-elle ? Sinon, pourquoi ce silence ? … Une autre question me taraude : pourquoi s’est-elle imposée à moi, il y a dix ans ? Etait-ce déjà dans le but de m’utiiiser ? N’ai-je pas aussi été manipulé toutes ces années ? … Que vais-je lui dire quand nous serons face à face ? Acceptera-t-elle de me voir, de me parler ? Elle a peut-être un mec, tout compte fait ? … Se doute-t-elle que je vais débarquer un de ces prochains jours à l’improviste ?
En passant devant chez Yolanda, je ne peux m’empêcher de faire un grand pied de nez en tirant la langue. J’hésite même à pisser sur sa façade … Va te faire foutre, connasse ! … Je ne sais toujours pas d’où elle tient tous ses ragots, mais maintenant je m’en balance … Il est quatre heures du matin. Les coqs du voisinage chantent à tue-tête. La nature s’éveille alors que l’aube ne pointe pas encore. La route est longue car après le village, il reste deux bons kilomètres vallonnés. J’ai mal aux pattes. Je suis content d’arriver et de pouvoir enfin aller me coucher. Demain, si l’on peut dire car c’est déjà demain, j’irai courir vingt bornes puis j’attaque le volet «Agnès ».
Il est déjà dix heures ! Je me prélasse encore un peu au lit pendant que mon bain coule. J’ai envie de mariner dans ce cocon de bien-être avant d’entamer la journée. J’entends qu’il pleut des cordes. L’eau qui dévale du toit déborde de la gouttière et tombe avec fracas sur les dalles longeant la maison. Sans quitter le plumard, j’entrouvre le rideau. Quel temps ! Le ciel est plombé. Je bâille, je m’étire longuement. Je savoure à la fois cet instant de réveil en douceur et l’impatience grandissante de rencontrer Agnès. Et les Anselot, aussi. Il faut d’abord que je leur téléphone. Thérèse et Armand … Ca fait un bail ! Je crois que la dernière fois que je les ai rencontrés, c’était au décès de mon grand-père, il y a plus de vingt ans. Quand j’étais gosse, j’étais toujours fourré chez eux parce qu’ils avaient la télé. Thérèse était institutrice à l’école communale et Armand, chef de gare. Je me rappelle, c’est comique, quand ils parlaient entre eux, ils s’appelaient «fiston » et «fistonne». Ils passaient des heures dans leur grand potager juste à côté du nôtre. Avec P’tit Paul, nous avons fait les quatre cents coups. Il y avait aussi son petit frère, Jeanjean, qui boitait suite de sa polio et qui nous suivait partout … Le téléphone sonne ! Je me lève d’un bond, le cœur battant comme chaque fois … C’est « Assistance mondiale » qui m’apprend que la voiture de Mathilde va être rapatriée. Elle est sous scellés et les flics sont prévenus. Pas question de la récupérer avant la fin de l’enquête ! … Pas de problème. Merci madame. On va peut-être en apprendre des choses.
Je me coule avec délice dans l’eau parfumée et ferme les yeux, mais pas le temps de rêvasser, le téléphone résonne à nouveau. J’ai mis le répondeur. C’est Laura. Elle m’annonce avec un immense plaisir dans la voix qu’elle vient de joindre son frère. Mathilde est bien arrivée et Massimo va se renseigner sur Richard … Bravo et merci Laura. J’ai un moral d’enfer. Tout se passe comme je l’espérais. J’hésite à partir en voiture et embarquer à Gênes pour Palerme ou prendre l’avion jusque Catane et louer une voiture. Je passerais plus facilement inaperçu avec une plaque italienne qu’avec ma propre voiture. Je veux lui tomber dessus par surprise. Je veux voir sa réaction immédiate, voir sa bobine quand je me planterai devant elle ! Je veux la vérité toute nue, pas une mascarade ! …
J’entends la mobylette de Lucien qui s’arrête puis les pas de celui-ci sur le gravier de l’allée. Comme toujours, il laisse tourner le moteur. Il sonne. Je sors rapido de la baignoire, ouvre la fenêtre et lui crie «Lucien, je suis là, j’arrive ». J’enfile un peignoir et cours lui ouvrir. Il a encore un pli recommandé, mais pour moi, cette fois. Un rappel de paiement pour la compagnie des eaux … Je l’invite à entrer. C’est l’heure de l’apéro. J’ai l’impression qu’il attendait ce moment.
- Pas de voiture, je pensais que t’étais pas là … Comment vas-tu, galopin ?
- Très bien, Lucien. Très bien. Les choses se précipitent. J’ai localisé Mathilde !
- Ah oui ? … Et comment ?
- Pardonne-moi, mais c’est top secret.
- Comme tu veux …
- Tu n’as plus rien entendu sur Mathilde et sur moi au village ?
- Top secret !
Nous nous mettons à rire tous les deux. Je sers le Ricard.
- OK, mais tu me jures de ne rien dire à personne ! S’il y a des fuites, je saurai que c’est toi ! … Carmelo et Laura m’ont tuyauté. Je les ai gentiment cuisinés toute la soirée, hier. Mais ne me demande pas où elle se trouve, je garde cela pour moi. Secret défense !
- Je comprends. Au village, on n’en parle plus beaucoup. On me demande encore parfois si je sais quelque chose, sans plus. Mais de Yoyo, plus un mot. Evidemment, dès qu’il y aura du nouveau …
Il se lève, enfile son Ricard d’un trait, me flanque une grande tape dans le dos et s’en va. La mob tourne toujours devant la maison.
Le temps passe très vite. Je voudrais tout faire à la fois et je deviens fébrile. J’ai trouvé le numéro de téléphone des Anselot dans l’annuaire. Malgré les années, je reconnais la voix qui répond.
- Thérèse ? … Bonjour … C’est François Raguse. Vous me reconnaissez ? … Comment allez-vous ?
Après deux secondes :
- François ! Quelle nouvelle ? Que deviens-tu ? Ca fait longtemps ! Qu’est-ce qui t’amène ?
- Thérèse, … j’aurais aimé vous parler d’Agnès …
- Agnès … Agnès Clermont ? …
- Oui, Agnès Clermont …
- La pauvre fille. Tu sais, mon petit François, je n’ai plus de nouvelle depuis bien longtemps. Elle est à l’asile. Je sais seulement …
Je l’interromps :
- Je voudrais parler du temps où elle travaillait chez vous, quand elle a eu sa petite fille …
- La petite Mathilde. Ah oui … Tu as appris des choses ? Tu l’as revue ? …
Je dois parler fort car elle n’entend pas bien.
- Mais c’est d’Agnès qu’il s’agit, Thérèse. Je vais la revoir bientôt.
- Passe quand tu veux, je suis là.
J’ai l’impression qu’elle n’a pas très bien compris, mais c’est peut-être mieux ainsi … Nous convenons que je viendrai demain matin. Ensuite, Thérèse commence à me raconter sa vie. Elle m’apprend qu’Armand est décédé il y a cinq ans et qu’elle a trois petits enfants. Paul a une très belle situation au ministère de la justice et il parle souvent de moi … Jeanjean aussi va très bien. Il est toujours célibataire, lui … Je suis malheureusement obligé d’inventer un truc pour m’en débarrasser. Cela promet pour demain.
J’appelle Laura et la remercie pour sa diligence. Sa voix douce aux effluves italiennes me prend aux tripes. Elle m’apprend que sa nièce, la fille de Massimo, est employée à la mairie de Linguaglossa et qu’elle obtiendra les coordonnées de Richard en toute discrétion. « Gratie mile, Laura ». Ca la fait rire et elle ajoute « vous parlez mieux l’italien que moi, François ». Mais, bon sang, pourquoi persiste-t- elle à me vouvoyer ? … J’adore ce type de femme, épanouie, distinguée, intelligente et belle, bellissima … Quoi encore ? … Je commence à divaguer. Elle me plaît bien, Laura. Je me demande si je ne tombe pas un peu amoureux d’elle …
Tant que j’y suis, je passe un coup de fil à l’Institut Ambroise Paré pour tâter le terrain et connaître les horaires de visite. Je dis que je m’appelle François Clermont, un parent d’Agnès, que je rentre du Congo après plus de vingt ans d’Afrique et que j’ai un cadeau pour elle … Et ça marche ! Du moins au téléphone. On me dit qu’il n’y a pas de problème, que les visites sont autorisées mais elles doivent être de courte durée car la patience est très fatiguée … La patiente ! J’imagine que c’est une épave, « la patiente », depuis le temps qu’elle est dans ce bordel de machin. Elle était loin d’être folle, comme je la connaissais. Quel est le salaud qui la fourrée là-bas ? Et pourquoi ? Je finirai bien par le savoir. Elle doit être dopée aux neuroleptiques, la pauvre. Peut-être même lobotomisée. J’imagine l’horreur. « Vol au dessus d’un nid de coucou » … Pour éviter qu’on me rappelle pour me dire de ne pas venir, je prends la précaution de préciser à mon interlocutrice que je ne suis pas joignable et que je passerai demain dans l’après-midi. Alea jacta est. Je ressens une certaine appréhension à me rendre là-bas. Que vais-je découvrir ?
Je pars courir. Le gros orage de ce matin est passé et il fait soleil. Je me sens un peu balourd, les jambes en coton. J’avais pensé faire vingt bornes, mais, pour une fois, je n’en ai pas le courage et je ne me force pas. Je n’ai plus qu’un seul but, actuellement. Je n’ai pas perdu ma motivation pour la course à pied, bien au contraire car je pense à Berlin, mais je suis trop perturbé par tout le reste. Je vais simplement aller récupérer la voiture en faisant un petit détour. J’apercevrai peut-être Laura.
J’ai retrouvé la maison des Anselot sans difficulté, comme si j’y étais passé tout récemment. Un chalet dans une colline de Ridremont, au lieu-dit «La Redoute ». J’y suis venu quantité de fois dans ma jeunesse alors que ce n‘était encore qu’une seconde résidence. Thérèse m’a aperçu par la fenêtre et la porte s’ouvre avant que j’aie mis un pied sur le perron. Grande et altière, élégante même si je trouve le style un peu vieillot, elle porte allègrement ses quatre-vingts ans ou presque. Sa voix est toujours la même, un peu sentencieuse, déclamatoire. Le ton d’une institutrice. Le porto et les biscuits sont préparés sur la table du salon. Des quantités de photos de famille bien encadrées tapissent les murs. Thérèse s’empresse de m’en montrer une avec trois enfants, prise du bord de la rivière. « Tu reconnais ? ». C’est moi avec P’tit Paul et Jeanjean, en train de gigoter sur un radeau que mon père nous avait construit avec des chambres à air de camion. Je devais avoir dix ans. Doux souvenir. Une autre, où Paul conduit un landau avec Agnès à ses côtés. C’est un choc de revoir Agnès à cette époque. Thérèse n’a pas remarqué mon trouble. Elle précise que le bébé, c’est Mathilde, puis elle continue à me faire voir sa galerie avec force détails.
- Thérèse, je suis venu vous parler d’Agnès. Je vais lui rendre visite, cet après-midi. Il y a bien quarante ans que je ne l’ai plus vue et j’ai peur de ce que je vais rencontrer …
- Pourquoi vas-tu la voir, comme cela, subitement ?
Je ne m’attendais pas à cette question mais je ne peux occulter la vérité :
- Parce que Mathilde est ma femme.
- … Mathilde ? … Ta femme ? …
- Oui. Mathilde est ma femme.
La vieille dame me regarde incrédule, mais elle se rend vite compte que je ne plaisante pas.
- Mathilde est ta femme ? Et tu ne nous as jamais rien dit ? … Pourquoi n’est-elle pas venue ?
- Pardonnez-moi, Thérèse, mais c’est seulement il y a quelques jours que j’ai fait le rapprochement. Mathilde me l’a toujours caché. Elle est très affectée par son passé et elle a toujours refusé d’en parler. En outre, je viens d’apprendre qu’Agnès ne voulait pas la voir parce qu’elle prétend ne jamais avoir eu d’enfant … Vous vous rendez compte ? …
Je sens les larmes me monter aux yeux et c’est avec beaucoup de difficultés que je continue mon laïus.
- Agnès, je veux absolument savoir pourquoi on l’a enfermée et, surtout, qui en est à la base ! Je cherche aussi Richard. Je voudrais faire une surprise à Mathilde.
Thérèse me fixe du regard en se grattant les pouces. Ses yeux brillent mais elle reste sereine. Sa voix chevrote un peu :
- Mathilde devait avoir deux ans quand Agnès a tenté de s’asphyxier au gaz avec elle. C’est l’odeur qui a alerté ses voisins de palier. Elle était assise par terre dans un coin de la cuisine avec le bébé dans les bras et priait à haute voix. Encore heureux qu’il y avait un grand espace sous la porte … Les pompiers les ont emmenées à l’hôpital où elles sont restées quelques heures puis Agnès a été conduite dans un institut psychiatrique pour se refaire une santé, disait sa tante. Nous avons été prévenus par ta grand-mère, Dorothée. Armand et moi avons proposé de recueillir l’enfant pendant tout le temps qu’il faudrait … Quand Agnès est sortie, trois mois plus tard, nous l’avons reprise comme avant. Il fallait bien qu’elle gagne sa croûte. Et nous l’aimions bien. Elle paraissait guérie et heureuse de retrouver sa petite. Il s’est alors passé quelque chose, un événement, que nous ne connaissons pas. Un midi, à l’heure du déjeuner, nous l’avons cherchée partout et Paul l’a découverte prostrée dans le garage, un fil de fer entre les mains …. Il a fallu l’interner. C’est le juge de paix qui s’est chargé des formalités. Je ne me souviens plus de son nom mais c’était un familier du curé. Mathilde nous a été retirée quelques mois plus tard et placée je ne sais où … On n’a jamais voulu nous le dire … Ce fut un drame pour nous quatre. Tu imagines bien …
Thérèse ne résiste pas à l’émotion. Je me mords la lèvre. Un ange passe.
La vieille dame n’a pu retenir ses larmes. Elle s’éclipse quelques instants et revient avec deux gros albums desquels elle prélève plusieurs clichés où figurent Agnès et Mathilde. Elle me tend une grande photo aux bords ciselés où Agnès, souriante, est assise avec l’enfant sur les genoux tandis que Paul et Jean agitent des marionnettes pour faire rire la petite.
- Tiens. C’est pour toi. Tu la montreras à Mathilde si tu veux … C ‘était son anniversaire. Deux ans.
Au verso, il est écrit au crayon : 10-05-1967, anniversaire de Mathilde. Je reste quelques instants fixé sur l’image sans dire un mot puis je me lève pour embrasser Thérèse.
- Merci. J’apprécie énormément. C’est un beau cadeau que vous me faites là. Pensez-vous que je peux la montrer à Agnès ? …
- Je ne sais pas. Il faudra voir quand tu seras là. Sois prudent car elle est très sensible. Ce n’est peut-être pas indiqué, d’autant qu’elle prétend ne jamais avoir eu d’enfant. Cela risque de la bloquer …
- Puis-je lui parler de vous, d’Armand, de Paul et Jean ? Elle vous aimait bien, non ? …
- Oui, bien sûr. C’est vrai, elle nous adorait. Nous étions devenus sa deuxième famille car son entourage l’avait rejetée avec son bébé. Le bébé du mal, quelle ne cessait de répéter. Une véritable fixation. Je crois qu’elle était endoctrinée par ses proches. Tu sais qu’elle était orpheline ? … Nous lui avions même proposé d’habiter chez nous, mais elle a refusé. Je ne sais pas pourquoi mais je pense qu’elle était traumatisée par sa tante, l’autre Mathilde, et indirectement par le curé qui la culpabilisait. C’est en tout cas ce que nous avions déduit, Armand et moi. Et nous pensions que ces deux-là n’auraient jamais accepté pour tout l’or du monde qu’Agnès vive chez des socialos athées. Quelle horreur ! Socialos et athées ! Comme ton grand-père, ajoute-t-elle en riant.
- Cela ne m’étonne pas …
- Et aussi, j’imagine qu’on lui avait inculqué la haine des hommes, tous des pervers, surtout les mariés, des saligauds qui ne pensent qu’au sexe …
- Elle avait la haine des hommes ? …
- Je peux l’imaginer compte tenu de ce qu’elle a vécu mais je n’en sais rien. Ca devait être intérieur car elle n’a jamais montré d’animosité ni de méfiance particulière envers Armand. Il est vrai qu’elle n’avait pas beaucoup de contact avec lui … Armand évitait de rester seul avec elle.
J’évoque Richard. Thérèse m’avoue qu’elle ne l’a pas connu personnellement.
- Il n était pas du coin. Je crois qu’il venait du fin fond de l’Ardenne. Et surtout, nous n’allions pas à la messe … Agnès n’en parlait jamais.
L’événement dont Thérèse a parlé, la cause présumée de la deuxième tentative de suicide, m’intrigue. Je ne peux m’empêcher de lui dire que j’avais appris que Richard s’était installé en Sicile. Thérèse est surprise. « Pourquoi la Sicile » ?
- Pensez-vous que l’événement dont vous parliez tout à l’heure est en rapport avec Richard ?
- C’est possible, mais j’en sais rien. Nous nous sommes posé la question maintes et maintes fois. Peut-être espérait-elle vivre avec lui, loin de tout …
Les heures passent. Thérèse me convie à déjeuner avec elle, mais je n’ai pas faim. Je suis assez ébranlé par cette conversation. J’imagine leur vie à toutes les deux. Il est temps de partir. J’appréhende de rencontrer Agnès. Je ne me sens pas d’attaque pour aller la voir cet après-midi.
Nous nous quittons avec la promesse de nous revoir. J’ai les coordonnées de Paul et de Jean. Et la photo.
J’ai une terrible envie de rentrer à la maison. L’autoroute défile à toute allure, 160 au compteur mais je m’en balance … Agnès, ce sera pour demain, ou plus tard. Je dois digérer tout ce que je viens d’apprendre. Les propos tenus par Thérèse ne me quittent pas. Deux tentatives de suicide quasi coup sur coup ! C’est terrible. Un bon prétexte pour la faire interner, plus que certainement avec la complaisance d’un magistrat proche du curé ! Quoi de plus facile ? Ils ont dû la pousser à bout, ces crétins de calotins, bigots de merde ! Je leur pisse le cul ! … La photo d’Agnès avec Mathilde sur les genoux m’a retourné. Je ne sais si Mathilde possède des photos de son enfance, j’en doute … Et je suis curieux de savoir si elle a jamais vu son père et, pire, si elle le connaît ! Richard ! … J’admettrais difficilement qu’il ait pu décider seul, de son libre arbitre, de ne jamais voir son enfant et de ne pas assumer ses responsabilités de père. Il a été manipulé, endoctriné, mis sous pression ; on n’étouffe pas comme ça, d’un trait, son instinct paternel ! … J’étais gamin mais je me souviens très bien, c’était un brave type, dévoué, altruiste, un vrai bon gars, nature, pas un coincé ni un fêlé … C’était un homme de la terre, un vrai, pas un trouducul bigot, pas un crapaud de bénitier … Il vivait et communiquait sa joie de vivre ! Je le revois jouer au foot en soutane avec ses gros godillots. Il nous épatait tous. Un gars de la campagne, comme je les aime. Mais qu’est-ce qu’il a bien pu aller faire en Sicile ? Et depuis quand ? … Je gamberge, surexcité, une fois de plus. Tout se mêle dans ma tête, je veux tout savoir. Tout !
A la sortie de l’autoroute, il me reste une bonne dizaine de kilomètres avant d’arriver à la maison. Une jeune fille fait du stop. Je m’arrête, ce qui n’est pas dans mes habitudes, mais j’ai envie de parler à quelqu’un, pas spécialement de ma vie, parler tout simplement. Je baisse la vitre.
- Je viens de nulle part et je vais n’importe où. Je peux ? …
- Je ne vais pas très loin … quelques kilomètres …
- Pas de problème, je n’ai pas de but précis.
Elle ouvre la portière arrière pour déposer son sac à dos puis s’installe à côté de moi. Belle jeune fille rousse en pleine santé, tee-shirt moulant et jeans de qualité, propre sur elle. Ce n’est pas une routarde.
- Je peux fumer ?
- Je préfère pas. Vous allez où ? …
- N’importe où. A l’aventure. Je fais le tour du monde …
- Le tour du monde ! C’est un fameux voyage. Vous venez d’où ?
- Je vous l’ai dit, de nulle part …Disons, de Quimper. Vous connaissez Quimper ?
- Vous êtes Française ?
- Non, Bretonne !
Je suis interloqué. Qu’est-ce pour une gonzesse ?
- Mademoiselle la Bretonne, si je peux me permettre, sans indiscrétion, … que faites-vous dans la vie ? …
- Je m’appelle Aurélie Bellec, célibataire, vingt-sept ans. Je viens de terminer mes études, BAC+7 en sciences-po, et j’ai décidé de prendre deux ou trois mois de vacances avant de commencer à boulotter. J’entreprends un grand tour en Europe. Je n’en suis qu’au début. Je ne suis pas en cavale. Vous voilà rassuré ?
Quelle mitraillette !
- Avec moi, vous n’irez pas loin. Dans dix minutes, j’arrive à la maison …
- Vous habitez où ?
- En pleine campagne, au bord d’un étang …
- Chouette ! Ca me plaît … Vous pouvez m’héberger jusqu’à demain ?
Qu’est-ce que j’ai embarqué ! J’espère que ce n’est pas un pot de colle.
- Désolé. Je n’ai pas de chambre d’ami. …
- Vous vivez seul ?
- Depuis quelques jours, malheureusement, oui … Ma femme m’a quitté …
- Je ne demande pas de dormir avec vous. J’ai mon couchage. Je peux m’installer dans le garage ou même dans la cave.
Elle ne manque pas de culot, la poulette. Que faire, que dire ?
- Une seule nuit, alors, car je dois partir demain. Vous dormirez dans ce qui fut le salon. Ma femme est partie avec les meubles … J’ai un lit pliant.
- OK, merci. Au fait, je vous ai tout dit sur moi … Et vous ? toi ? …
- François, quinqua, recherche avec obstination Mathilde, sa femme … Le reste n’a aucune importance.
47
Aurélie m’a demandé de pouvoir consulter sa messagerie sur internet. Quoi de plus normal, mais, je ne sais pas pourquoi, quelque chose me chiffonne dans son comportement. J’ai l’impression qu’elle m’a bluffé. Bac + 7 en Sciences-Po, j’y ai pensé après, ça n’existe pas. Et puis, elle m’a dit « je ne suis pas en cavale ». Pourquoi a-t-elle dit ça ? A priori, je penche pour de la provoc pure et simple, mais je suis obnubilé par la volonté de tout savoir et de tout comprendre.
Quand je suis entré dans le bureau alors qu’elle y était occupée depuis plus d’une demi-heure, j’ai compris à l’odeur qu’elle venait de fumer un joint. Elle avait les yeux brillants et la voix légèrement pâteuse. Un pétard, c’est devenu banal, mais je lui ai dit fermement qu’il n’était pas question de consommer de la drogue chez moi. Debout, les jambes légèrement croisées et les deux mains posées sur la boucle de son ceinturon, elle m’a toisé en souriant puis elle est passée devant moi en me marchant sur un pied. Sous-entendu, cause toujours, je t’emmerde, je fais ce qu’il me plaît …
Dans quelle galère me suis-je à nouveau embarqué ! Je ne la sens pas cette fille, mais il y a un petit quelque chose qui me retient de la mettre dehors avec son paquetage. Et ce n’est pas une attirance sexuelle, bien qu’elle soit jeune et jolie. Il y a de la personnalité chez elle, mais surtout du mystère.
Je lui propose de prendre un bain. Cela me laissera un peu de répit.
- Je vais plutôt prendre un bain de soleil sur la terrasse. Qu’est-ce qu’on mange de bon, ce soir ? On se fait au petit resto ? Mais, pas de panique, je paierai ma part.
Je n’ai pas envie de me retrouver au Taormina.
- Non, comme il fait beau, je propose plutôt un barbecue … Je te sers à boire ?
- Oui, la même chose que toi …
Le temps de servir deux bières, elle est entièrement nue, ses vêtements éparpillés sur le sol. Je ne sais où regarder.
- T’inquiète pas, je fais comme chez moi. Ca te gène de me voir à poil ?…
- Tu admettras que c’est surprenant. Tu fais ça partout ?
- Si tu veux tout savoir, oui ! … Tu peux me mettre de l’huile solaire sur le dos … Et le pépette, aussi.
Je m’exécute en riant du spectacle qui s’offre à moi. Je revois la séance de douche quand j’ai rencontré Mathilde. Incroyable.
Aurélie se retourne, m’embrasse sur la joue – « Merci, t’es sympa » – et file sur la terrasse avec un bouquin.
Je lui apporte sa bière et m’assois à l’ombre. Elle est couchée sur le ventre, en plein soleil, sur une serviette posée dans l’herbe.
- Une rousse en plein soleil, c’est dangereux …
- Le soleil me connaît. Je suis née aux Antilles.
Pas moyen de discuter sérieusement.
- … Que lis-tu ?
- « Le sang des Borgia » de Mario Puzzo.
- Mario Puzzo … Celui qui a écrit « Le Parrain » ?
- Exact. Et aussi « Le Sicilien », « Omerta » … Je les ai tous lu. Celui-ci est son dernier et c’est sa femme qui l’a achevé après sa mort.
- Tu connais la Sicile ?
- Non, mais je rêve d’y aller.
Elle rêve d’aller en Sicile …
- Moi, j’y vais dans quelques jours.
- Ah bon. Tu vas en vacances ?
- Pas vraiment. Je vais retrouver ma femme.
Aurélie passe l’après-midi au soleil tandis que je m’en vais faire quelques courses pour le dîner. Quand je rentre, je la retrouve vautrée dans une position très peu chaste avec, comme seul accessoire, mon chapeau de paille sur le visage. Il me semble qu’elle dort ou, à tout le moins, qu’elle somnole. Je m’approche d’elle à pas de loup et lui pince le gros orteil. Faux cri de surprise car elle m’avait vu venir. Elle se lève d’un bond avec toujours ce sourire énigmatique, m’embrasse à nouveau sur la joue en passant et file se rhabiller là où elle avait laissé ses vêtements.
Elle me rejoint sur la terrasse pendant que je m’active à allumer le feu et propose de m’aider à la préparation du repas, ce que j’accepte, bien sûr. Elle n’a enfilé qu’un débardeur noir beaucoup trop grand pour elle d’où dépasse un petit sein pointu. Son comportement est ambigu pour moi. Est-ce sa vraie nature, sans le moindre complexe, ou cherche-t-elle à m’allumer ? Petit à petit, je me prends au jeu de la séduction et je l’attends de pied ferme.
Elle revient avec deux verres et une bouteille de Corvo blanc qui dégouline de fraîcheur. J’adore ce vin.
- A ta santé, François ! Chez moi, on se regarde dans les yeux quand on se dit «santé ». C’est une tradition …
Tout en parlant, elle cherche mon regard en ouvrant des grands yeux tout ronds, presqu’une grimace, puis elle se met à rire.
- Au fait, tu connais la Bretagne ? … because les beaux rideaux de chez nous qui pendent à tes fenêtres …
- Un peu, nous y sommes allés quelques fois, Mathilde et moi. C’est très beau …
- Mathilde, c’est …
- … Je te l’ai dit, c’est ma femme.
Elle a maintenant un sujet de conversation.
- Elle est partie pourquoi ?
- Je n’ai aucune envie d’en parler. En tous cas, pas maintenant. C’est trop personnel. Parle-moi d’abord un peu de toi. Tu m’intrigues.
- Je t’intrigue ?
- Oui, tu m’intrigues. Tu caches quelque chose.
- Je cache quelque chose parce je fume des joints, je me balade à poil et que tu crois que je t’aguiche ? Tu ne serais pas un peu coincé, toi ?
Elle marque un point.
- … Coincé, moi ? … Pas du tout, mais je n’aime ni la précipitation ni la révolution. Et tu es un peu les deux.
Elle insiste, la petite garce, avec un grand sourire moqueur :
- Papy est un petit bourgeois ? Il aime son petit train-train ?
Je dois couper court à cette escalade verbale car j’aurai difficilement le dernier mot, mais je ne peux m’empêcher de lui allonger le « BAC + 7 en Sciences-Po » pour lui clouer le bec.
- En fait, c’est BAC + 4, mais j’ai mis sept ans pour le faire …
Elle se mordille la lèvre inférieure, surprise par ce tac au tac. Cette fois, c’est moi qui marque le point.
- Tu es perspicace, toi, conclut-elle en me pointant du doigt, mi-figue, mi-raisin.
- Très …
Elle nous ressert du vin pour tenter de faire diversion.
- J’ai connu de gros problèmes pendant mes études. Voilà.
Notre conversation est interrompue par la sonnerie du téléphone. C’est Carmelo à propos de Richard. Sa nièce a pu obtenir ses coordonnées. Il habite via Tisciala, 10 à Sant’Alfio, une petite commune rurale située dans la montagne, entre Linguaglossa et Catane. Marié, trois enfants. Profession, agriculteur. Normal, c’est un fils de fermiers. Et surtout, il a pris la nationalité italienne en 1974 … Voilà pourquoi il ne figure pas au registre du consulat.
Aurélie, curieuse à défaut d’être indiscrète, n’a rien perdu de mes propos à Carmelo.
- C’est qui, Carmelo ?
- Un copain.
- Et Richard … ?
- Le père de Mathilde. Je t’en dirai peut-être un plus tout à l’heure, si tu me parles de toi. Ce sera donnant-donnant. Et maintenant, à table !
J’ai dressé une belle table sur la terrasse et le repas que nous avons préparé ensemble est excellent. L’atmosphère est joyeuse. Nous rions beaucoup, de tout et de rien. Le vin commence à pétiller dans les yeux d’Aurélie. J’avoue qu’il y a longtemps que je n’ai plus passé un moment aussi agréable. C’est aussi le premier moment de détente depuis que Mathilde est partie, il y aura bientôt une semaine. Les éléments se sont précipités depuis lors et le moindre n’est pas la présence, je dirais inopinée, d‘une petite Bretonne délurée dont je ne connais rien … Pourquoi me suis-je arrêté pour l’embarquer alors que je ne m’arrête jamais pour les auto-stoppeurs ? Je n’en sais rien. Un besoin de parler, de communiquer, une envie de compagnie étrangère à mon microcosme ; en fait un peu de tout ça à la fois. Je ne pense pas que je me serais arrêté pour un garçon au bord de la route. Je me sens bien en compagnie d’une femme, en tout bien tout honneur. La présence féminine me rassure. Hier, c’était Laura, au charme discret, féminin et distingué. Ce soir c’est Aurélie. La jeunesse, la spontanéité et la gouaille. Sensation bizarre, quelque peu équivoque. Vingt-cinq ans d’écart … L’âge d’être ma fille. Que pense-t-elle, qu’attend-elle de moi ? … Moi, j’attends quelque chose d’elle, mais c’est indicible, intériorisé.
Le soir tombe et j’illumine le jardin. L’air est doux. La nuit sera belle. Les pipistrelles sont de sortie et un merle joue en solo sur un fond de coassement de grenouilles. Sérénade sur l’étang. Je suis bien, je me sens revivre. Aurélie me regarde avec un grand sourire :
- C’est chouette, ici. Je dois vraiment partir demain ? …
Je ne m’attendais pas à cette question. Je réponds machinalement oui et j’ajoute, pas vraiment convaincu, que c’est convenu ainsi, que demain je dois partir et que …
- C’est demain que tu pars en Sicile ?
- Non, pas demain, dans quelques jours. Demain, je dois aller rendre visite à la mère de Mathilde, en Ardenne. Et toi, quelle est ta prochaine étape ?
- Aucune idée. Si je dois partir, je me place à un carrefour et j’irai là où on m’emmènera. C’est cela, l’aventure. Mais je t’avoue que j’ai envie de rester quelques jours ici. Je te paierai ma part, comme à l’hôtel …
Elle s’étire sur sa chaise en baillant. Ses pieds nus se cognent aux miens par dessous la table. Je ne sais si cet attouchement est volontaire, mais, toujours en souriant, elle profite de l’occasion pour m’enserrer les chevilles entre les siennes, comme pour m’intimider, me dire «accepte, tu en meurs d‘envie » …
Je fais diversion en me levant pour aller préparer le café. Quand je reviens, elle s’est installée à ma place, les pieds posés sur un tabouret. Elle a de la suite dans les idées :
- Je peux t ‘accompagner, demain, chez la mère de Mathilde ? Ainsi je découvrirai un peu l’Ardenne …
- Je préfère pas. Mais si tu veux, tu peux rester jusqu’à ce que je parte en Sicile.
Pas un merci ni un signe de reconnaissance. Seulement «OK » …
- Tu vas m’installer un lit d’appoint dans le salon ? C’est cela que tu as dit …
- Oui. C’est cela.
- …
J’ai envie de parler de choses sérieuses mais Aurélie fait décidément tout ce qu’elle peut pour éviter ce genre de conversation en détournant systématiquement l’attention sur des problèmes pratiques qui la concernent, elle. J’emporte mon petit café et m’installe dans la balancelle placée un peu à l’écart, face à l’étang. C’est Mathilde qui avait insisté pour qu’on achète ce superbe modèle tendu de toile blanche et jaune comme un auvent. Elle y a passé des heures entières à lire ou tricoter. Il est vrai que c’est un lieu protégé, apaisant. Un véritable cocon de tranquillité. C’était son point d’attache ainsi que le hamac, par beau temps. Le hamac, la médaille … Est-ce le destin qui m’a conduit à me coucher à cet endroit ? Ou le simple hasard ? Est-ce le hasard ou le destin qui a conduit Mathilde jusqu’à moi, il y a dix ans ? … En l’occurrence, je ne crois pas au destin …
Je suis perdu dans mes pensées quand Aurélie me rejoint. Sans dire un mot, elle se couche sur le dos, la tête posée sur mes genoux. Je ne proteste pas et ne fais aucun commentaire. Je ne suis pas entièrement surpris car je pressentais qu’elle viendrait me retrouver, mais là, se coucher sur moi, c’est inattendu. Ma position est inconfortable car je ne sais où mettre mes bras, mes mains. Je pourrais les poser sur elle, mais j’ai peur. Ce serait entrer dans son jeu et je ne le souhaite pas. C’est elle qui prend l’initiative. Toujours silencieuse, elle saisit ma main gauche et la pose sur son ventre en la couvrant de ses deux mains. Enivrant. Affolant. Je perçois sa respiration par le va-et-vient de son abdomen. Je perçois la vie. Le ventre d’une femme, source de vie. Instant magique. Sauf retirer ma main, je n’ose pas bouger de cet endroit stratégique au risque de déclencher une passion charnelle qui me mènerait je ne sais où. Jeu dangereux … Nous restons ainsi un long moment sans rien dire, puis, toujours aussi déroutante, elle s’engage :
- Il y a un an, sous ta main, il y avait un enfant …
- … Qu’est-il devenu ?
Elle ne répond pas.
- Tu t’es faite avorter ?
Une fois de plus, diversion :
- Tu l’aimes encore, Mathilde ? …
- Pourquoi me demandes-tu si j’aime encore ma femme ?
- Et bien, pour savoir … Qu’as-tu ressenti quand elle est partie ?
- … Vastes questions. Si je l’aime encore ? … Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne suis plus sûr de rien. Après ce qu’elle m’a fait, je la perçois différemment, bien sûr … J’aurai peut-être la réponse quand je la verrai devant moi. Le fameux vendredi, quand je suis rentré de mon boulot et que j’ai compris qu’elle était partie comme une voleuse, outre la surprise et l’incrédulité, ce fut le désarroi le plus total au point que j’ai failli en crever. Ensuite, colère et incompréhension. Maintenant, c’est la chasse, la traque. Pas la traque d’un gibier, plutôt celle d’une brebis perdue … C’est très long à expliquer, très difficile aussi.
- Moi aussi, j’ai plaqué mon fiancé sans le prévenir. La semaine dernière. C’était prémédité mais j’ai dû trouver la force de le faire. J’ai respiré très fort et j’ai claqué la porte, ne laissant qu’un mot sur la table de la cuisine : adieu. J’ai coupé tous les ponts avec lui et fait en sorte qu’il ne me retrouve pas et qu’il lui soit impossible de me contacter. J’ai changé d’opérateur téléphone et d’adresse e-mail et je suis partie à l’aventure.
C’est comme Mathilde … Même scénario. Qu’est-ce qui peut bien générer une telle manière de se séparer d’un conjoint ?
- Pourquoi refuses-tu tout contact avec lui ?
- J’ai la trouille d’être à nouveau harcelée. Mais peut-être un peu aussi par lâcheté …
- Pourquoi, tout à l’heure, as-tu consulté ta messagerie, si tu n’as pas de contact avec lui ?
- Mes parents et quelques amies fiables. Je reste en contact avec eux, bien sûr … Et puis, je t’avoue, j’avais envie de fumer un joint. Ca me détend.
Elle parle calmement mais ma main posée sur son ventre perçoit quelques soubresauts.
- Tu m’as parlé de gros problèmes durant tes études … C’était donc cela ?
- Je ne souhaite plus en parler.
- Comme tu voudras.
Aurélie se lève d’un bond, m’embrasse furtivement sur la joue en prenant soin d’éviter mes lèvres. Elle tire sur les coutures de son débardeur pour le réajuster, enfile ses tongs, se plante devant moi et me saisit les poignets :
- J’ai envie de marcher le long de l’étang. Tu viens ? …
- Bonne idée ! Moi aussi, j’ai envie de marcher. Je vais t’emmener à l’arbre mort ; avec le clair de lune, on apercevra peut-être les bernaches. Il y en a une douzaine. Elles passent une bonne partie de la nuit sur l’eau.
Nous partons. Machinalement, je pose une main sur son épaule, comme je le faisais avec Mathilde. Nous marchons en silence, à pas feutrés, nous confondant avec la nuit. Le silence de la nuit génère une grande quiétude chez qui sait l’appréhender, une sorte d’enveloppement magique. Surtout en pleine nature. L’émotion partout présente est ressentie au plus profond de soi. Après dix minutes de marche silencieuse, nous arrivons à l’arbre mort planté dans l’eau, à quelques mètres du rivage. La tour de guet du balbuzard pêcheur. Nous nous asseyons sur l’immense pierre plate qui borde l’étang. Les bernaches, indifférentes, batifolent à quelques mètres de nous. Au loin, la maison illuminée scintille. “L’empire des lumières”, comme le tableau de Magritte. Spectacle grandiose.
- C’est superbe. Tu venais ici avec Mathilde ?
- Ca nous est arrivé quelques fois, il y a bien longtemps. Quand nous avions des choses importantes à nous dire. C’est un endroit idéal pour la réflexion et la confidence. Pour la confession, aussi, mais depuis plusieurs mois, nous ne parlions plus que de banalités et le tissu qui nous reliait s’est étiolé sans même que je m’en rende compte.
- Et elle, elle en était consciente ?
- Faudra lui demander. Une chose est certaine, malgré les sourires et les câlins toujours présents, notre union s’est détricotée insidieusement pour ne plus être que superficielle. Tu connais le résultat.
- Vous faisiez souvent l’amour ?
- Pourquoi tu me demandes cela ?
- Tu as parlé de câlins …
- Mathilde est très charnelle. Câlin ne signifie pas baiser à tout prix. Elle aime le contact physique, les attouchements. C’est une perpétuelle recherche d’affection, chez elle.
- Et toi ? …
- Moi ? … Comme tu l’auras remarqué, de prime abord, je suis assez réservé. Mon éducation ultra-catholique m’a un peu cadenassé dans ce domaine. Je suis très pudique, mais pas le moins du monde coincé. J’aime l’amour physique. J’aime surtout beaucoup les femmes, mais pas comme objet de désir. Quand je vois une femme, mon premier réflexe n’est pas “elle a un beau petit cul, je veux me la faire” …
Je me rends compte qu’elle m’embarque dans un domaine intime qu’il m’est difficile d’exprimer et, gentiment, je l’asticote un peu :
- Dis donc, t’es pas un peu psy, toi ? Je te préviens, j’ai horreur des psys !
- Mon père est psychiatre. Déformation professionnelle, il n’a jamais cessé de nous analyser, ma mère et moi, au point que nous forcions parfois la dose pour le piéger … Mais, parlons de toi …
- Tu dévies constamment. Tu files entre les doigts, comme une anguille. Tu as peur de parler de toi ?
- Bien vu.
Sur ces mots, elle se penche sur moi en posant une main sur mon cœur, m’embrasse dans le creux de l’épaule et me susurre à l’oreille :
- Je peux dormir avec toi ? Je ne te toucherai pas …
- … Pourquoi veux-tu à tout prix dormir avec moi ?
- Parce que tu es rassurant. Je n’ai pas encore digéré ma fuite.
D’un ton badin, je lui rétorque :
- Tu prends des risques, ma jolie. Que feras-tu si je te saute dessus pour dévorer ton sexe ?
Elle me pince le nez en souriant :
- Tu n’oseras pas.
- Tu as raison.
Nous restons un long moment couchés sur la pierre à regarder les étoiles. Aurélie s’est blottie contre moi en position fœtale car la température a fraîchi et l’humidité commence à monter de l’étang.
- Tu as l’âge de mon père, ou presque. Je n’ai jamais parlé avec lui comme je le fais avec toi. Mon père écoute, mais de façon, je dirais, médicale, en état d’analyse permanent. Il ne parle pas beaucoup et, grave, il n’a pas d’état d’âme. Il se plaît à répéter que c’est son métier qui veut ça. Maman, en revanche, est très possessive au point qu’elle en est devenue pour moi un repoussoir. J’aime mes parents, mais ils me pompent. J’ai besoin d’air.
- Mais, si j’ai bien compris, tu es partie pour fuir ton fiancé ? …
- Oui. Et tu vas me demander pourquoi …
- Tu en parles si tu veux.
- J’ai un peu froid et je suis fatiguée. On rentre ?
Une petite brise s’est levée et le ciel est strié d’éclairs à l’horizon. Nous repartons bras dessus, bras dessous. Aurélie chantonne une chanson de scout au rythme de ses pas. Je n’ai aucune idée de l’heure, mais il est tard. Je me sens bien. Je ne suis plus seul.
A peine rentrée, la donzelle file sous la douche. Je m’installe dans le transat pour siroter une dernière petite bière, le temps que la salle de bain soit libérée. Je me sens heureux mais mal à l’aise. Le fait de passer la nuit avec Aurélie dans mon lit – pour dormir – m’intimide et, même, me fait peur. Je ne veux pas tomber dans le panneau mais, je reste réaliste, la nature garde tous ses droits. Je dois assumer puisque j’ai accepté et il est maintenant trop tard pour se défausser. Je réfléchis sans trop y croire à une stratégie de résistance au désir et à la tentation. Pire, à la provocation. J’imagine la tête de mes collègues s’ils savaient ça. Je les entends railler. Et bien, tant pis, ça ne regarde que moi.
Elle vient me retrouver sur la terrasse en esquissant un pas de danse de vahiné, avec simplement une serviette nouée autour de la taille.
- Je vais au dodo … Bonne nuit. S’il te plaît, ne fais pas de bruit quand tu viendras, j’ai le sommeil léger.
- Bonne nuit à toi aussi. Pas de bruit, je te le promets …
Elle m’embrasse sur le front et s’en retourne sur le même tempo. Quelle comédienne ! J’attends quelques minutes avant de me lever et je ne me presse pas pour fermer portes et lumières puis passer sous la douche. Malgré qu’il fasse très chaud dans la chambre et contrairement à mon habitude, j’enfile un pyjama léger.
Le parfum du chèvrefeuille accolé à la façade embaume la chambre dont la fenêtre est grande ouverte. Aurélie est couchée sur le ventre, les deux bras en éventail au-dessus de la tête, une jambe allongée et l’autre légèrement fléchie. Le drap est parfaitement replié au pied du lit.
Je m’allonge avec une prudence de sioux et me couche sur le dos, le plus près possible du bord.
- Je ne sais pas dormir. Il fait trop chaud.
Elle ne dormait pas, la gueuse. Elle se couche sur le côté, face à moi.
- Tu as mis un pyjama avec cette chaleur ?
- Comme tu vois.
- Tu as peur que je te vois tout nu, papy ? … Tu as peur de moi ? …
D’un coup de rein, elle bascule et s’assied à califourchon sur mes cuisses, les deux mains posées sur ma poitrine, puis s’allonge en cherchant mes lèvres. Je n’oppose aucune résistance.
Je suis réveillé par les roucoulades bruyantes des tourterelles perchées dans le grand sapin. Les rayons du soleil transpercent les tentures. L’avant-midi est déjà bien avancé. Je m’étire longuement, comme un chat, sans trop remuer ni faire de bruit. Je ressens un profond bien-être. Aurélie dort paisiblement. Entièrement découverte, elle me tourne le dos. J’ai une folle envie d’effleurer sa peau du bout des doigts, de remonter délicatement le sillon de son dos du creux des reins jusqu’à la nuque noyée dans des cheveux bouclés. Nos ébats de la nuit m’ont totalement désinhibé et je me vois tout autre par rapport à hier. J’appréhendais cette nuit en me culpabilisant par avance de je ne sais quel interdit transgressé. Mais, finalement, quel mal il y a-t-il à se laisser séduire par une jeune femme intelligente et sensible, alors que ma compagne de dix années m’a plaqué comme un malpropre ? Quel mal il y a-t-il à avoir un rapport amoureux avec une belle inconnue même si elle a l’âge d’être ma fille ? Ces questions existentielles m’ont ligoté l’esprit depuis le moment où je l’ai ramenée à la maison, mais maintenant, j’ai faim d’elle et de son corps. J’attends son réveil avec l’impatience d’un enfant.
Petit à petit, elle sort des limbes. Je perçois un soupir puis un étirement ponctué d’un bâillement. Voilà qu’elle se retourne vers moi. Sans un mot, elle me sourit en posant un doigt sur mes lèvres, comme pour dire “ne parle pas”, “savoure le temps présent” … Cette fois, c’est moi qui prend l’initiative. Je me penche vers elle, glisse une main taquine entre ses cuisses et lui dépose un baiser léger dans le cou. Elle tressaille et, sans hésitation, entre dans le jeu qui nous transporte à nouveau dans un corps à corps sensuel et délicat.
Il est midi quand nous nous levons. Après la douche, nous prenons un copieux petit-déjeuner sur la terrasse. Aurélie me trouve radieux. Elle n’arrête pas de me taquiner en faisant, comme elle dit, le bilan de nos premières vingt-quatre heures communes. Très prolixe sur la sexualité des quinquagénaires, elle n’a pas peur des mots. Je joue le blasé, mais elle insiste:
- C’est la première fois qu’un homme de l’âge de mon père me fait l’amour. Avant hier, je ne l’aurais jamais imaginé. Et pourtant …, ajoute-t-elle en levant les yeux au ciel.
Je réponds par une pirouette :
- Si ton père, le psy, le savait, qu’en penserait-il ?
Du tac au tac :
- La question ne se pose pas. Et toi, si ta fille ? …
- Tu sais que je n’ai pas d’enfant.
- C’est une boutade. Excuse-moi, François …
Ce rappel impromptu et totalement gratuit de ma “non paternité” assombrit mon visage et Aurélie l’a bien perçu. Elle enserre une nouvelle fois mes chevilles dans les siennes par dessous la table et me lance, avec un sourire compatissant :
- Je me sens bien avec toi.
J’ai envie de dire “moi aussi”, mais je ne réponds pas. Oui, je me sens bien avec elle, mais je mets plutôt cela sur le compte de la nouveauté, de l’événement dans une période troublée, et non sur un quelconque attachement sentimental naissant. Un petit coin de ciel bleu dans mon existence actuelle, sans plus. Je suis sur mes gardes car c’est peut-être un appel du pied qu’elle me fait et je ne veux pas m’embarquer dans une aventure qui ne saurait être que sans lendemain.
Sans transition, j’embraye sur le futur immédiat :
- Quels sont tes projets ? En ce qui me concerne, je dois absolument aller rendre visite à Agnès. Ce sera pour demain car il trop tard, aujourd’hui. Ensuite, le plus tôt possible, je partirai pour la Sicile. J’irai en voiture et prendrai le ferry à Gênes.
Aurélie feint l’indifférence sur mon programme à venir et ramène le sujet sur sa petite personne :
- Donc, tu me chasses …
- Non, je ne te chasse pas. Ce n’est pas le bon mot. Je dis simplement qu’il faut que tu partes car j’ai besoin d’être seul durant quelques jours. Je vis une situation très personnelle et je veux la dénouer tout seul car elle ne regarde que moi. On pourra se revoir après, si tu le souhaites.
- Je comprends. Je vais m’en aller. Pour la suite, on verra bien. Le temps qui passe est souvent révélateur des sentiments qu’on a ou qu’on n’a pas. Au fait, tu vas où, exactement, en Sicile ? Je ne sais pas grand-chose de ton histoire …
Nous passons une grande partie de l’après-midi au jardin. Aurélie insiste pour que je lui raconte notre histoire à Mathilde et à moi depuis notre rencontre jusqu’à sa fuite inexpliquée. Je ne sais pourquoi, mais je lui déballe tout sans retenue, y compris les heures les plus sombres de mon enfance. Elle écoute avec une grande attention, la tête légèrement penchée comme une madone compatissante, alternant oui oui, hochements de tête complices et regards levés vers le ciel. Je trouve qu’elle force un peu la dose, mais je ne fais pas de commentaire. Je lui parle aussi de Didier, de Thérèse, mais surtout de Carmelo et Laura qui sont devenus des amis. Elle embraye sur la Sicile. Mon voyage l’intéresse au plus haut point. Très curieuse, elle boit mes paroles et pose beaucoup de questions. Ce qui l’intrigue, c’est que je me déplace si loin pour retrouver Mathilde en chair et en os alors qu’il lui paraît que mes sentiments à son égard sont au plancher, comme elle dit.
- Tu l’aimes encore ?…
- J’ai déjà répondu à cette question. Pourquoi veux-tu à tout prix savoir si j’aime encore Mathilde ? C’est mon problème, poulette.
Elle m’énerve à vouloir tout savoir. Réponse du berger à la bergère :
- Et toi, ton ex, tu l’aimes encore alors que toi aussi tu t’es cassée sans le prévenir et que tu refuses tout contact avec lui ? Tu trouves ça bien ? C’est exactement comme Mathilde ! Vous êtes les deux mêmes ! Tu dois quand même un peu souffrir de cette situation, avoir un certain remords, non ? Non pas le remords de l’avoir quitté, celui de la manière dont tu l’as fait … Je me trompe ? …
Cette fois, c’est son regard qui s’assombrit. Elle détourne les yeux et reste un long moment pensive, absente. J’en reste là. Ce n’est pas le moment de se disputer ni de la blesser.
Elle souhaite se rendre à Bruxelles. Je vais l’y conduire et nous passerons la fin de la journée ensemble. C’est avec des pieds de plomb qu’elle refait son paquetage. Je sens qu’elle voudrait rester mais je n’ai pas le choix et, d’ailleurs, j’aspire à être seul pour préparer la suite de ma démarche, de ma quête.
- Après Bruxelles, que vas-tu faire ?
- Je pense que je vais rentrer à la maison.
- Rentrer à la maison ? Tu plaisantes ?
- Non. Je n’ai plus envie de vagabonder sans attache.
Elle se lève, vient vers moi et s’assied sur mes genoux. Ses yeux brillent. Elle passe ses bras autour de mon cou et me chuchote à l’oreille que je vais lui manquer. Je ne suis pas trop surpris par cette ultime démarche. Je dirais même que je m’y attendais. J’avais perçu sa déception. Je tente de la rassurer :
- Laisse-moi quelques jours. Nous nous reverrons après. Promis, juré.
- Ne dis pas n’importe quoi … Tu vas en Sicile pour récupérer Mathilde.
- Parce que tu crois qu’elle va me revenir ? Tu rêves.
- Tu l’aimes encore. J’en suis sûr. Intuition féminine. Tu veux la reprendre. Je ne compte pas pour toi.
Elle se lève et rentre à l’intérieur de la maison. Je la laisse quelques minutes avant de la rejoindre. Elle termine ses bagages.
- J’ai envie de partir maintenant. Tu m’emmènes au premier carrefour ou j’y vais à pied ?
- Aurélie, calme-toi. Nous allons à Bruxelles. Comme prévu.
Elle s’assied sur son sac et fait mine de consulter sa carte routière. Je m’abstiens de toute réaction et file changer de vêtements dans ma chambre. Dix minutes plus tard, je suis prêt.
- On y va.
- Je préfère que tu me déposes à l’entrée de l’autoroute, dans le coin où tu m’as embarquée.
Un quart d’heure plus tard, nous arrivons. Je me gare sur le bas côté. Aurélie se penche vers moi. Nous nous embrassons sur la joue comme deux camarades. Pas un mot. Elle sort de la voiture. En prenant son sac à l’arrière, elle ne peut se retenir :
- Tu n’as rien compris. Je t’aime.
Je dois faire un gros effort pour ne pas courir derrière elle et la serrer dans mes bras. Je démarre lentement. Je l’aperçois dans le rétroviseur. De dos. Assise sur son sac. Les larmes me montent aux yeux.
Me voilà seul. Malgré le ressenti émotionnel lié au départ d’Aurélie, je suis serein car c’est une décision volontaire et délibérée que j’ai prise en pleine connaissance de cause, mais je suis déçu qu’elle soit partie de cette manière, sur une phrase assassine, sans un regard. « Tu n’as rien compris. Je t’aime ». Elle m’aime ! C’est ce qu’elle a dit. Mathilde aussi m’a écrit « je t’aime » sur son billet d’adieu. Foutaises ! Ca ne tient pas debout ! Elle rêve ! On n’aime pas quelqu’un, je veux dire d’amour, en vingt-quatre heures, quand on le connaît à peine. C’est de l’illusion pure, ou une mascarade. Si elle m’aime réellement, comme elle le dit, je suis un peu peiné pour elle. Pourtant, je ne lui ai rien concédé, sauf lui faire l’amour, mais elle l’a cherché par tous les moyens. Et faire l’amour, en l’occurrence, c’était purement physique.
Je suis incapable de décoder ses dernières paroles. « Tu n’as rien compris ». Compris quoi ? Elle ne s’est jamais livrée ! Elle n’a fait que jouer au chat et à la souris avec moi. C’est moi qui lui ai tout livré de ma vie. Je me suis mis à nu devant elle. Au propre comme au figuré. Si elle est sincère, mais je l’avoue, j’en doute, j’espère qu’elle se ressaisira vite. J’ai plutôt tendance à penser qu’elle a lâché cette phrase par dépit, à moins que ce ne soit par vengeance enfantine. Enfin, j’imagine. Ce serait bien dans son style. Foutre la merde une dernière fois. Je n’en sais rien. Décidément, je ne comprendrai jamais les femmes.
En ce qui me concerne, je ne ressens aucun sentiment profond envers Aurélie. Simplement une sympathie naturelle et spontanée qu’elle s’est bien ingéniée à cultiver. Elle est passée dans ma vie comme un feu follet, par le plus grand des hasards. C’est une anecdote, rien de plus. J’ai douté depuis la première minute de la sincérité de son comportement mais je suis entré dans son jeu de séduction. C’est une allumeuse et elle est tombée dans son propre piège ou elle a bluffé jusqu‘au bout. Je ne le saurai jamais.
Je pars courir une quinzaine de bornes. Je choisis un parcours vallonné, ardu par cette température estivale, car je veux me faire mal, ressentir l’effort, les tensions musculaires, le souffle et les pulsations qui s’emballent, la sueur qui dégouline de partout, la gorge sèche qui gratte, qui brûle, l’envie de marcher, d’arrêter … . Je dois sentir vibrer mon être tout entier. Je le répète, courir est pour moi un besoin permanent. Besoin physique et mental à assouvir en adaptant parcours et rythme aux circonstances. Certains parcours sont propices à la réflexion, à la rêverie, D’autres, plus durs, nécessitent une grande générosité dans l’effort, je dirais même une défonce, qui libère l’esprit, où toute l’attention est focalisée sur le contrôle des sensations physiques car c’est la performance qui compte et rien qu’elle. Comme en compétition. Ma vie, et particulièrement maintenant, est une compétition. Je dois être fort. D’autres épreuves m’attendent. La rencontre avec Agnès, d’abord. Je la crains. C’est pour demain. Je ne la reporte plus. Et puis, enfin, le face à face avec Mathilde. Savoir le quoi et le pourquoi ! Le passage d’Aurélie a ravivé mon sentiment affectif envers elle, mais ce n’est peut-être que réactionnel. Je doute et je ne parviens plus à réfléchir, je manque de recul et de sérénité à ce sujet.
A peine rentré, je consulte ma messagerie sur Outlook. Elle est désespérément vide. En revanche, il y a un message sur mon téléphone. Premier réflexe, le cœur battant, je pense Aurélie ou Mathilde. Non, c’est Laura. C’est le jour de fermeture du restaurant et elle me propose de venir dîner. Je la rappelle. Avec un grand sourire dans la voix, elle se dit très heureuse que j’accepte l’invitation puis ajoute que Carmelo a obtenu des informations sur Mathilde et Richard.
J’apprécie cette invitation, c’est du bonheur. Elle prouve bien que Laura et Carmelo sont devenus des amis. Je suis aussi heureux de ne pas rester seul, ce soir. J’ai besoin de discuter, de communiquer avec des proches et je les considère comme tels. Et puis, je vais en savoir plus.
Quand j’arrive chez les Scapuso, toute la petite famille s’affaire à la préparation d’un buffet. Il y a Daniele et Laetizia, les deux enfants, ainsi qu’Alfonsa, la mamma de Carmelo. C’est un vrai repas de famille tel que je l’ai rarement vécu, même pendant mon enfance. J’apprécie cette ambiance familiale faite de joie de vivre et de complicité entre les générations mais c’est surtout l’attention portée à mon égard qui me touche. Laura, sensible et intuitive, l’a remarqué. Elle me prend gentiment par le bras et m’intronise. «Tu es des nôtres, François ». Elle a enfin décidé de me tutoyer.
Carmelo me sert un verre de vino alla mandorla, un apéritif à base de vin blanc parfumé à la liqueur d’amande, une spécialité de la région de Taormina. Celui-ci est une fabrication maison de son oncle Marcello qui est retourné vivre à Castiglione di Sicilia, le village voisin de Linguaglossa. Alfonsa opine avec une fierté évidente. Marcello, c’est son frère. Les deux familles sont originaires de cette région. Laura enchaîne :
- C’est justement sur la route de Castiglione que se trouve la bergerie où réside Mathilde. C’est un endroit superbe avec une vue imprenable sur l’Etna. Je sais que ce n’est pas pour faire du tourisme que tu pars là-bas, mais profites-en quand même un petit peu. Tu verras, le paysage et la magie du volcan. C’est merveilleux.
J’écoute à peine la fin de sa phrase, pressé d’en savoir plus :
- Tu m’as dit, Laura, que vous aviez obtenu des informations sur Mathilde et Richard …
- Oui. J’y arrive. Ils se sont rencontrés. Massimo a vu la camionnette de Richard devant la maison.
- Comment sait-il que c’est la camionnette de Richard ?
- Parce que c’est écrit dessus : « Il baglio dei Castagni – Famiglia Couson».
- C’est quoi « baglio » ?
- Une ancienne ferme fortifiée, un peu comme les fermes en carré de chez nous. D’après Massimo, il a transformé une partie en gîtes ruraux. Tourisme à la ferme. Il est bien connu dans la région. Il organise aussi des randonnées dans l’Etna. Son point d’attache est le Rifugio Citelli, dans le massif. A cette période de l’année, il doit y être quasi tous les jours. C’est un refuge de montagne du Club Alpin, vers les deux mille mètres. On peut s’y restaurer et même y loger, paraît-il.
- Si je me souviens bien, tu m’as dit au téléphone qu’il avait des enfants.
- Oui, trois, mais je n’en sais pas plus. Tu vas aller le voir ?
- Je ne sais pas.
Carmelo intervient comme un cheveu dans la soupe en déclarant à brûle-pourpoint que Mathilde a loué la maison à l’année. Laura le regarde dépitée, imaginant bien que ce serait un coup dur pour moi si je l’apprenais. Je ne peux m’empêcher de réagir :
- Elle a donc décidé de rester … Je comprend qu’elle souhaite vivre auprès de son père qu’elle vient juste de connaître, mais, bordel de nom de dieu, pourquoi me laisse-t-elle ainsi sans donner le moindre signe de vie ? Que lui ai-je fait ? C’est terrible et culpabilisant, une situation pareille ! Ne pas savoir pourquoi on vous en veut, quel mal on a bien pu faire à l’autre …
Je retiens difficilement mon émotion. Mes yeux s’embuent. Laura s’emploie à changer de sujet et nous convie à passer à table.
Le repas se prolonge tard dans la soirée dans une joyeuse ambiance. Carmelo, Laura et la mamma ont plein de souvenirs de « là-bas » à raconter, ponctués par des chansons en dialecte qu’ils sont les seuls à comprendre.
Ce fut une belle soirée chez de véritables amis.
Je me sens bien, mais c’est le vin, car j’ai pris un solide coup de bambou en déduisant que Mathilde ne reviendrait certainement jamais auprès de moi. Je suis perdu dans un marais d’incertitudes, de questionnements et de contradictions intérieures. Le seul moyen d’en sortir, c’est de lui parler le plus tôt possible car je ne vis, pour l’instant, que d’expédients « comportementaux ». Mais j’ai peur. Peur de la vérité.
La première chose qui me vient à l’esprit en rentrant est de consulter ma boîte à mails. Elle est vide. Désespérément vide. Merde. Je me connecte au site internet de la compagnie maritime qui assure la liaison Gênes- Palerme. Il n’y a malheureusement plus de place pour une voiture avant plusieurs jours et la traversée dure 20 heures. Re-merde. Le délai est beaucoup trop long. Je n’ai pas d’autre choix que de prendre l’avion pour Catane et de louer une voiture sur place. Je réserve immédiatement pour le vol de jeudi matin. Ca me laisse deux jours avant le départ. Maintenant je ne peux plus reculer.
Je ne parviens pas à m’endormir. Une excitation folle m’a envahi. Je pense à Mathilde mais aussi à Aurélie. Où est-elle, à l’heure qu’il est ? Naïvement peut-être, j’espérais un petit message dans la soirée. Pour me rassurer. Me dire qu’elle ne m’en veut pas, qu’elle me comprend, que c’est mieux ainsi, pour elle et pour moi … Et qu’on se reverra … Là aussi, c’est le silence. Désolant.
Dans trois jours, je saurai pourquoi Mathilde m’a quitté et je serai libéré d’un fameux fardeau. Je veux savoir, mais surtout comprendre. Elle n’a peut-être pas trouvé en moi une profondeur de sentiment ni une écoute auxquelles elle aspirait. J’aurais dû être fou d’amour pour elle, mais je n’ai pas pu ou pas voulu. Je ne sais pas. L’Amour avec un grand A me bloque car je m’en méfie, il me fait peur. C’est une méfiance intérieure, indicible. La cause, je la connais, bien sûr, elle remonte à mon enfance, mais je ne suis jamais parvenu à l’exorciser. Insensible aux manifestations de l’âme, je n’ai pas été capable de voir au travers de son regard, de son comportement et de ses paroles même les plus anodines. Le résultat est là. Quel gâchis.
J’arrive petit à petit au terme de mon “Voyage au bout de la nuit”. Je ne sais pourquoi, je repense subitement à cette phrase terrible de Céline: “L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches”. Cynisme d’un écorché misanthrope. Je suis un écorché. Nous sommes tous, quelque part, des écorchés. Et que dire de Mathilde ? Abandonnée, elle a dû beaucoup souffrir de l’absence de ses parents depuis sa petite enfance. Souffrir en silence parmi des étrangers et chercher en vain celui qui pourrait enfin l’aimer. Je ne fus donc pas celui-là …
C’est maintenant, pour moi, le moment le plus difficile à vivre car l’arrivée est proche. Trois jours. Comme en fin de marathon, mélange d’excitation et de douleur, de rage de vaincre, de se vaincre soi-même pour arriver au but.
Je me suis résolu à prendre un somnifère. Un seul. Le sommeil m’envahit en douceur. Demain matin, je vais voir Agnès.
Il est à peine dix heures quand j’arrive à Granville-En-Fagne, une bourgade rurale aux confins de l’Ardenne et de la Lorraine. L’Institut Ambroise Paré est un ensemble pavillonnaire au milieu d’un parc arboré entourant un grand bâtiment central à colonnade, de style néo-classique, vraisemblablement construit au début des années vingt. Je n’avais jamais vu d’Institut psychiatrique ailleurs que dans les films ou les séries à la télé et c’est copie conforme. Je crois rêver. J’emporte les fleurs, les chocolats et la photo que m’a donnée Thérèse. L’accueil par la préposée est très courtois à défaut d’être sympathique. Je me présente en faisant référence à mon appel téléphonique récent. Mon interlocutrice – Geneviève, c’est écrit sur son badge – consulte son PC et retrouve mon nom référencé dans une liste d’appelants ainsi que les coordonnées téléphoniques de mon portable.
- François Raguse. Je vois. Agnès Clermont est une de vos connaissances, c’est bien ça ?
J’acquiesce. Elle me tend une fiche signalétique et me demande de la remplir.
- C’est votre première visite. Puis-je vous demander pour quelle raison vous venez voir madame Clermont ?
Je prends mon air le plus naturel et explique calmement :
- Ainsi que je l’ai dit au téléphone, je rentre d’Afrique où j’ai passé près de trente ans. J’ai bien connu Agnès quand j’étais enfant. Elle vivait chez nos voisins. J’ai appris tout récemment qu’elle se trouvait ici. D’après ce que je sais, ça fat longtemps … Vous pouvez me dire de quoi elle est atteinte, la raison pour laquelle on l’a placée ?
- Cela, il vous faudra le demander à notre directeur, le docteur Duquenne. Je vais voir s’il peut vous recevoir.
La gentille dame m’invite à m’asseoir quelques instants, quitte son comptoir et disparaît. Elle est la seule préposée à l’accueil et moi je suis seul dans la salle d’attente. Les visites aux patients ne doivent pas être nombreuses. En tout cas, moins qu’à la prison. Les malades mentaux intéressent certainement moins leurs proches que les détenus. Et pourtant, c’est quand même une prison, ici. L’attente me paraît longue mais ce n’est qu’une illusion. Je suis mal à l’aise. Je n’ai qu’une envie, me casser au plus vite. Je fixe avec anxiété la porte par laquelle est partie “Geneviève”. J’espère que je ne vais pas être éconduit, sinon je fais un malheur. Je ris car je m’imagine empoigné par deux malabars qui me passent le camisole de force. C’est fou comme ce milieu peut catalyser l’imagination. La porte s’ouvre, je fonce au comptoir.
- Venez, suivez-moi. Le docteur Duquenne va vous recevoir.
Le bureau du directeur est à l’étage. Un homme jeune et souriant à l’allure sportive m’accueille chaleureusement :
- Bruno Duquenne. Enchanté. Asseyez-vous, je vous prie.
Je suis agréablement surpris par le personnage, moi qui ai toujours imaginé les psychiatres en “docteur Foldingue”. C’est plutôt rassurant pour la suite.
- Agnès Clermont est une de nos plus anciennes pensionnaires. Vous ne l’ignorez pas, j’imagine. Elle n’a plus le moindre repère avec la vie extérieure. Puis-je vous demander ce qui vous amène ?
Je lui refais le baratin de l’ancien d’Afrique et je brode avec le peu d’éléments dont je dispose. Le courant passe. Je me lance :
- Hormis sa fille, Agnès n’a plus aucun parent. Il ne doit pas y avoir beaucoup de visites …
- A ma connaissance, une seule depuis que je suis en poste ici.
Je joue la surprise :
- Une seule ? …
- Oui. Il y a quelques semaines. Une dame qui disait être sa fille. Or, Agnès a toujours affirmé avec force qu’elle n’a jamais eu d’enfant.
- Mais elle a une fille, c’est sûr ! Mathilde. Je l’ai connue quand elle était bébé. J’ai même poussé le landau ! … D’ailleurs, voici sa photo !
- Je suis bien d’accord, mais Agnès ne veut rien savoir. Nous avons essayé de la convaincre, de faire appel à sa mémoire …
Je ne peux m’empêcher de rétorquer perfidement :
- A-t-on encore une mémoire après trente ans dans un asile ?
Il esquisse un sourire puis ajoute :
- Pour ne pas risquer une crise de démence, je n’ai pas autorisé la rencontre. J’ai néanmoins permis à Mathilde de regarder sa maman par la fenêtre en lui disant qu’on réessayera plus tard, qu’il faudra du temps.
- Comment a-t-elle réagi ?
- Elle est restée figée plusieurs minutes devant la fenêtre, sans dire un mot, puis elle a tourné les talons et elle est partie. Depuis lors, je n’ai plus de contact.
Je reste pantois. Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? Le toubib se lève et prend un dossier dans une armoire.
- Sachez que d’ici, on ne sort généralement pas de son vivant. La plupart de nos pensionnaires sont colloqués. Vous voyez ce que je veux dire, ajoute-t-il en ouvrant le classeur sur son bureau.
- Docteur, ce que je vais vous demander est extrêmement important : qui a fait colloquer Agnès et pour quelle raison ?
- Monsieur Raguse, je suis désolé. C’est le secret médical. Je ne peux pas vous répondre.
J’appréhendais ce refus mais je le comprends. J’étais peut-être trop sûr de mon fait, ou naïf, de croire qu’en venant ici, j’allais tout savoir sur Agnès, le pourquoi, le comment. Je suis terriblement déçu et je ne m’en cache pas, mais le docteur Duquenne reste inflexible. A plusieurs reprises, j’ai failli lui dire la vérité pour tenter de le faire fléchir, mais je n’ai pas osé car j’aurais dû avouer avoir menti. Je tente un dernier baroud :
- Mathilde le sait-elle, le pourquoi et le comment ?
- Elle ne me l’a pas demandé. Elle était affolée en arrivant et j’ai préféré ne pas prendre d’initiative. La première visite chez nous est toujours difficile à vivre.
Mon hôte enfile une blouse et m’invite à le suivre. Il insiste pour que je fasse preuve de retenue et de discernement. Il assistera à l’entrevue, au moins au début, car le risque d’incident n’est pas absent. Nous sortons de l’immeuble à colonnade et nous nous rendons dans un des nombreux pavillons plantés dans l’immense propriété. L’endroit est charmant mais je doute que les pensionnaires en soient conscients. Ca et là, j’en aperçois qui font la promenade au bras d’une infirmière. Nous arrivons. J’ai le souffle court. J’entends battre mon cœur.
Les pavillons abritent une douzaine de patients qui disposent tous d’une coquette petite chambre dotée d’un lit-cage, un fauteuil en skaï et une tablette scellée dans le mur. Agnès, vêtue d’une ample chasuble bleu ciel, est assise sur le bord du lit dont la grille côté chambre a été rabattue. Malingre, cheveux gris coupés court, regard éteint. Une loque. Trente ans de neuroleptiques. Absente, elle semble marmonner en pétrissant ses doigts déformés. Le médecin lui relève le menton et lui dit, d’une voix douce :
- Agnès. Regardez qui est là. Agnès, hou hou, Agnès ? …
Elle lève lentement la tête vers moi. Je pose une main sur son épaule et me penche vers son visage :
- Agnès, c’est François … François … Tu ne me reconnais pas ? Le petit voisin des Anselot, quand j’étais jeune … Thérèse, Armand, P’tit Paul, Jeanjean … J’avais envie de venir te dire un petit bonjour. Je t’ai apporté des fleurs et des chocolats …
Elle me regarde sans la moindre réaction et ne dit mot. J’éprouve les pires difficultés à parler. C’est un moment insoutenable. Je n’aurais jamais pu imaginer une telle dégradation physique et mentale. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ! C’est terrible.
Le toubib parait insensible. C’est son monde, son quotidien. Il s’est écarté et s’est placé dans l’embrasure de la porte. Je remarque qu’il a discrètement fait appel à une infirmière qui s’est postée à ses côtes.
J’ai obtenu l’accord de sortir dans le parc avec Agnès. On l’installe dans une chaise roulante et nous partons avec l’infirmière vers un banc posé sous un grand tilleul. Cet arbre me rappelle le grand tilleul millénaire de notre village, cerclé d’un banc en bois où les jeunes amoureux se donnaient rendez-vous dès la tombée du soir.
- Agnès, tu te souviens du Gros Tilleul ? …
Elle n’a pas encore dit un seul mot depuis mon arrivée mais je crois percevoir une lueur dans ses yeux. J’ouvre la boîte de chocolats et guide sa main pour l’aider à en saisir un. Elle porte le morceau à sa bouche et le mâche en silence, mécaniquement, puis esquisse un léger sourire et pose une main froide sur la mienne. Je pose l’autre main sur la sienne, en signe d’amitié et je reste un long moment sans bouger. Je pense intensément à Mathilde. Je voudrais qu’elle parle. Je dois créer un choc, même si je la pousse à la crise. Je sors la photo de ma poche et la pose sur ses genoux.
- Tu vois, Agnès, c’est quand tu habitais chez Thérèse. Regarde, ici à ta droite, c’est moi … A gauche, c’est P’tit Paul et Jeanjean. Tu nous reconnais, n’est-ce pas ?
- …
- Regarde bien la petite, sur tes genoux. C’est qui ? … Tu ne te souviens pas ? … Tu l’as bien connue, pourtant …
J’ai bien soin de ne pas prononcer “ta fille”. Elle saisit la photo, la scrute avec attention, puis, enfin, daigne parler, d’une voix lente, pâteuse :
- François, je t’ai reconnu sur la photo. P’tit Paul et Jeanjean, aussi. C’est une belle photo. Vous êtes bien, tous les trois.
- Tous les trois ? Mais nous sommes quatre avec toi. Tu oublies la jolie petite fille, sur tes genoux …
- Je ne la connais pas.
- Mais si, tu la connais. C’est Mathilde …
L’infirmière me regarde avec anxiété. Agnès lève les yeux au ciel et grimace.
Tout d’un coup, il me vient une idée. Je sors la photo de Mathilde que je conserve en permanence dans mon portefeuille et la lui mets d’autorité entre les mains. Elle détourne le regard. Je me libère :
- Agnès, s’il te plaît, regarde ta grande fille. Mathilde. Tu vois comme elle est belle ? … Et bien, Mathilde, c’est ma femme ! …
Ses mains tremblent. Prise de spasmes, elle éclate en sanglots. Je contiens difficilement mon émotion.
L’infirmière me fusille du regard et déclare d’un ton sec que la visite est terminée. Elle est furieuse “du coup tordu” que, selon elle, j’ai joué et me fait entendre que mon comportement est irresponsable. Intérieurement, je lui réponds que je l’emmerde.
Nous nous quittons. Agnès se laisse embrasser. D’une main elle s’agrippe à mon bras. Dans l’autre, elle tient mes photos. Je suis immensément heureux.
C’est une victoire, cette rencontre avec Agnès, et je n’en suis pas peu fier. Il est évident qu’elle a reconnu sa fille, qu’elle a reconnu qu’elle avait une fille, sinon, pourquoi aurait-elle gardé les photos ? A tous le moins celle que je conservais dans mon portefeuille, le portrait d’une Mathilde radieuse, altière, tout simplement belle ? J’ai provoqué un séisme, une révolution, et j’aimerais tant partager mon bonheur avec ma belle car j’ai fait cela avant tout pour elle.
Je suis impatient d’en parler, à Thérèse, à Laura et Carmelo. Et à Mathilde, bien sûr. Cela devrait la faire réfléchir. Peut-être revenir, même si elle ne tient plus à moi, simplement pour retrouver sa mère. C’est le plus beau des cadeaux que j’aie pu lui faire, mais il faudrait qu’elle en soit la première convaincue.
Je repars tranquillement, à la fois apaisé et excité. Apaisé car j’appréhendais cette épreuve. Excité pour la suite. Dès mon retour de Sicile, je reviendrai voir Agnès, avec ou sans Mathilde.
Il fait très beau. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison. Je fais un long détour pour rejoindre mon village natal que j’ai quitté il y a si longtemps. Je ressens le besoin de retrouver mes racines, surtout revoir l’ancienne maison familiale au bord de la rivière, la grosse bâtisse voisine, celle des Anselot, la cure et le tilleul millénaire.
Je passe et repasse avec émotion devant la maison de mon enfance où j’ai connu plus de peine que de bonheur, espérant rencontrer quelqu’un à qui parler, de préférence un ancien du quartier, lui dire que c’est là que je suis né et refaire l’histoire … En vain. Les volets sont clos. Pas une âme. Le vide. C’est peut-être mieux ainsi. Je me promène un long moment dans les petites rues pittoresques de la cité puis je m’attable à une terrasse pour admirer les belles maisons anciennes qui bordent la place et regarder vaquer les gens. Je ne connais plus personne. Je repars pour un tour et m’arrête un instant devant la cure où habitaient l’infâme curé et Richard “Fleur de couillon». J’entre dans la belle église romane où je fus enfant de chœur. Je m’assois dans la pénombre. Je pense à Richard, le brave gars aimé de tous jusqu’au jour où … Des images et des odeurs de mon passé me reviennent sans cesse, mêlant tous les protagonistes de notre histoire à Mathilde et à moi. Des frissons me parcourent l’échine. Je me prépare mentalement au grand voyage. Dans quarante-huit heures, je serai à pied d’œuvre. Mais comment vais-je aborder Mathilde et que vais-je lui dire ? Comment va-t-elle réagir ? Se jeter dans mes bras ? Et si elle me claque la porte au nez ? …
Quand je rentre à la maison, en toute fin d’après-midi, je m’empresse d’allumer le PC et de consulter ma messagerie. Il y a un message d’Aurélie. Laconique, mais troublant : “François, pardonne-moi pour hier, je n’ai pas voulu te faire du mal. Essaye de comprendre … Je pense à toi. Je t’embrasse” …. Mais rien sur elle, ce qu’elle fait, où elle est … Pour semer le trouble, elle s’y entend, celle-là. Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. Qu’est-ce qu’elle cherche, qu’est-ce qu’elle veut ? Je ne réponds pas à son mail, je le supprime. Je pourrais l’appeler sur son portable, je suis quasi sûr que c’est ça qu’elle attend, mais il n’en n’est pas question. Je refuse de retomber dans une situation ambiguë. Sans hésiter, je pense qu’elle cherche à me déstabiliser dans ma quête, furieuse qu’elle est de ne pas être au centre de mes préoccupations. Mais mon unique but, ma seule préoccupation actuelle, c’est de retrouver ma femme. Après, on verra. La suite ne dépend pas que de moi.
J’ai faim. Je me prépare rapidement du riz accommodé avec des restes de charcuterie et de légumes que je découvre dans le réfrigérateur et me sers un grand grand verre de vin blanc que j’engloutis en deux gorgées, puis un deuxième. J’enfile la bouteille. J’ai envie de m’enivrer et de sombrer euphorique dans un sommeil profond jusqu’à demain. Demain, c’est la veille. C’est marrant, on dit toujours “ce n’est pas demain la veille”. Et bien, si justement.
Je suis réveillé très tôt par le clairon des coqs du voisinage. Réveil militaire. Immédiatement, je pense à ce qui m’attend et j’essaie d’échafauder une stratégie, un plan d’action, méthodiquement, comme chaque fois que je rencontre un problème important ou une situation délicate à gérer. En vain. Je m’énerve, je ne parviens pas à structurer ma pensée. Je vois Mathilde devant moi, alternativement amoureuse puis revêche, venant vers moi ou me clouant le bec. Mon imagination tourne à toute allure et mon cœur s’emballe. J’en frissonne.
Je me lève sans plus attendre, avale un grand verre d’eau et un café serré puis, sans transition, je vais courir quelques kilomètres en sous-bois, tout en souplesse, sans forcer. La forêt est magnifique. L’air est doux malgré l’heure matinale. Le chemin vallonné défile comme un toboggan. Je ne sens pas mes foulées, un bien-être m’envahit. Je plane … Je pense sans arrêt à plein de choses mais je sens que je m’apaise. Je pourrais écrire une lettre à Mathilde, au cas où elle refuserait de me voir, peut-être aussi tenter de rencontrer Richard … Ce soir, je passerai au Taormina car j’ai hâte de leur raconter … Je pense aussi à Aurélie. Cette fille est entrée en moi, malgré ma volonté incessante de la repousser bien loin …
En rentrant à la maison, je rencontre Lucien au moment où il dépose le courrier dans la boîte aux lettres. Nous discutons quelques minutes, sur le pas de la porte. Il me demande si je vais bien et si j’ai des nouvelles de Mathilde. Je lui réponds que non, je ne sais rien de rien et lui renvoie sa question. Il me dit qu’au village, “on” raconte que Mathilde est déjà remplacée par une jeune nénette. Minable.
Je ne résiste pas à l’envie de répondre au mail d’Aurélie malgré mon rejet initial. Je le récupère dans les “supprimés”. Je relis plusieurs fois ses quelques mots lourds de sens et l’émotion me submerge. Et pourtant, inconsciemment, je m’interdis de m’émouvoir. “Tu dois”. “Tu ne peux pas”. C’est peut-être là, le nœud du problème. Mon enfance, toujours mon enfance. J’essaie de comprendre le pourquoi de ce besoin de répondre à ce message, cette perche qu’elle me tend, car, tout bien réfléchi, ce n’est pas une envie mais un besoin que j’éprouve. Je ne peux pas l’exprimer, encore moins l’expliquer. Peut-être suis-je, dans mon for intérieur, touché par l’intérêt qu’elle me porte alors que je la perçois égocentrique, séductrice. Pire : serais-je secrètement amoureux d’elle ?
Je ne comprends certainement rien aux femmes ni à la sensibilité féminine. Ne serait-ce pas là, la cause de mes échecs ? “Celui qui n’a pas réussi avec les femmes, à quoi lui sert-il d’avoir réussi” a dit le poète Jacques Audiberti. C’est tellement vrai. Mais il n’est pas trop tard. Cette épreuve que je vis depuis deux semaines m’a beaucoup fait réfléchir. Introspection permanente. Mais je suis perdu dans le labyrinthe de mes questionnements. Et personne à qui parler, à part Laura. Elle est peut-être la seule à pouvoir m’aider à comprendre.
Je renonce à écrire une lettre pour Mathilde. A quoi bon, puisque je vais lui parler. Je n’ose pas imaginer qu’elle refuse de me voir. Je la poursuivrai jusqu’à ce qu’elle m’écoute et, au besoin, je dirai tout à Richard …
Je reprends le mail d’Aurélie. Je dois rester neutre.
“Bonjour Aurélie, j’espère que tout se passe bien pour toi. Où es-tu, que fais-tu ? …
Demain matin, je prends l’avion pour Catane et je ne rentrerai pas avant une semaine. S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles … Je t’embrasse.”.
Je téléphone au Taormina. C’est Laura qui répond. Je lui raconte en quelques mots ma visite auprès d’Agnès. Il y a du bonheur dans sa voix. Je réserve une table pour ce soir et n’hésite pas à lui demander de dîner avec moi car j’ai un immense besoin de lui parler. Elle accepte avec plaisir.
Je passe une grande partie de l’après-midi à préparer ma valise, ce qui n’est tout de même pas une tâche compliquée ni insurmontable. J’ai l’impression d’être assis entre deux chaises. C’est comme si une force invisible me retenait. Et pourtant, je suis impatient de partir. Je passe alternativement de la valise au repassage et à internet où je consulte longuement les sites relatifs à la région de Catane et de l’Etna. Je dois trouver un hôtel, mais surtout prendre des repères. Je découvre une petite auberge qui paraît sympa, à Sant’Alfio, “Albergo Etnea“, et je réserve deux nuits. Là, je serai à pied d’œuvre.
Je découvre que Richard a son site web. “Il baglio dei Castagni“, la ferme des châtaigniers, aussi à Sant’Alfio. C’est un superbe bâtiment plus que centenaire avec des fleurs partout et une piscine. Et surprise, il y a la photo de “Riccardo e Rosalia” ! Ca me fait un choc de le revoir. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnu du premier abord. Toujours une bouille sympa et souriante. Un grand fort gaillard moustachu à l’allure sportive malgré ses soixante-cinq ans. Un homme de la terre. Rosalia paraît beaucoup plus jeune. Difficile de lui mettre un âge. C’est une belle femme rustique, une mamma. Je dévisage longuement Richard. Mathilde a beaucoup de traits de lui, le nez, le menton, et surtout, le regard, franc, altier. C’est très frappant. Je ne comprends toujours pas pourquoi ce grand couillon l’a abandonnée avec sa mère. C’était un bon gars, Richard. Il a dû y être contraint et forcé, du moins dans un premier temps, mais ensuite, quand il s’est défroqué ? Qu’est-ce qui l’empêchait de revenir ? Mystère. Mais maintenant, le mal paraît réparé puisque Mathilde et lui se sont retrouvés. Très bientôt, je saurai. J’imagine notre couple reconstitué au milieu de toute cette smala. Je rêve ? Peut-être …
Je lis que Rosalia tient aussi table d’hôte et que Riccardo est guide nature à la Comune di Sant’Alfio. Il y a un lien vers le Rifugio Citelli dont m’a parlé Laura. Je repère sur la carte, à mi-chemin entre le refuge et le village, une petite route en lacets qui descend à Linguaglossa en passant par Castiglione di Sicilia. C’est entre les deux qu’habite Mathilde. J’imprime tout. Je voudrais montrer tout cela à mes amis.
Je termine mes bagages avec bien plus d’entrain que je ne les ai commencés. La découverte du site de Richard m’a dopé. Je passe la fin de l’après-midi sur la terrasse à lire les guides touristiques. Qui sait, je resterai peut-être plus longtemps que prévu. Je ne suis pas lié par un délai puisque je n’ai pris qu’un aller simple.
J’attends que le temps passe. Je somnole et je gamberge, j’échafaude des plans … J’arrive au but, mais de quoi sera fait demain ? Je dois à la fois me préparer au miracle et à l’échec. Je n’ose pas pronostiquer. Dans mon for intérieur, je ne sais même plus ce que je souhaite vraiment.
Il me reprend soudain l’envie d’écrire quelques mots à Mathilde, comme je l’avais envisagé hier avant d’y renoncer. Une petite bafouille sympa, pas un réquisitoire ni une plaidoirie. Quelques lignes gentilles. Je la posterai demain à l’aéroport. Ainsi, si elle refuse de me voir, elle aura ce souvenir indélébile, qu’elle le lise ou pas. Je lui rappellerai les derniers mots qu’elle m’a laissés et qui ne me quittent jamais : François, mon chéri, je suis partie vers d’autres cieux. Je n’ai pas osé t’en parler. Tu étais si loin de moi … Je t’expliquerai. Ne m’en veux pas. Je t’aime … Mascarade ?
“Ma chère Mathilde”. Ma chère Mathilde ou ma chérie, mon amour ? …
“Je t’ai enfin retrouvée ” … Non, c’est débile. Ca ne ressemble à rien. Je ne trouve pas les mots. Je n’ai jamais été très doué pour trouver les mots qui émeuvent ou qui font mouche. Je ne sais quoi écrire, tout ce que je couche sur le papier me paraît banal, sans corps. Je renonce. Mieux vaut ne rien écrire qu’écrire des salades. Mais c’est grave. Grave de ne pas trouver les mots, les mots simples pour dire des choses simples, alors qu’il est souvent plus facile de les écrire que de les dire. C’est peut-être mon état de nervosité ou de stress qui m’empêche. Je réessayerai demain, dans l’avion. Ou dans ma chambre d’hôtel …
Il est dix-neuf heures. Je file au Taormina. J’ai une folle envie de parler, de dialoguer, partager mes émotions, mes découvertes. Laura sera à mon écoute.
Laura s’est faite particulièrement belle ce soir. Elle est resplendissante dans sa robe à fleurs, la taille fine soulignée par une large ceinture blanche. Un frais parfum fruité la nimbe toute entière. Son regard s’enflamme quand je la complimente par un “bellissima” en l’embrassant trois fois sur les joues comme c’est la coutume chez nous. Carmelo nous regarde en souriant, ravi, mais cette fois, c’est moi, il bel Antonio. Je lui renvoie le compliment, celui d’avoir une très belle femme. Il me répond gentiment, sans arrière-pensée : “Nous avons tous les deux une très belle femme, Francesco” … Va bene, Carmelo. Ils sont incroyables, ces Italiens. La séduction et le charme. C’est inné, chez eux, c’est culturel. Je les adore.
Laura répond avec humour à mon compliment en portant sa main vers mon visage pour un hypothétique baisemain:
- Je me dois de vous faire honneur. C’est un plaisir pour moi de dîner avec vous, mon cher ami …
Je ne la connaissais pas comme ça. Nous rions tous les trois. J’apprécie. Sur un ton comique, elle me transmet un message : elle sera toute à moi, en tout bien tout honneur bien sûr.
Carmelo nous installe à une table ronde superbement dressée dans un coin de la salle. Une sémillante jeune fille s’approche avec les menus. C’est Laetizia, la cadette, joli minois, chemisier blanc sur minijupe noire.
- Bonsoir madame, bonsoir monsieur. En plus de la carte que vous connaissez (rires), voici les suggestions pour ce soir ….
Laura joue le jeu de la cliente capricieuse. Carmelo et Daniele nous observent derrière le bar en riant comme des gamins. Ils se sont bien arrangés pour que ce repas soit une fête pour moi et j’en suis terriblement ému. Ils sont merveilleux.
Nous commençons par un verre de Prosecco di Menfi accompagné de délicieuses bruscchette à la tomate et au basilic. Laura lance la conversation :
- Tu es donc allé voir Agnès.
- Oui. Quel choc ! Un zombie ! Une épave ! J’ai appris du toubib que Mathilde était passée trois semaines plus tôt – sans rien me dire – mais qu’elle n’avait pas pu la voir …
Je raconte en long et en large ma visite à Ambroise Paré et le point capital que je pense avoir marqué : grâce à mes photos, Agnès a enfin reconnu sa fille en tant que telle.
Laura fait signe à Carmelo qui accourt. Je lui répète en quelques mots. L’un et l’autre sont abasourdis. « Un ange passe » … Carmelo repart à la tâche et Laura enchaîne :
- Tes bagages sont prêts ? Comment te sens-tu avant le grand départ ?
- Tout est prêt. J’ai réservé deux nuits à l’Albergo Etnea à Sant’Alfio. Tu connais ?
Elle fait non d’un signe de la tête. J’avale une gorgée de Prosecco et je poursuis :
- En navigant sur internet, j’ai découvert le site de Richard. C’est exactement comme tu m’as dit. Il a l’air très chouette, son baglio. Je voudrais le rencontrer, le Richard. Je me demande si je ne vais pas passer au Rifugio Citelli avant d’aller chez Mathilde. Avec un peu de chance, il y sera. Imagine : je tombe sur lui “inopinément” et je joue la surprise. Richard ! Quelle surprise ! … Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ca fait quarante ans ! Tu te rends compte ? … Moi ? … Ben, je passe mes vacances en Sicile etc. …, etc. … Parce que, vois-tu Laura, je voudrais absolument éclaircir ce qui est pour moi un mystère inexplicable: pourquoi Richard a-t-il abandonné sa femme et sa fille et surtout, pourquoi a-t-il persisté à les ignorer quand il a quitté la prêtrise ? A priori, à ce moment, il n’avait plus, selon moi, aucune raison. Je dis bien, a priori ! … Je veux absolument connaître les tenants et aboutissants de toute cette histoire et le drame parental qu’a connu Mathilde. Ca fait partie du puzzle. Puisqu’elle m’a laissé dans l’ignorance – peut-être de ma faute – je veux maintenant le savoir par n’importe quel moyen.
Laetizia nous amène à chacun un calamar ai ferri simplement nappé d’une tapenade maison émulsionnée dans une huile d’olive de Toscane. Sublime. Je raffole de ce plat, une spécialité reconnue de la maison.
Tout en savourant mon délice et le merveilleux vin qui l’accompagne, je parle et je parle … Laura m’écoute avec grande attention. Son regard plein de tendresse affiche une affection tellement sincère et naturelle que je me sens pousser des ailes. Je suis sous le charme. Je m’y attendais, mais je plane. Je sens qu’elle peut m’aider, qu’elle va m’aider.
Nous nous interrogeons sur la façon la plus adéquate, ou la plus naturelle, d’aborder Mathilde.
- Si elle est chez elle quand tu t’y présenteras et qu’elle ne répond pas, que feras-tu ?
- Je n’imagine pas qu’elle ne m’ouvre pas sa porte, qu’elle me laisse sur le seuil comme un malpropre … C’est quand même ma femme, non ? La moindre des choses, c’est qu’elle s’explique !
- Oui, je comprends, mais, imaginons … Tu trouves porte close deux, trois, quatre fois … Il faut tout envisager. Dis-toi bien que si elle a rompu tout contact avec toi, c’est qu’elle a une raison personnelle, bonne ou mauvaise, de ne plus jamais vouloir entendre parler de toi !
- Sans trop y croire, j’ai prévu cette éventualité. Je compte lui envoyer une lettre. J’ai essayé d’écrire quelque chose de factuel, cohérent, qui ne rabaisse aucun de nous deux, mais je n’y parviens pas. Je ne trouve pas les mots.
- Tu pourrais lui dire que tu ne te remets pas de son départ et que tes bras lui sont ouverts, que tu l’aimes toujours, peut-être même plus qu’avant, de manière différente, mais que tu ne comprends pas pourquoi elle a gardé pour elle son terrible secret, pourquoi elle ne t’a pas fait confiance …
- Oui, bien sûr, c’est ce genre de truc que je voudrais écrire. Je dois aussi lui apprendre que je suis parvenu à la faire reconnaître par sa mère. C’est quand même une grande nouvelle qui devrait la ravir … Puis-je aussi dire que c’est grâce à vous deux que je l’ai localisée ?
Laura acquiesce sans hésiter.
- De toute façon, il n’y a que par nous que tu aurais pu le savoir.
Je sors le “petit billet” de mon portefeuille et le tend à Laura.
- Voici ce qu’elle m’a laissé quand elle est partie. Elle l’avait confié sous enveloppe à Didier avec mission de le déposer dans la boîte aux lettres en mon absence. Souviens-toi, j’en ai parlé l’autre soir quand je suis venu furax…
Laura lit en silence puis me regarde avec de grands yeux ronds, incrédule.
- Alors là, je ne comprends pas. Elle dit qu’elle t’aime puis elle coupe tout contact. Si elle t’aime, elle a dû faire un terrible sacrifice pour partir. Tu crois qu’elle aurait pu dire cela si ce n’était pas vrai ? Je pense que dans ta lettre, tu devrais aborder cette phrase. …
Le repas s’éternise un peu car nous discutons encore longuement. Carmelo vient nous retrouver après le service pour le café et la grappa. Cette soirée m’a fait du bien. J’ai enfin été écouté. Je vais écrire ma lettre ce soir. Je ne peux pas ne pas l’écrire.
Nous prenons congé. Mes deux hôtes ont les yeux qui pétillent et je retiens difficilement mon émotion. Laura me tient les deux bras tandis que Carmelo pose une main sur mon épaule. A bientôt. Et merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Il est presque minuit quand je rentre et je dois partir à l’aéroport à cinq heures. Nuit blanche en perspective. Je m’installe devant le PC. Je vais écrire en traitement de texte puis je recopierai au stylo, c’est plus personnel.
Je n’hésite plus sur l’adresse, ce sera “Mathilde, ma chérie”, mais, dès l’écriture de la première phrase, je butte car j’ai énormément à dire. La difficulté réside dans la sélection de l’essentiel et la définition du message que je veux lui transmettre. Pas de blabla vide de sens, de compassion sirupeuse ni de lyrisme mélo. Surtout pas. Cette lettre doit l’interpeller si elle refuse de me voir et l’inciter à me parler. J’espère toujours que nous n’en arriverons pas là.
Le travail est laborieux. Je modifie sans cesse, j’ajoute, je coupe, j’inverse deux paragraphes, je me relis dix, vingt fois. Je me lève cent fois de ma chaise, je marche un peu, me sers à boire, me couche sur le lit, pensif et concentré, reviens me relire et encore changer un mot, un bout de phrase … Le temps passe. Trois heures du matin. Je ne suis pas entièrement satisfait mais je dois conclure. Je ne me décide pas à écrire la fin, les derniers mots. Je suis bloqué. Vais-je finir par « je t’aime » ou simplement « je t’embrasse » ? … Je déciderai à l’aéroport, avant de poster l’enveloppe. Je suis fatigué. Dans deux heures, je pars … Je recopie, d’une écriture nerveuse et hésitante.
“Mathilde, ma chérie,
J’ai écrit cette lettre pour le cas où tu refuserais de me parler car j’ai des choses importantes à te dire et je veux que tu les entendes, d’une manière ou d’une autre, peu importe la forme.
Depuis ton départ, j’ose dire ta fuite, je n’ai qu’un seul but : te retrouver. Incrédule, j’ai lu et relu cent fois le billet que tu m’as laissé. Je ne sais si tu t’en souviens. Je te rappelle tes derniers mots : je t’aime. Des mots que tu ne m’avais jamais dits auparavant … Pourquoi les avoir écrits à ce moment précis, douloureux pour toi, dramatique pour moi ? En pensée, je te vois les prononcer en me regardant dans les yeux et j’entends distinctement ta voix. Et si c’était vrai que tu m’aimes ? …
Tu te doutes que c’est grâce à Laura et Carmelo que je t’ai retrouvée. Je suis venu avec un fol espoir, je suis là, à quelques mètres de toi et tu refuses de me parler ! Pourquoi ? Tu ne peux pas me faire ce coup là. Expliquons-nous. Si tu souhaites garder ta liberté, je la respecterai. Je veux avant tout savoir et comprendre pourquoi tu es partie comme une voleuse en coupant tous les ponts, savoir ce que tu me reproches, tout ce que tu cherches en moi que je n’ai pu te donner. De grâce, parle-moi. Expliquons-nous. Pardonnons-nous.
Depuis ton départ, j’ai tout fait pour connaître et comprendre ton passé, ce que je n’avais jamais fait auparavant car j’avais abdiqué devant le mur que tu avais dressé. La médaille que j’ai retrouvée tout à fait par hasard au fond du jardin a été le chaînon manquant pour découvrir ton histoire. Je l’ai déposée dans l’enveloppe. J’imagine qu’elle te manquait et que tu seras ravie de la récupérer. C’est un premier cadeau que je t’offre.
Le deuxième cadeau que je t’apporte est pour moi incommensurable. Je suis allé rendre visite à ta maman à l’Institut. J’ai pu lui parler. Je lui ai montré deux photos de toi. La première, joli bébé sur ses genoux, entourée de Ptit Paul, Jeanjean et moi. C’était ton premier anniversaire. J’avais treize ans. C’est Thérèse Anselot qui me l’a donnée. Tante Thérèse, comme tu l’appelais. L’autre, c’est celle que je conservais dans mon portefeuille. Tu y es resplendissante. Après quelques instants d’hésitation, son visage s’est illuminé. Très émue, elle m’a embrassé. Elle avait l’air heureuse et soulagée. Elle est repartie avec les photos en les tenant fermement contre elle … Rends-toi compte, elle t’a maintenant acceptée pour ce que tu es : sa fille ! C’est merveilleux, n’est-ce pas?
Tu as retrouvé ton père. J’imagine que c’est un grand vide que vous venez de combler tous les deux. Au moment où tu liras ces lignes, je l’aurai certainement rencontré. Nous voici donc tous les quatre réunis, en quelque sorte. Maintenant, tout peut repartir. Nous sommes prêts pour une “renaissance”. Mais la balle est dans ton camp, ma chérie …
Je suis à l’Albergo Etnea à Sant’Alfio, non loin du baglio de Richard. J’y resterai le temps qu’il faudra. Je t’attends. N’hésite plus, je t’en prie, viens, parle-moi, embrasse-moi, répète-moi les derniers mots de ton billet …
Je relis encore et encore cette lettre. J’aurais pu lui dire, comme me l’a suggéré Laura, que je ne supporte pas son absence, que je me suis rendu compte que je l’aimais plus qu’avant et que … et que … Mais je ne peux pas. Tout simplement parce que je ne le ressens pas au fond de moi-même. Je ne veux pas bluffer ni la tromper sur des sentiments dont je ne suis plus sûr. Je ne veux pas non plus l’inciter à la pitié et encore moins l’accabler de remords. Si elle accepte de me revoir, j’aurai tout le loisir de m’épancher en fonction de mon ressenti du moment. J’attends de la voir devant moi. Ce sera le flash ou le clash. Il ne faut pas se leurrer. Ce qui m’importe, pour l’instant, c’est de provoquer un déclic sur des événements positifs pour l’inciter à me parler. Elle ne pourra pas s’empêcher de lire la lettre. C’est humain. Tôt ou tard, elle la lira. J’espère seulement qu’elle la découvrira à mes côtés alors que je lui aurai déjà tout raconté. J’entends sa voix envoûtante, au timbre si particulier qui m’avait séduit quand nous nous sommes rencontrés, je l’entends décortiquer les mots, s’arrêter sur une phrase, je vois ses yeux s’embuer, déposer la lettre et se jeter dans mes bras … Elle ne peut pas rester indifférente.
Tout est maintenant réuni pour que nous puissions enfin être heureux ensemble. Il ne reste plus qu’à le vouloir. Heu-reux … Ce mot ne fait pas vraiment partie de notre vocabulaire à tous les deux.
C’est le compte à rebours. Je me suis mis couler un bain. Je vais mariner jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. Mes bagages sont déjà dans le coffre de la voiture. Je me prépare un café serré.
Machinalement, je consulte ma messagerie informatique comme je le fais sans arrêt, dans l’attente inconsciente d’un message. Aurélie m’a répondu :
“François, merci pour ton message. J’espère que tu feras un bon voyage. Je pense à toi. Bisous”.
Il ne manquait plus que cela ! Ce n’est vraiment pas le moment. Elle ne dit même pas où elle se trouve ni ce qu’elle fait. “Je pense à toi” ! Vraiment pour foutre la merde. Je ne réponds pas. Mais qu’est-ce qu’elle me veut, cette turlutte ?
Je me coule dans le bain. Mon cocon. Je dois faire gaffe de ne pas m’endormir. Décollage à huit heures. Arrivée à Catane à dix heures. Prendre possession de la macchina chez Hertz puis filer à Sant’Alfio. J’arriverai pour le déjeuner. Pour la suite, j’improviserai. Je dois d’abord m’imprégner de l’endroit. Pas de précipitation. Je dois savourer le bonheur d’être là et surtout celui qui m’attend. Je n’imagine pas un seul instant un refus de Mathilde. Refus de me rencontrer, bien sûr. Pour le reste … J’ai aussi hâte de revoir Richard. J’ai de la sympathie pour lui, même si son comportement fut inacceptable pour qui ne connaît pas son histoire. Richard, c’est la pierre angulaire. Témoin central, incontournable.
Il est presque cinq heures. Je ferme les volets et j’active l’alarme. Je démarre. Une heure de route jusqu’à l’aéroport. Dans sept ou huit heures, je suis à Sant’Alfio. Un grand frisson me parcourt le dos. J’allume la radio. « Don’t give up ». Peter Gabriel et Kate Bush. Sublime. J’augmente le son et je chante avec eux.
J’ai posté la lettre à Bruxelles. Finalement, j’ai simplement ajouté « je t’embrasse » pour terminer. Mathilde devrait la recevoir d’ici deux ou trois jours. Ca me laisse un délai suffisant.
Il est dix heures quand l’Airbus se pose à l’aéroport Fontanarossa de Catane. Moins d’une heure plus tard, je suis en route pour Sant’Alfio dans une superbe petite Lancia grise du dernier cri. Le temps est magnifique. J’ai choisi d’emprunter l’autoroute qui file vers Taormina entre la mer, à droite, et l’Etna à gauche. Le volcan mythique domine toute la région et son sommet attire immanquablement le regard. Superbe et impressionnant. A Giarre, je quitte la voie rapide pour une route départementale qui, dès la fin de l’agglomération, monte par paliers dans le massif en traversant ci et là des plantations d’orangers et de citronniers. Le paysage est magnifique avec, au gré des virages, des vues imprenables sur le Monte et sur la mer Ionienne.
J’ai toujours rêvé de passer des vacances en Sicile. Maintenant, j’y suis, mais pas vraiment pour faire du tourisme. En tout cas, pas maintenant. Une sensation bizarre m’imprègne tout entier, à la fois d’émotion, d’appréhension et d’impatience. Je dois me contrôler. Raisonner. Ne pas précipiter les événements. Prendre mes marques. J’ai tout mon temps.
Comme je l’avais prévu, j’arrive à Sant’Alfio pour l’heure du déjeuner. Il fait terriblement chaud et le ciel est d’un bleu azur comme nulle part ailleurs.
L’auberge est située un peu à l’écart du village, sur la route vers Linguaglossa, non loin du fameux “Castagno dei Cento Cavalli”, mais avant de m’y arrêter, je ne peux m’empêcher de passer devant le baglio de Richard que je trouve sans problème car le chemin est fléché. Je descends de la voiture et me dirige vers l’immense bâtisse pour la voir et l’admirer en détail. Je ris à l’idée de tomber inopinément sur Mathilde, mais il est clair que je prends un risque. Que lui dirais-je, comme ça, totalement surpris ?
Après le déjeuner, j’irai à Linguaglossa et je passerai devant la bergerie. Simplement passer, sans m’arrêter. Je veux d’abord voir Richard, en “terrain neutre”, au Rifugio Citelli. J’irai aussi faire un tour là-bas, cette après-midi, en reconnaissance.
C’est, en quelque sorte, un pèlerinage que je suis en train de réaliser. C’est mon Compostelle à moi, et j’ai besoin, avant tout, de m’imprégner des endroits que je découvre. Rien qu’en passant, je suis mentalement en contact, je dirais même en phase, avec les personnages qui y sont liés. C’est une forme de mental training. C’est dans mon caractère.
L’hôtel est très convenable et l’accueil chaleureux. Je réserve pour toute une semaine. Ma chambre avec terrasse est à l’étage, face au jardin et surtout, face à l’Etna. Merveilleux paysage, grandiose.
Après le déjeuner où j’ai opté pour le buffet d’antipasti et un gouleyant vin blanc de la région, je m’affale sur le lit. Coup de massue. Je paie ma nuit blanche. Tard dans l’après-midi, je suis réveillé en sursaut par la sonnerie de mon portable. Sans mes lunettes, je ne sais pas lire qui m’appelle.
- François ? C’est moi. Tu es bien arrivé ?
A moitié endormi, je ne suis pas certain d’avoir reconnu la voix, mais un frisson me parcourt l’échine :
- C’est qui, « moi » ?
- Tu plaisantes ? Ben, c’est moi, Aurélie … Qu’est-ce qui se passe ?
- Excuse-moi. Je dormais. Je suis crevé. Où es-tu là ?
- A Cefalù.
- A Cefalù ? Mais, que fais-tu à Cefalù ?
- Je passe des vacances.
Je reste sans voix. Aurélie est à cent cinquante kilomètres d’ici !
Je reprends très vite mes esprits. Furieux, le ton de ma voix est sans ambiguïté :
- C’est un coup vache que tu me fais là …
- J’ai voulu te faire une surprise. Je pensais que tu pourrais avoir besoin de moi, me répond-elle avec cynisme.
Mon sang ne fait qu’un tour.
- Ecoute-moi, Aurélie, si tu veux réellement m’être utile, oublie-moi !
- Je ne peux pas. J’ai des choses très importantes à te dire.
Impatient d’en finir, je la presse :
- Et bien, vas-y, raconte … De quoi s’agit-il ?
- Non, pas au téléphone. Il faut qu’on se voit.
Il faut qu’on se voit ! Et puis quoi encore ? Je réplique sèchement :
- N’y compte pas. En tous cas, pas dans l’immédiat. Tu sais pourquoi je suis ici, n’est-ce pas ? Et bien, laisse-moi.
- Bien sûr que je sais pourquoi “tuèzici”. Je le sais même très bien.
- Je suis désolé de te le dire aussi crûment : fous-moi-la-paix !
- Sinon, tout va bien pour toi ? Tu l’as revue, ta Mathilde ?
- Meeeerde !
Excédé, je coupe. Elle rappelle immédiatement :
- Mais calme-toi, François. Je ne veux pas du tout te saboter. Je sais parfaitement bien pourquoi tu es là. Mais rien ne nous empêche de nous voir pour parler. Par-ler ! Et, si tu ne veux pas te déplacer, je peux venir, j’ai loué une voiture.
- De grâce, Aurélie, ne viens pas, s’il te plaît.
- Bon, j’ai compris. Salut.
Maintenant, c’est elle qui me raccroche au nez ! Mais je ne me fais aucune illusion, ce n’est pas fini, c’est une teigne, une sangsue. Qu’est-ce qu’elle me veut ? Qu’a-t-elle de si important à me dire ? Une idée funeste me traverse l’esprit : elle est enceinte. Je blêmis. Ce serait une catastrophe pour moi ! Tout bien réfléchi, ce n’est pas possible, il est trop tôt pour le savoir.
Très perturbant, ce coup de téléphone, à un moment crucial de mon existence. Je ne pense pas qu’elle bluffe. Elle a des choses à me dire, c’est sûr. Et elle n’est pas du genre à parler de ses états d’âme. Je dois essayer de ne pas trop y penser, de relativiser. Elle est peut-être jalouse ou tout simplement follement amoureuse de moi. Et j’ai l’âge de son père ! … Qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je dis si jamais elle m’annonce qu’elle est amoureuse de moi, qu’elle me veut tout pour elle, etc. etc. ? Bordel de merde !
Seize heures. Je prends une douche, enfile un polo et un bermuda et je quitte l’hôtel. J’ai envie de marcher pour me détendre et découvrir le village. Pas question d’aller courir, il fait encore beaucoup trop chaud. Peut-être ce soir, avant le dîner, ou plutôt demain matin.
Je m’arrête devant le fameux “Castagno” qui, en fait, est constitué de trois grands châtaigniers soudés formant une immense couronne. La légende rapporte que cet arbre vieux de plus de deux mille ans a protégé, un jour d’orage, la reine Jeanne d’Anjou entourée de son escorte de cent cavaliers. Peu importe l’histoire, cet endroit est unique et reposant. Je m’assois à l’ombre de ses frondaisons. Je me lève après quelques instants Il faut que je bouge. Tout en continuant ma balade, je ne peux m’empêcher de passer et repasser devant le baglio, mais pas question d’y rentrer, d’autant que j’aperçois dans la cour une camionnette avec le logo de l’établissement. Richard doit être chez lui. Je ne tiens pas à me trouver ici nez à nez avec lui ou Mathilde… Et pourtant, une petite voix intérieure me dit “vas-y, fonce” … Mais, c’est plus fort que moi, je résiste. J’ai échafaudé un scénario, je dirais même une stratégie, que je maîtrise et qui me met en confiance. La petite voix me dit “pauvre couillon”. Mais tant pis.
Il est passé dix-huit heures quand je rentre à l’hôtel. Le temps d’enfiler un maillot de bain, je plonge dans la piscine. Il y a un bail que ne n’avais plus nagé. C’est bon. Je nage comme un forcené pendant plusieurs minutes sans m’arrêter car j’ai horreur de faire trempette. Dur dur. Je suis à bout de souffle, mais quelle défonce. Je m’étale sur une chaise longue, face à l’Etna qui peu à peu prend une couleur plus sombre au fur et à mesure que le soleil décline. Magique. Les volutes de vapeur blanche qui s’échappent des cratères centraux forment un petit nuage gris blanc en surplomb, comme une auréole. Il n’y a pas ce vent. Saint Etna … Je rêve de monter au sommet. Je ferme les yeux. Tout à coup, je sens une main chaude se poser sur mon épaule. Surpris, je me retourne. C’est Aurélie.
Un grand frisson. Un de plus. Je me lève d’un bond, le cœur battant. Je m’y attendais à ce qu’elle débarque, mais pas si tôt. Je me demande si, inconsciemment, je ne le souhaitais pas. Elle est là, devant moi, très sexy en mini short blanc et fin débardeur noir légèrement marqué par les pointes de ses seins. Elle enlève ses Ray-ban et les pose dans ses cheveux. Pressentant certainement que j’allais éclater de colère, elle ne me laisse pas le temps de dire le premier mot. Elle me saute au cou, m’embrasse sur les joues et me chuchote à l’oreille qu’elle a de bonnes nouvelles pour moi. Elle me prend par la main et m’entraîne vers une table un peu à l’écart, sur la terrasse. Ses yeux pétillent, un grand sourire illumine son visage. Je résiste au charme et, sans même la saluer, j’affiche d’emblée ma mauvaise humeur :
- Comment sais-tu que je suis ici ?
- Facile, il n’y a qu’un seul hôtel à Sant’Alfio.
- C’est vrai. Bien joué.
Je râle sec, mais attendri par son regard et sa manière de m’aborder, je ne sais quoi dire. Je finis par sourire.
- Aurélie, dis-moi, pourquoi es-tu venue? Il ne fallait pas … Tu le sais. Pas plus tard que cette après-midi, j’ai encore insisté …
Elle marque un temps d’arrêt comme si elle voulait solenniser l’instant, tout en continuant à me fixer d’un regard dont je ne peux dire s’il est triste, mélancolique ou résigné. Je ne bronche pas. Elle se décide enfin à parler :
- J’ai rencontré Mathilde.
- Tu as … ?
- Oui.
- Quand ?
- Hier, chez elle …
Je tombe le cul par terre. Je me sens piégé. Je n’y aurais jamais pensé ! Malgré une grande colère intérieure, je garde mon calme mais je ne peux m’empêcher de la sermonner :
- De quoi te mêles-tu ? Pourquoi t’as fait ça sans m’en parler ? Tu n’as pas à entrer ainsi dans ma vie privée !
Maintenant c’est moi qui la fixe, droit dans les yeux. Elle baisse le regard puis le lève au ciel et marmonne :
- Je sais à quel point tu veux retrouver ta Mathilde et comprendre son passé. Je voulais simplement te préparer le terrain. Sois rassuré, je n’ai rien dévoilé à ton sujet et je ne lui ai pas dit qu’on se connaît … Je vais tout t’expliquer, te dire ce qui s’est dit et comment je l’ai abordée.
Je ne sais pas si elle est sincère, mais j’ai tendance à la croire. Ebranlé, je me lève, passe derrière elle et pose doucement les deux mains sur ses épaules. Je l’avais mal jugée. Une fois de plus. Tout comme j’avais mal jugé Carmelo. Décidément, je ne suis pas très futé pour décoder les sentiments et les comportements humains. Elle se lève et se tourne vers moi. Je l’enlace. Craignant peut-être que je cherche à l’embrasser, elle pose une main sur mes lèvres et couche sa tête sur mon épaule. Elle éclate en sanglots.
- Excuse-moi, ma petite … Je ne t’en veux pas. Mais pourquoi veux-tu à tout prix m’aider dans cette démarche ?
- Tu n’as rien compris. C’est pour toi que je l’ai fait. Peut-être même un peu pour moi aussi …
Il vaut mieux clore provisoirement cette discussion et retrouver la sérénité. Nous avons toute la soirée pour discuter. Elle m’annonce qu’elle a réservé une chambre pour la nuit et qu’elle repartira demain matin. Tout d’un coup, je me sens bien. Sa présence me rassure. Je ne serai pas seul pour dîner.
Nous revenons vers la piscine. Aurélie file dans sa chambre puis revient quelques minutes plus tard en bikini. Elle me propose de venir nager avec elle et, sans attendre ma réponse, me prend par le bras puis, dans un grand éclat de rire, me pousse dans l’eau où elle me rejoint par un magnifique plongeon. Nous jouons bruyamment comme des enfants au point que nous devenons l’attraction des clients de l’hôtel. Quand je sors de l’eau, je suis moulu. Je lui propose de prendre un apéritif au jardin avant de rentrer se changer pour le dîner.
Je rapplique avec deux verres et relance le sujet sans détours :
- Vas-y, raconte. Comment as-tu fait pour rencontrer Mathilde ?
Elle me sourit béatement. Je l’imagine toute fière du tour pendable qu’elle m’a joué.
- Sans t’en rendre compte, tu m’avais donné beaucoup de renseignements sur elle et sur l’endroit où elle se trouvait. Tu m’as même montré sa photo ! Avant-hier, j’ai pris l’avion à Lille pour Catane et j’ai loué une voiture.
Je l’interromps sèchement :
- J’ai compris. Quand tu m’as posé toutes ces questions, chez moi, le jour de ton départ, tu avais une idée derrière la tête. Tu m’as manipulé. C’est dégueulasse !
- Non, François, pas du tout, ne crois pas cela. Je ne t’ai pas manipulé. Je le jure. C’est quand on s’est quitté et que je me suis retrouvée sur la route que j’ai pensé venir en Sicile, au point d’avoir terriblement envie de découvrir le coin. Je te l’ai dit que mon voyage, c’est partout et nulle part. Donc, pourquoi pas la Sicile ?
- Et puis quoi ? Raconte ça à d’autres ! … Je veux, tu as bien entendu, je veux savoir pourquoi tu me poursuis jusqu’ici et tu te mêles de mes affaires.
Elle baisse les yeux. Je reformule ma question d’un ton cassant. Elle se décide enfin :
- Je dois vraiment répondre ? Si tu ne le sais pas, tu le sauras bientôt.
Elle a réponse à tout. Je n’insiste plus.
- Comme tu veux. Mais continue, raconte. Comment as-tu fait pour rencontrer Mathilde ?
- C’est tout simple. Quand je suis passée en voiture devant la bergerie, elle était assise dans un fauteuil sur le pas de la porte. Je lui ai fait croire que j’étais perdue et je lui ai demandé la route pour le baglio dei Castagni …
- Vachement culottée, toi, une fois de plus. Et ensuite ?
- Elle m’a dit qu’elle parlait le français, ça tombe bien, et que le propriétaire du baglio c’était justement son père … Elle m’a même proposé de m’y conduire, ce que j’ai refusé. C’est ainsi que tout a commencé. Ensuite, j’ai demandé un verre d’eau, je me suis assise, et nous avons sympathisé. Je suis restée une grande partie de la soirée. Elle est super sympa. Et belle, avec de la classe. Je comprends que tu y tiens …
Elle s’arrête brusquement de parler. “Un ange passe”. Elle reprend en me faisant remarquer qu’il est temps de se préparer pour le dîner. Une fois de plus, elle me file entre les doigts. Nous rentrons chacun dans notre chambre. Rendez-vous dans une demi-heure.
Quand je redescends, Aurélie est déjà attablée, un peu à l’écart, sous un immense platane. Elle a revêtu une petite robe décolletée noire et s’est légèrement maquillée. Avant de m’asseoir, je lui pose un baiser sur le front. Elle me regarde attendrie mais n’émet aucun geste. Elle me dit simplement “tu es gentil”.
Le serveur distribue les menus. Je n’ai pas très faim. Je suis impatient que tout cela finisse. J’aurai aimé passer devant chez Mathilde après la piscine, en catimini, avec peut-être une chance de l’apercevoir, assise sur le pas de sa porte. Peut-être que je me serais arrêté, que j’aurais couru vers elle. Peut-être … En fait, je ne sais pas. L’arrivée d’Aurélie a tout chamboulé. Maintenant, je suis piégé. Fait comme un rat. Je regarde cette jolie jeune femme assise devant moi et je pense à l’autre qui se fiche certainement de moi. Le monde à l’envers. Comment tout cela va-t-il finir ? Ai-je bien fait de m’accrocher à Mathilde, de venir la retrouver ici alors qu’elle m’a complètement largué ? Je m’attends à une grande désillusion. Elle aura quand même ma lettre pour réfléchir … J’en ai marre.
Aurélie me rappelle soudainement à l’ordre en m’enserrant les chevilles entre les siennes comme c’est devenu son habitude. Avec un sourire malicieux, elle me lance :
- A quoi tu penses ?
- Tu t’en doutes. Dis-moi vite ce que Mathilde t’a raconté.
Le serveur interrompt brusquement notre conversation. Nous commandons chacun un choix d’antipasti et un poisson grillé ainsi qu’une bouteille de Planeta Alastro, un excellent vin blanc de la région d’Agrigente que j’ai autrefois découvert chez Carmelo. J’attends fébrilement la suite du récit. Je suis enfin sur le point de savoir. Aurélie paraît vouloir jouer avec mes nerfs mais c’est plutôt moi qui perd patience. Je la presse gentiment. Elle me fixe du regard. Le temps me semble interminable.
- Mathilde m’a tout raconté. C’est moi qui ai commencé à parler de ma vie, ou plutôt d’une vie qui pourrait être la mienne. J’ai inventé …
Je l’interromps :
- Comme tu as tout inventé avec moi.
Son regard durcit et la réponse fuse, catégorique et sans appel :
- Non, François, pas avec toi. Avec Mathilde, c’était stratégique. Le but était de la faire parler.
- Bon, d’accord. Excuse-moi.
- Je continue. Je lui ai demandé un verre d’eau et elle m’a proposé de m’asseoir à l’ombre, auprès d’elle. Petit à petit, le courant est passé entre nous et nous avons sympathisé. Rencontrer une francophone, quelle aubaine ! J’ai très vite compris qu’elle ressentait un immense besoin de parler et, surtout, de se livrer. Parler à une inconnue, c’est anonyme, c’est finalement facile, un peu comme chez un psy … Elle m’a expliqué qu’elle était arrivée en Sicile il y a seulement deux semaines après avoir tout plaqué, sa maison, son mec, son travail et tout le reste. Tout. « Je suis partie comme une voleuse et j’ai disparu dans la nature » m’a-t-elle dit textuellement. Elle voulait rayer son passé de la carte et enfin vivre auprès de son père qu’elle venait de trouver après des années de recherches. Maintenant c’est le grand amour entre eux. Il lui a proposé de travailler chez lui, au baglio ou au rifugio dont il a la gérance.
- C’est donc bien la quête effrénée de ses parents qui l’a déstabilisée. Mais, bon Dieu, pourquoi m’a-t-elle tenu à l’écart ?
- Minute, papillon. Elle m’a raconté sa vie, ses années passées dans des institutions publiques parce que abandonnée par sa mère et née de père inconnu. Je te passe les détails sur son parcours sentimental avant qu’elle te connaisse. Là aussi, elle a été ballottée de déceptions sentimentales en ruptures. La course à pied, que lui a fait découvrir un des ses amants, a été un remède moral pour elle. Tu sais de quoi je parle.
- Elle t’a parlé de notre rencontre ?
- Oh oui. Elle avait repéré tout à fait par hasard ton nom dans les classements. Elle voulait à tout prix te connaître parce que tu pouvais peut-être la renseigner sur ses parents, voire l’aider à les retrouver. Surtout son père. Quand enfin elle t’a repéré, elle s’est imposée à toi et vous ne vous êtes plus quittés …
- … Jusqu’à ce jour funeste. Ok, maintenant, je pige … Elle n’a jamais voulu m’expliquer toute cette histoire. Mais pourquoi s’est-elle cassée sans prévenir ? Elle te l’a dit ?
- Oui, indirectement. Elle n’était pas heureuse. Elle ne l’a jamais été, qu’elle m’a dit. Elle ne te reproche rien de particulier, t’es un chouette mec, pour elle, mais sans plus. Elle n’a jamais ressenti de l’amour venant de toi alors qu’elle en avait tellement besoin. Elle a suivi des séances de psy qui n’ont rien fait d’autre qu’aggraver son mal … Cela m’a fait sourire.
- Je m’y attendais. C’est donc foutu … Si elle m’avait parlé dès le début comme elle l’a fait avec toi, j’aurais compris son mal, je l’aurais peut-être aimée autrement … La recherche commune de ses parents aurait pu créer un fameux lien entre nous. J’aurais dû insister … C’est vrai que nous avons vivoté sans amour véritable. Au début, c’était l’amour physique et notre passion commune, la course à pied, qui nous unissaient … Un peu court. Nous ne nous sommes jamais impliqués dans les sentiments et questionnements de l’autre. Ni elle ni moi. Notre relation n’a été que superficielle. Je ne m’en rendais pas compte. Quel gâchis …
Aurélie a bien senti que je suis meurtri. Elle me regarde avec tendresse et pose sa main sur la mienne comme j’ai fait tout à l’heure en posant les miennes sur ses épaules. A quoi pense-t-elle en ce moment ? Si elle tient à moi, elle est aussi concernée. Je lève les yeux, je lui souris. Cette petite bonne femme m’irradie. J’en frissonne. Elle répond à mon sourire et lève son verre. Nous trinquons.
- Je ne suis pas sûre que ce soit foutu, comme tu dis. Mathilde regrette la façon dont elle a agi avec toi mais elle ressent une profonde gêne qui l’empêche de revenir en arrière.
- « Voilà pourquoi votre fille est muette » … Mais cela ne signifie pas qu’elle m’aime, et encore moins qu’elle souhaite revenir vivre avec moi.
Aurélie ne répond pas. Sur ces entrefaites, une jolie serveuse arrive avec un grand plateau couvert de petites assiettes garnies de hors-d’oeuvre. Il y a, entre autres, les fameuses sarde a beccaficco.
Les antipasti sont succulents et la gravité du sujet de notre conversation n’empêche nullement les commentaires dithyrambiques sur la gastronomie sicilienne, mais je suis taraudé par les propos de Mathilde qui me laissent un goût amer, signe avant-coureur de l’échec que je sens venir à grands pas.
- Une dernière chose. A-t-elle parlé de sa mère ? …
- On a fini par se tutoyer. Je lui ai demandé “et ta maman, elle est en Belgique ?”. Non, qu’elle m’a répondu, elle est morte. Morte quand j’avais trois ans.
- C’est fou, c’est terrible … Il y a quelques semaines, trois ou quatre, je ne sais pas au juste, elle s’est décidée à aller voir sa mère à Ambroise Paré. C’est le directeur qui me l’a dit. Tiens-toi bien, la visite ne lui a pas été autorisée car Agnès aurait déclaré devant témoin ne jamais avoir eu d’enfant alors que des tests ADN prouvent avec certitude que Mathilde est sa fille ! “Je n’ai pas voulu risquer une crise” qu’il m’a dit ce psy à la con. Mathilde a seulement pu entrevoir sa mère à travers une vitre et à son insu. Tu imagines son désarroi ? Je la comprends quand elle dit que sa mère est morte. Je réagirais comme elle.
Le rouge me monte aux joues. Les yeux me piquent. Aurélie pose à nouveau sa main sur la mienne, mais, cette fois, elle joue gentiment avec mes doigts. Elle est avec moi, elle ressent ce que je ressens. Un fluide invisible nous relie. Elle est merveilleuse d’humanité.
- Tu ne m’avais pas dit que tu avais enfin rencontré Agnès … C’est dramatique ce que tu racontes là.
- Oui, mais ce que tu ne sais pas encore, c’est que je suis parvenu à lui faire reconnaître que Mathilde était sa fille. En quelques minutes, avec seulement du tact et deux photos !
- Super ! Mais, je rêve ? Mathilde n’a pas pu voir sa mère, tandis que toi, un étranger à la famille, pas de problème !
- J’ai bluffé. Je devais trouver un moyen coûte que coûte pour la voir.
- Tu as donc tout inventé … Comme moi avec Mathilde ! Un partout !
Nous rions. C’est vrai ce qu’elle dit. Je lui raconte ma visite dans le détail, le zombie que je découvre, l’infirmière qui grogne, les photos, Agnès qui retourne à sa chambre en les serrant dans ses mains …
On nous apporte le poisson. Pesce spada ai ferri. Le vin est sublime. Les yeux d’Aurélie brillent de plus en plus. Je l’observe qui manipule le couteau et la fourchette du bout des doigts avec beaucoup de délicatesse et de raffinement. Ses mains sont fines et soignées avec des ongles parfaitement manucurés. Ce détail me frappe. Je ne l’avais pas remarqué auparavant. Sous des abords débridés frisant parfois l’impertinence, cette femme a de la classe. Elle me fascine. Ayant perçu que je la regarde, elle relève la tête. pour me dire avec le plus grand sérieux: “Tu me trouves à ton goût ?”. Je ne réponds pas. Je lui souris.
Je me dois de lui parler de la lettre :
- J’ai prévu le cas où Mathilde refuserait de me voir.
Elle relève la tête, curieuse et intéressée.
- Je lui ai écrit une lettre que j’ai postée ce matin à l’aéroport à Bruxelles. Elle la recevra dans deux ou trois jours. Ainsi, quoi qu’il arrive, elle saura. J’ai emporté le brouillon. Je te le laisserai lire. Je lui dis, entre autres choses, que grâce à moi sa mère l’a reconnue et que c’est le plus beau cadeau que je puisse lui faire. Je termine en disant que la balle est dans son camp et que c’est à elle de décider de la suite, mais que je l’attendrai le temps qu’il faudra, ici, à l’Albergo Etnea. Maintenant, avec tout ce que tu m’as rapporté, la donne est différente. Je n’attendrai pas son bon vouloir … Si le fil est coupé, je n’insisterai pas …
- Et si le fil n’est pas coupé ?
- N’en parlons pas maintenant, s’il te plaît …
Elle insiste et me lance un “tu l’aimes encore ?” qui me va droit dans l’estomac. Je lui fais de gros yeux.
- Pourquoi tu me redemandes ça ? Tu m’as déjà posé cette question et tu m’as fâché tout rouge.
- Tu as vraiment l’air très fâché.
Elle n’arrête pas de sourire. Sourire éclatant de naturel et de fraîcheur. Je ne peux m’empêcher de rire.
- Je sais que c’est LA question. Mais je n’ai pas de réponse. Vraiment pas. Tu dois bien t’en douter … Demain, j’essayerai de rencontrer Richard. J’espère qu’il sera au rifugio. Je suis curieux de savoir si Mathilde lui a parlé de moi. Ensuite je foncerai chez elle. Ainsi la boucle sera bouclée. Je suis au km 41 du marathon.
Sans transition, je propose une petite balade dans le village. J’ai envie de marcher. Le ciel est étoilé et il fait très doux. Nous partons bras dessus bras dessous, tout comme lors de notre promenade au bord de l’étang. Je me sens beaucoup mieux. Je suis prêt. Serein. Tout peut m’arriver, j’assumerai.
Nous marchons en silence jusqu’au Castagno dei Cento Cavalli puis nous rejoignons les petites rues de la cité. Piazza del Duomo, Chiesa Madre, Chiesa del Calvario et enfin le baglio. Nous nous asseyons sur le muret de l’autre côté de la route, un peu en retrait. Aurélie est nerveuse. Elle craint de rencontrer Mathilde en ma compagnie. Nous repartons en silence. Soudain elle s’arrête et se plante devant moi en me présentant ses lèvres. Je ne résiste pas. Je l’enlace. Une frénésie nous transporte tous les deux. Après quelques instants d’intimité, nous repartons sans un mot, mon bras sur son épaule et le sien autour de ma taille.
Nous passons encore un long moment à la terrasse de l’hôtel à discuter de tout et de rien. Le temps n’existe plus mais il est l’heure d’aller se coucher. Je l’embrasse tendrement. C’est fou ce que j’ai envie d’elle. Je lui souffle à l’oreille qu’elle compte beaucoup pour moi. Elle ne répond pas mais elle me sourit. Nous rentrons chacun dans notre chambre.
Il est presque neuf heures. Le téléphone sonne. C’est Aurélie. Sa voix est douce. Elle me fixe rendez-vous dans une demi-heure pour le petit-déjeuner.
Je n’ai quasiment pas dormi. Quelques périodes de somnolence, c’est tout. Elle n’est pas venue me retrouver durant la nuit, respectant ainsi mon intimité et je lui en sais gré. Par respect pour elle, j’ai fait de même. Nos attouchements et le baiser d’hier sont pourtant lourds de sens. Nous sommes maintenant indissociables, tant par l’esprit que par le corps.
Quand j’arrive à la terrasse, la belle est déjà attablée, à la même place qu’hier. Pimpante dans un superbe ensemble blanc, les lunettes de soleil calées comme un diadème dans sa chevelure bouclée. Elle se lève et m’embrasse sur la joue. Sourire crispé. Le trouble se lit sur son visage. C’est une épreuve pour elle aussi. Je lui demande si elle a bien dormi. Elle fait non. Impossible de sortir un mot. Je pose ma main sur la sienne, elle la retourne et m’enserre les doigts. Je la sens vibrer. Je la regarde avec tendresse.
- Ma jolie, merci pour ce que tu as fait pour moi. Je n’oublierai jamais.
Le regard ailleurs, elle marmonne, presque tout bas :
- Difficile à vivre, ce moment …
- Je sais.
La jolie petite serveuse d’hier soir nous invite à passer au buffet.
Nous mangeons en silence. Silence lourd comme le temps de ce matin. A la fin du repas, elle se décide enfin à parler :
- Je vais m’en aller. Je n’ai plus rien à faire ici.
- Reste encore un peu avec moi. Nous avons tout le temps.
- Non, je préfère partir maintenant. C’est mieux ainsi.
Ses yeux brillent. Elle retient ses larmes. Je ne sais plus où regarder. Je sens que je vais abdiquer, plonger sur elle et l’emporter. Elle prend les devants, file à sa chambre et revient quelques minutes plus tard avec son bagage.
- Voilà. Ca y est. Bye bye. Ciao, comme on dit ici.
Je l’accompagne jusqu’à sa voiture. Une petit Lancia grise, comme la mienne. Je la rassure, je lui promets de lui téléphoner tout à l’heure quand j’aurai rencontré Richard et aussi, bien sûr, quand j’aurai parlé à Mathilde. Je la tiendrai informée heure par heure. Elle m’embrasse sur les joues, les mains posées sur ma poitrine puis, en un éclair, entre dans sa voiture et démarre en me faisant un grand geste du bras à travers la fenêtre. Alea jacta est.
A onze heures, je quitte l’hôtel. Avant de monter au rifugio, je fais un crochet jusqu’à Linguaglossa. Je veux voir la bergerie, repérer l’endroit. C’est une jolie demeure très bien restaurée avec un jardin arboré tout autour. Mathilde doit être absente car il n’y a pas le moindre signe de vie. Je continue jusqu’au village puis je fais demi-tour pour repartir vers Sant’Alfio. Je ralentis en passant devant chez Richard. La camionnette n’est pas dans la cour. J’ai une chance de le trouver là-haut.
Le trajet est long jusqu’au Rifugio Citelli. Environ dix kilomètres. La route étroite monte en lacets dans la campagne puis traverse des bosquets mêlés de feuillus et de sapins entrecoupés par des stigmates de lave ancienne. Au loin l’immense tète noire du volcan est perdue dans un amoncellement de nuages. Le temps est à l’orage. Le paysage change de couleur et de lumière à chaque instant. Splendide. J’essaie de me détendre en écoutant de la musique. J’ai emporté quelques CD. Lisa Gerard, Peter Gabriel, Neil Young. J’arrive enfin à mille huit cents mètres d’altitude. Le bâtiment est au bout de la route qui finit en cul de sac, au bord d’un grand parking. La camionnette est là.
C’est dingue, mais j’ai peur d’entrer ! Le stress me pompe tout mon influx. Mon coeur s’emballe. Je téléphone à Aurélie. Elle est sur le point d’arriver à Taormina. Elle me rassure. Je dois y aller. Elle m’embrasse …
Je ne tergiverse plus. J’entre. La grande salle rustique est meublée de bric et de broc, style local scout. Une télé criarde passe en boucle les éruptions de l’Etna dont la fameuse de 2002. Il n’y a pas de client. Richard se tient derrière le comptoir. Il est tout à fait comme sur la photo. Je me dirige vers lui et déballe une phrase toute faite du style “scusi, non parlo bene l’italiano” à laquelle il répond avec cette pointe d’accent ardennais que je connais bien:
- Pas de problème, cher monsieur, je parle le français. Que désirez-vous ?
- Je voudrais une bière, s’il vous plaît.
Tandis qu’il me sert, je continue :
- J’ai l’impression de vous connaître. Excusez-moi si je me trompe, mais n’êtes-vous pas Richard Couson ? J’ai connu un Richard Couson dans ma jeunesse. Je devais avoir dix ou douze ans. Il était le vicaire de la paroisse.
Un peu surpris, il acquiesce d’un signe de la tête.
- Moi c’est François. François Raguse, le petit-fils de Dorothée. Dorothée et son inséparable « mademoiselle Mathilde », la chorale, le « haute-contre », le foot en soutane … Ca te dit ? … Tu te souviens ? …
Je n’ose pas prononcer “Agnès”. C’est trop tôt. Il marque un temps d’arrêt puis me répond avec un grand sourire en agitant son index pour bien marquer que maintenant, ça y est, il se souvient :
- François ! Le petit-fils de Dorothée … Maintenant, j’y suis ! Ton père, c’était Alex, c’est bien ça ? Ca fait longtemps. Quarante ans … Mais, Bon Dieu, que fais-tu ici ?
Sa question ne me surprend pas, elle est tout à fait naturelle, mais elle a le mérite de révéler que Mathilde ne lui a pas parlé de moi. Je réponds avec le plus grand sérieux :
- Je suis en vacances dans la région. En préparant mon voyage, j’ai découvert ton site web. Très chouette. Je t’ai immédiatement reconnu, malgré les années.
Il me répond par un sourire. Impatient, je poursuis :
- Mais, dis-moi, toi, comment as-tu abouti ici ?
Il toussote, se sert une pinte pour trinquer avec moi et se lance :
- C’est une très longue histoire. J’ai quitté la Belgique il y a environ quarante ans. Au cours d’un voyage en Italie, je suis tombé baba d’une Sicilienne. Nous nous sommes mariés ici, à Sant’Alfio, son village natal. Tu as vu sur le web que nous avions trois grands enfants ?
Il commence par le positif. C’est normal. Evoquer cette période de sa vie ne doit pas trop le réjouir. Je l’asticote un peu :
- Oui, j’ai vu … Trois enfants. Une belle petite famille …
- Oh là là, oui ! Ils sont tous les trois merveilleux.
Je le sens un peu gêné, peut-être même crispé. Nous ne sommes que nous deux, il ne peut donc pas se débiner, d’autant qu’il doit bien se douter que je connais ses turpitudes. Sans transition, je lui dis en riant :
- Tu te souviens comment, nous les jeunes, on te surnommait ?
Il fait signe que oui et répond en riant : “fleur de couillon” et aussi “Couson couillon” … Il termine son verre et nous en ressert un. Le courant passe. J’insiste :
- Quand tu as quitté la paroisse, ça a fait un raffut d’enfer, chez les cathos comme chez les autres. J’étais trop jeune pour comprendre, mais je me souviens très bien. Chez moi, on ne parlait que de ça …
- « Ça », comme tu dis, ce fût un drame pour moi. J’étais devenu prêtre par vocation. Pour aider mon prochain, surtout. Et on m’enlève mon sacerdoce ! J’ai dû quitter dare dare la paroisse. Viré par l’évêque …
- Je sais. Pour une histoire de femme.
- Plutôt une histoire de cul. Un moment d’égarement. Il n’y avait aucune affinité amoureuse ni même spirituelle entre nous… C’était uniquement sexuel. Baiser ! Elle faisait le ménage chez moi, j’ai été tenté et voilà … De mon temps, on ne nous préparait pas à la sexualité, surtout pas les séminaristes. Le sujet était tabou. La femme en tant que sexe, c’était le diable ! Pour des jeunes en pleine santé, tu imagines, difficile à résister au diable …
Je commence à comprendre. J’alimente le sujet :
- Quand tu as quitté le village, qu’est-ce qu’on a pu dégueuler sur toi. Ma grand-mère et mon père n’étaient pas les derniers. Fallait se faire bien voir de monsieur le curé.
- Je m’en doute. Les bigots étaient manipulés. Du jour au lendemain, le curé m’a convoqué chez lui. Il y avait l’évêque et le bourgmestre. Tu te rends compte ? Même le bourgmestre ! Un grand catho, juge au tribunal, je ne sais plus son nom. J’ai dû faire ma valise dans l’heure, ou presque, et j’ai été envoyé à l’abbaye de Clervaux, chez les bénédictins. Je devais disparaître. J’ai prévenu mes parents par téléphone. Tiens-toi bien, ils le savaient déjà alors qu’ils n’étaient pas du coin !
On y arrive. Je le presse :
- Et Agnès ? Et la petite ? …
Il change de couleur et marque un temps d’arrêt avant de reprendre :
- Je n’ai jamais plus vu Agnès, mais, surtout, je n’ai jamais vu la petite. Tu entends bien : jamais ! C’est Thérèse Anselot qui m’a prévenu – par lettre – de la naissance et du prénom : Mathilde, comme sa tante. Elle s’était renseignée pour connaître l’endroit de mon exil.
- C’est terrible, ce que tu dis là. Je ne me permettrais pas de te juger, Richard, mais … tu n’as jamais essayé de voir ton enfant ?
Il se renfrogne. J’y suis peut-être allé un peu fort, tant pis, il va me la déballer son histoire. Je veux tout savoir. Tout.
Il avale une grande gorgée en regardant ailleurs puis avoue :
- Non, pas à cette époque. Je n’avais pas osé le dire à ma femme, Rosalia. Avouer que j’avais un enfant hors mariage, et du temps où j’étais prêtre en plus … Tu imagines le scandale. Etre catholique ici, c’est pas comme chez nous … On ne rigole pas avec ça. Déjà que j’étais défroqué … Mes beaux-parents n’appréciaient pas. La pression familiale est terrible chez les Siciliens. Et puis, cet enfant, c’était du pur virtuel pour moi. Il n’existait pas réellement ! Je ne l’avais jamais vu ! Difficile à comprendre, hein ? …
Il s’arrête un instant et se frotte les yeux. Je n’insiste pas. Silence total.
Il se reprend :
- Excuse-moi. C’est la première fois que j’en parle à un étranger … Ça fait drôle …
- Oui, je comprends.
- Et toi, François, tu as des enfants ?
- Non, ma femme n’en a pas voulu.
- Tu es marié?
- Pas vraiment. J’avais une compagne depuis douze ans et elle s’est cassée il y a quinze jours, sans prévenir. Volatilisée !
Richard me regarde avec compassion. Situation surréaliste. A quoi je joue ?
- C’est l’heure de la collazione. Mange avec moi, qu’il me dit. Ne t’étonne pas, c’est frugal. Il n’y a que des salades, des charcuteries et des pâtes …
- Ok, vas-y pour des pâtes. Et un verre de pinard, si tu en as.
Il appelle la jeune fille qui se trouve en cuisine, passe la commande et revient avec une bouteille de rouge. Nous nous asseyons l’un en face de l’autre au moment où des randonneurs arrivent. Notre conversation est interrompue. Richard n’est plus qu’un feu follet entre notre table, le bar et la cuisine. Pendant qu’il s’affaire, j’ai le temps de gamberger. Je vais bien devoir lui dire qui je suis, lui parler de Mathilde. Je ne peux plus traîner car je ne veux pas lui donner l’impression qu’il est manipulé.
Il revient quelques minutes plus tard avec deux grandes assiettes et se rassied.
- Rigatoni alla norma. Tu connais ?
Bien sûr que je connais. Aubergine, tomate et pecorino. J’adore les pâtes. Mais je suis ailleurs.
- Richard, pardonne-moi, je t’ai bluffé …
Il me regarde, interrogateur.
- Bluffé ? Mais à quel propos ?
- Ma compagne … c’est Mathilde.
Il recule sur sa chaise et se cale contre le dossier en me fixant droit dans les yeux, les deux mains posées sur le bord de la table.
- Tu … tu es le mari de ma fille ? … Depuis douze ans ?
Je prends une voix neutre, un peu solennelle :
- Oui. Mathilde est ma femme, ou était, si tu préfères. Je suis venu ici en Sicile pour la retrouver.
Il se prend la tête entre les mains et élève la voix :
- Bon Dieu ! …Elle ne m’a jamais parlé de toi. Elle m’a toujours prétendu être célibataire. Je t’assure. Célibataire ! …
Cramoisi, le Richard. Le cul par terre. Machinalement, il nous ressert à boire.
Je tente de le rassurer :
- Ecoute, Richard, pas de panique. Cela ne m’étonne pas du tout. Je m’en doutais. Je m’y attendais. Ce n’est pas le principal. Le principal, c’est que vous soyez réunis, maintenant.
Il enfile son verre d’un trait.
- Elle est arrivée il y a deux semaines avec seulement quelques bagages. Sa venue était prévue depuis longtemps, mais elle ne parvenait pas à franchir le pas. Elle m’a demandé si je pourrais lui trouver du travail. J’ai de quoi l’occuper ici. Le baglio marche du tonnerre et j’ai besoin de personnel pour le rifugio … Mais pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? …
- Elle a toujours été très secrète.
- Tu la connais mieux que moi …
Il sort son portable de l’étui.
- Je vais lui téléphoner.
- Non, Richard, s’il te plaît, pas maintenant. Elle ne sait pas que je suis en Sicile. Je ne l’ai pas prévenue. Il y a des choses que je voudrais comprendre avant. Sache qu’elle ne m’a jamais rien dit de concret sur son passé. J’ai tout appris par moi-même après qu’elle se soit volatilisée, sauf une chose : comment t’a-t-elle retrouvé ?
Il revient à lui :
- Il y a un peu moins d’un an, elle a placé une annonce dans un journal et sur internet. Un de nos clients belges l’a lue et lui a téléphoné, sans savoir le pourquoi de cette annonce.
- Elle n’avait pas dit qu’elle recherchait son père ?
- Non. Début de cette année, elle m’a écrit. Elle me demandait si j’étais le père de la fille d’Agnès Clermont, née en Belgique le 10-05-65. Ni plus ni moins. Trois lignes. J’ai failli ne pas répondre ou dire non. J’ai attendu plusieurs jours avant de me décider. Elle m’avait reconnu sur le site web. Elle ne m’avait jamais vu avant mais l’intuition, et aussi, bien sûr, des traits de ressemblance … J’ai bien dû en parler à Rosalia, puis aux enfants …
- Et comment ça s’est passé avec eux ?
- Elle a été accueillie à bras ouverts. Je te l’ai dit, ils sont merveilleux.
- Et avec toi ? …
- Il a fallu que je m’habitue à l’idée que c’était ma fille. Au début, nous étions tous les deux terriblement crispés. Maintenant, je revis, et elle aussi.
Nous prenons le café. Richard apporte la grappa. Je n’en bois pas car j’ai le tournis avec ce que j’ai déjà bu depuis que je suis ici.
Il insiste pour téléphoner à Mathilde. “Tu vas voir”, qu’il me dit, “je vais arranger ça”. Brave gars, comme je l’ai toujours connu.
Il sort son portable, cherche le numéro dans le répertoire, appuie sur le bouton et m’adresse un grand clin d’œil complice.
- Allo, Mathilde, ma chérie. Tu vas bien ? Où es-tu, là ? … Auprès de Rosalia … Ecoute-moi une seconde. J’ai une surprise pour toi …
Il me tend le téléphone. Je n’ai plus le choix.
- Mathilde ? …
- …
- Mathilde, c’est moi. François …
Je l’entends s’effondrer en larmes. J’ai la gorge nouée. J’ai franchi le Rubicon. Je me sens soulagé.
- Mathilde, il faut qu’on se voit. Maintenant. Je ne peux plus attendre.
- …
- Mathilde ! … S’il te plaît … dis quelque chose !
- François … Je vais tout te dire … Tu peux venir. Papa va t’expliquer où j’habite. J’y serai dans dix minutes.
- J’arrive.
Richard a tout entendu. Un peu sonné, il ne dit mot. Avant de partir, je dois quand même lui parler d’Agnès :
- J’apporte malgré tout une bonne nouvelle. J’ai rencontré Agnès. J’ignore si tu le sais, elle est colloquée depuis des années …
- Oui, Mathilde me l’a dit, mais la bonne nouvelle, c’est quoi ?
- En toute modestie, grâce à moi, elle a enfin reconnu qu’elle avait une fille.
Il sourit et soupire d’aise. Je lui raconte ma visite en quelques mots car le temps presse. C’est lui qui conclut :
- Super, ce que tu as fait. Mathilde va être heureuse. Elle va enfin pourvoir retrouver sa mère aussi. Je voudrais voir sa tête quand tu vas lui annoncer.
Je deviens nerveux. Je ne tiens plus en place. Il faut que je parte. Richard m’envoie une grande tape dans le dos. “Vas vite, et bonne chance”.
Dehors il tombe des cordes. L’orage gronde. Je cours jusqu’à la voiture et je m’empresse d’appeler Aurélie. Elle répond à la première sonnerie. Elle attendais mon appel. Je lui raconte tout. Je lui dis que je vais rompre avec Mathilde, que je vais le lui dire maintenant, droit dans les yeux. Je sais, c’est déjà fait pour elle, mais je vais lui montrer que je ne suis pas une andouille ni une marionnette, que c’est dégueulasse ce qu’elle m’a fait, et que … et que … Je m’emballe … Je ne sais même plus si Aurélie m’écoute … Je ne peux décrire ce que je ressens. Une seule chose est maintenant sûre pour moi et je le hurle au téléphone : Aurélie, je t’aime ! Je t’aime ! Reviens vite ! J’ai les larmes aux yeux.
Elle me répond d’une voix douce :
- François, j’attendais ce moment, j’étais sûr qu’il arriverait. Je t’attendrai à l’hôtel. Va vite, maintenant. Mon amour … je t’embrasse …
Je démarre en trombe mais j’ai le temps d’apercevoir Richard qui me regarde par la fenêtre. Il a dû téléphoner à Mathilde pour l’avertir que je partais. Je dois vite reprendre mes esprits. Je ne peux pas être agressif ni désagréable avec elle. Mais je serai ferme. Pas question de reprendre la vie commune. Je n’ai plus d’yeux que pour Aurélie. Je ne me pose plus de questions. Je me sens heureux … Les kilomètres défilent … Malgré la pluie j’accélère, je roule comme en rallye … Je suis pressé … J’ai enfin décidé, enfin, … Je vais être heureux … je suis heureux … Je …
A 17 heures, François n’était toujours pas arrivé. Après avoir essayé en vain de le joindre sur son portable dont elle avait conservé le numéro, Mathilde téléphone à son père pour lui faire part de son étonnement.
Richard a un pressentiment. Il part immédiatement vers Sant’Alfio. Peu avant d’arriver au village, au lieu-dit « Incrocio dei Fidanzati », c’est le choc. Une ambulance. Les pompiers, la police, et quelques curieux tenus à distance. Un tas de ferraille est encastré dans un châtaignier. Un corps couvert d’un linceul est étendu sur le bord de la route. Renseignement pris auprès d’un policier, le passager était seul. C’est un touriste belge.
Aurélie a appris la nouvelle en début de soirée alors qu’elle attendait patiemment François à l’hôtel. Elle ne s’était pas inquiétée de l’heure puisqu’il devait se trouver chez Mathilde. Deux carabinieri sont arrivés. Ils avaient trouvé dans son portefeuille la copie de la réservation.
François Raguse est décédé le 25 août 2005 à 15h30 au volant de sa voiture. La mort fut instantanée.
Auteur : François Collette (2005/2006